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À Atlanta, les locomotives évitent les arrêts en gare. Le rap y mute en permanence, au gré de l’excentricité d’une poignée de figures innovantes. Ces chefs de fil qui n’aimeraient ressembler à personne, trainent derrière eux des wagons entier de copycats. Et accrochés à de telles locomotives, il est compliqué pour eux de ne pas se faire semer. Alors, certains passent de Gucci Mane du pauvre à Future du misérable, avant d’échanger leur panoplie de Migos contre un kit Young Thug, pour finalement être déposés en gare de l’oubli.

Bankroll Fresh est une bulle d’oxygène dans cette essoufflante fuite en avant. Ni révolutionnaire, ni imitateur, il avance avec des œillères, concentré sur ses propres rails, sans se laisser dissiper par le brouhaha de la ville. Il s’est créé une sorte de chemin alternatif, une réalité parallèle où Future, Migos et Young Thug ne sont jamais nés, où Chicken Talk et Thug Motivation 101 sont restés les derniers étalons du rap d’Atlanta.

Depuis 2008, il apprend à maitriser ce style pour pouvoir l’innover de l’intérieur. Même après sa renaissance, marquée par un changement d’alias de Yung Fresh à Bankroll Fresh, ses projets ont gardé l’ADN classique de la trap music, qu’il a étudié en côtoyant Gucci Mane et Zaytoven. Mais en jouant sur les flow, sa voix et le choix de ses productions, il a réussi à rafraichir un genre vieux de plus de dix ans, et à devenir une personnalité remarquable dans un univers de clones.

L’obsession de Fresh est de sans cesse trouver de nouveaux flow. L’an dernier, Earl Sweatshirt tweetait que Bankroll deviendrait bientôt l’un des rappeurs aux idées les plus pillées du pays. Il devait ignorer que c’est déjà le cas. Sorti durant l’été 2012, le bégaiement hyper haché du street single 36 inspire le Karate Chop de Future. Ce même Future, qui se met à marmonner à voix basse dans le troisième quart de Now, continue d’avoir une oreille sur Fresh à l’époque de 56 Nights.

Bankroll Fresh change de cadence d’un morceau à l’autre, mais garde ce côté saccadé et répétitif. Ses chansons font l’effet d’un tourbillon de la mer de Seto, captivent, hypnotisent, puis laissent étourdi comme après un looping. Avec ces drôles de rythmes, il réactive le côté « motivational music » qu’avait la trap des débuts.

Naturellement râpeuse et granuleuse, il aime aussi jouer avec sa voix. Pour la modifier ou en renforcer les teintes, il s’enregistre parfois avec la main appuyée autour de sa gorge. Perchée sur sa voiture de flic à moitié ensevelie, Beyoncé débute Formation en posant sa voix comme l’aurait fait Bankroll. Quand on sait que le single est écrit par ses copains Swae Lee et Mike Will, on se dit que les gimmicks de Fresh sont déjà à deux doigts de percer en ligue supérieure.

La plupart du temps, ses productions puisent dans les sonorités néo orléanaises de la fin des années 1990 et, surtout, dans la trap music du milieu des années 2000. C’est D.Rich qui le fourni en rattlesnake snares, sirènes stridentes, pizzicati, thérémines hantés et synthés de films d’horreurs. Soit tout l’artillerie du maître Shawty Redd, à côté de qui D.Rich a énormément travaillé.

Mais Bankroll Fresh essaie aussi de se démarquer dans le choix de ses prods. Avec le temps, on y trouve de plus en plus de gimmicks bizarres, cachés au milieu d’éléments habituels : des bourdonnements, vibrations, sonneries non identifiées, fausses notes et autres mélodies inquiétantes. Avec 2-17 et leur single Walked In, ils participent aussi au son minimaliste que l’on entend depuis quelques années à Atlanta. Sorte de réponse extra-terrestre aux tubes de DJ Mustard, animée par Inomek, DJ Spinz ou Fki, et qui rappelle les recettes hyper efficaces des trublions de D4L.

En sommes, les producteurs savent qu’ils peuvent se lâcher avec Bankroll Fresh. Sur Screen Door, Mike Will sort les cors de chasse vikings pour que Fresh puisse nous aspirer l’âme avec son flow tourbillonnant à l’infini. On rêve alors de le voir s’éclater sur des grands huit bâtis par Bangladesh ou Timbaland.

Avec son petit bandana noué autour du coup et ses lunettes de ski en plastique vissées sur le front, Bankroll a l’air moins farfelu que les collègues de sa génération. Il renvoie l’image d’un mec simple et sympa, à des années lumières des a priori inaccessibles Gucci Mane et Future. Fresh tient beaucoup à cette apparente simplicité, d’après lui en adéquation avec la mentalité de son quartier. Il est originaire de la Zone 3 d’Atlanta, de loin la plus pauvre de la ville. Dans une interview réalisée récemment pour le magazine Fader, il impute le manque de réussite des rappeurs de l’ouest à cette situation plus dure : « East side motherfuckers have the family that can buy them the nice computers and they can sit in there and make the music. Motherfuckers from the west side, they just got the swagger and the demeanor about themselves. »

La carrière de Bankroll Fresh connaît un petit boost quand il rejoint l’équipe de Street Execs. Ce studio appartenant à 2 Chainz fonctionne à moitié comme un label, à moitié comme une famille. Les rappeurs et les producteurs partagent en permanence les idées, les dépenses, profitent d’une cantine qui leur permet de rester toute la journée, et d’une équipe qui gère leur promo et leur marchandising. En échange, les membres participent aux actions mises en place par l’association, allant de la distribution de repas pendant les fêtes aux shows organisés pour faire vivre le quartier. C’est dans ces locaux que Bankroll travaille avec 2-17, Skooly, Travis Porter ou encore 2 Chainz, avec qui il enregistre quelques uns de ses petits hits.

A la manière des vieilles publicités du label So So Def, Street Execs pratique un marketing de rue. En mars 2015, les rappeurs de l’équipe se sont tous vus offrir une affiche à leur effigie, placardée sur un bilboard géant dans le quartier où ils ont grandi. Sur instagram, Bankroll Fresh filme fièrement le sien, trônant au dessus d’une bretelle de la Spaghetti Junction. Après presque dix ans de carrière, le jeune rappeur ne précipite pas les choses, et semble pleinement satisfait de sa place actuelle : celle d’un héros local, un artiste de proximité qui rap pour ses amis et ses voisins.

Posé sur le porche des Dirty Glove Bastards, Bankroll raconte que ses meilleurs projets sont encore à venir. Et c’est vrai qu’il a tout d’un rappeur encore en formation mais immensément prometteur. Malheureusement sa course de fond s’est arrêtée ce week-end, juste devant les locaux de Street Execs.

« I was going to the studio because I had seen the bigger picture. I knew I wasn’t gonna be able to make millions just running around in the streets because first of all your name will get too hot, they’ll try to knock you off. Or, I’ll get too piped up, a nigga might try to rob me. I shoot him, he shoot me. That’s just how this shit goes in Atlanta this shit real, for real. And motherfuckers don’t know it because they be so caught up in the “Okay, well, Atlanta. The music. The glamor. They ball. The strip club.” They don’t know. I done seen this city swallow motherfuckers. »

On ne saura jamais jusqu’où Trentavious White voulait aller. Mais avant de se faire engloutir par la grande bouche d’Atlanta, il a eu le temps de semer 1001 idées que l’on aura la chance de voir germer, dans la musique d’autres rappeurs.

illustration : Hector de la Vallée

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Fut un temps où il chantait le refrain de tous les hits de la Terre, comme s’il était un check point incontournable avant la sortie d’un album. En parallèle, son style se faisait absorber par la génération montante. Future était partout, y compris quand il n’était physiquement plus là.

C’est à cette époque qu’Epic Records l’a imaginé en star de la pop. Avec des chansons comme Real & True, I Won ou Side Effect, il prend progressivement cette direction, celle d’un interprète qui parle de victoires, d’épreuves et d’amour en étant le moins spécifique possible.

En résumé, sa musique et tout ce qu’elle porte étaient désincarnés. Cela a souvent été le cas avec Future, mais durant les mois qui ont précédé la sortie d’Honest, cette caractéristique s’est accentuée. Comme s’il était une voix flottante au dessus d’un corps. Et c’est, entre autres raisons, pourquoi il était facile de se l’approprier.

Depuis, cette voix a fait le voyage inverse, pour venir reprendre place dans la chaire du rappeur. Le storytelling autour de sa musique est passé de l’odyssée spatiale aux évènements très concrets liés à l’incarcération de DJ Esco, aux décès de ses proches ou à sa rupture avec Ciara. Alors, les énergies et émotions véhiculées par sa musique se sont transformées en devenant beaucoup plus personnelles.

Dans la culture haïtienne, une personne dont l’esprit a quitté le monde des vivants devient zombi en retrouvant son corps. C’est à peu près le trajet qu’on imagine entrepris par l’âme de Future. En reprenant place dans sa biographie et dans ce qu’il a de plus intime, sa musique évoque un corps gangrené, des instincts morbides et autodestructeurs. Avec Dirty Sprite 2 il est définitivement « devenu un monstre ».

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Il n’est plus mélancolique mais dépressif, il n’est plus simple consommateur de drogues mais poly toxicomane dépravé, il n’est plus amoureux d’une femme mais les traite toutes comme de la viande inerte, et ses excès de matérialisme ne paraissent plus triomphants mais misérables. Grâce à un flow plaintif on comprend qu’il achète une nouvelle voiture comme il goberait un paquet de gélules de prozac, pendant que les détails choisis pour ses récits libidineux les transforment en provocations détestables.

D’une certaine manière, des titres comme Groupies et Slave Master sont les miroirs de These Walls et U. Future et Kendrick Lamar partagent de nombreux sujets sur leurs albums respectifs, connaissent aussi des expériences similaires, mais les vivent et les racontent très différemment. Et si la dépression, les substances utilisées comme pansement ou l’abus de pouvoir sur les femmes, sont des thèmes communs à Dirty Sprite 2 et To Pimp a Butterfly, le premier ne s’embarrasse pas de remords et de quête de rédemption.

A des époques et dans des styles différents, l’état d’esprit de Future et l’atmosphère de son album peuvent rappeler le Redman de Dare Iz a Darkside. Un tournant noir, où la sensation d’adrénaline renvoyée par les excès et la sauvagerie dissimule mal une sorte de mal être. Aujourd’hui, Redman avoue ne plus pouvoir écouter son deuxième album pour ces raisons là, il sera intéressant de voir comment Future abordera DS2 dans vingt ans.

Si Future se mue définitivement en bête blessée et misanthrope, c’est aussi grâce à la parfaite symbiose qu’il a trouvé avec ses producteurs. Majoritairement pourvues par Metro Boomin et South Side, les productions de DS2 sont globalement agressives, pleines de basses pachydermiques et des sons mécaniques d’un combat de robots géants.

Sur Serve The Base, des cris saturés se mélangent à des bourdonnements électroniques. Avec Groupies, basses, sirènes et piano semblent nous passer sur le corps comme un seul drone cacophonique. Les sonorités sont toujours futuristes, mais n’évoquent plus le calme rassurant de l’espace. Cette fois, Future nous projette en pleine dystopie fasciste où tout est noir. Ou violet. Les sons et décors spatiaux ont évidemment toujours été des métaphores de prises de drogues, et sur DS2, le « futur » de Future a changé en même temps que son rapport à la drogue. Maintenant qu’il assume d’en abuser parce qu’il se sent lamentable, la couleur de ses productions a logiquement évolué en conséquence.

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Cette symbiose avec les producteurs est à son apogée sur la révélation finale de Blood On The Money. Grâce à leurs tags et styles respectifs, Cassius Jay, Zaytoven et Metro Boomin donnent l’impression d’arriver chacun leur tour dans la pièce, et rendent évident une chose ressentie sur tout le disque : Même sans invité (en tout cas, après un passage essentiel par audacity ma version n’en compte aucun) Future n’est jamais seul. Parce que comme lui, ses producteurs prennent corps. Et même s’ils restent muets, Zaytoven, Metro Boomin et South Side n’arrêtent pas de réaffirmer leur présence avec des gimmicks de production, pour rappeler que cet album est aussi le leur.

Issues de croisements génétiques entre Shawty Redd, Lex Luger et Mike Will Made It, la trap sombre développée par la 808 Mafia & al. cette année est née en 2013. A cette époque Gucci Mane enregistrait ses derniers albums avant d’entrer en prison, et sa musique était habitée par une tristesse inhabituelle chez lui. Que ces producteurs aient fini par participer au second souffle de Future est tout naturel, tant Gucci Mane était à cette époque influencé par les spleens de l’astronaute.

Derrière le léger éraillement d’auto-tune sur la voix de Future, se cache Seth Firkins. Ingé son de tous ses projets sortis cette année, c’est lui qui donne à DS2 ce son moite comme le sol d’un strip club. Les filtres et les échos sur sa voix plonge Future dans la matière brumeuse que l’on trouve sur la pochette du disque, et crée presque une sensation psychédélique sur des titres comme Thought It Was A Drought ou The Percocet & Strippers Joint. A noter que cela n’est vrai que sur la version CD, le mix n’étant pas le même en digital, faisant d’ailleurs de l’écoute des deux versions des expériences différentes.

Il y aura encore des tas de choses à dire sur DS2, cet enfant né de la rupture avec Ciara, plein de rage, de défonce et d’énergies négatives. Sur les détails de l’habillage sonore (a-t-il vraiment enregistré avec un gobelet plein de glaçons à la main ?), sur les croquettes de Ralo et les claquettes Gucci, sur ce pouce tombé du ciel, cet hommage terrible à A$AP Yams ou sur Kno The Meaning et la nouvelle dimension qu’elle fait prendre à 56 Nights. Après la relative déception d’Honest, Future aurait pu renouer avec la formule qui l’avait fait décoller, celle reliant gangsta rap et ballades pop. Il a préféré prendre la Terre entière à revers, après avoir regardé le diable dans le blanc des yeux. En espérant que Dirty Sprite 2 (et son succès aussi artistique que commercial) inspire le gangsta rap à suivre la même voie, originale et radicale, libre de compromis.

Et le pire, c’est qu’il n’est même pas certain que DS2 soit le meilleur projet que Future ait sorti cette année…

illustrations : Bobby Dollar

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Sur Barter 6, Young Thug est aux fosses sous-marines ce que Future est à l’hyperespace, ce que Drake est à une averse sur les carreaux d’une tour de quarante étages. C’est le mix et la boulimie de filtres de Wheezy qui rendent les productions distantes et donnent cette impression. Plus on avance dans l’album, plus elles semblent s’éloigner, comme étuvées, et plus s’accentue l’impression de plonger sous les mers en même temps que dans la tête de Young Thug qui ne s’est jamais autant livré que sur B6.

L’intro débute avec un abus de filtres passe-bas qui donnent l’impression d’entrer et de ressortir la tête de l’eau. Embarquées sur ce morceau qui, à en croire les leaks, s’appelait originellement Overseas, les basses lentes et saturées deviennent le tambour d’une vigie de bateau pirate. Dommage que Young Thug n’ait pas ressorti le flow corsaire de Rich Nigga Shit pour l’occasion, parce qu’avec les bruits de goéland du capitaine Birdman, on a la sensation de partir à flot sur une des sept mers.

Les bruits électroniques, étranges et rocailleux, qui passent d’une oreille à l’autre tout au long de Can’t Tell et Dome rappellent ceux des abysses, qu’on reconnaît pour les avoir entendus dans 20 000 lieux sous les mers, sans pour autant être capable d’identifier exactement d’où ni de quoi ils viennent. Knoc Off s’ouvre avec une mélodie céleste, dont l’écho évoque la distorsion d’une lumière aperçue sous l’eau, avant que de nouveaux jeux de filtres dessinent des déplacements sous la mer puis une remontée à la surface.

Emmitouflé dans ces productions comme dans un sous-marin, Young Thug en relie les rares et distants éléments entre eux, avec sa voix. C’est cette dernière qui a le premier rôle, et qui trône devant tout le reste, avec cette technique si particulière qu’il n’est plus nécessaire de décrire aujourd’hui (cf. #). Mais en s’enfonçant là où l’oxygène se fait le plus rare, Young Thug met en avant un élément clé de cette technique.

Les effets de « souffle » ont une place particulièrement importante dans le rap de Young Thug. Et c’est peut-être une des choses qui le différencie d’autres rappeurs pleins de double temps et d’accents caribéens.

Des changements de flow en plein couplet jusqu’aux adlibs qui ne laissent aucune respiration entre les mots, beaucoup de choses évoquent soit un trop plein, soit un manque de souffle.

S’il mange la moitié des mots sur un refrain, est-ce parce qu’il a développé sa technique sans avoir appris à gérer sa respiration ? Comme beaucoup d’artistes autodidactes, il a très bien pu construire son style sur des caractéristiques qui auraient été corrigées s’il avait eu un entrainement académique. Un peu comme un basketteur de rue qui apprend à rentrer ses paniers tout seul, et développe un geste de shoot qui, tout aussi efficace qu’il soit, ferait hérisser le poil d’un coach de club.

A la façon des blagues en CAPLOCKS qui se moquent de Meek Mill et de sa manière de beugler, des « LOL he sounds like Lil’ Wayne with asthma » pullulent sur les réseaux sociaux et montrent que la gestion du souffle de Young Thug interpelle.

Et si, en voulant se moquer, ces gens avaient en fait remarqué un truc essentiel ? La comparaison ne plaira probablement pas à tout le monde (quoi que), mais dans sa façon de changer le rythme des flows et de les pousser jusqu’au dernier souffle, la technique de Young Thug peut parfois rappeler celle de Pharoahe Monch.

Dans How To Tap : The Art & Science of the Hip-Hop MC, Pharoahe Monch explique que sa technique a été construite autour de son asthme. Ses fast flows seraient une façon de combattre sa peur de suffoquer, et les ralentissements et accélérations à priori impromptus, une manière de dissimuler ses reprises de souffle.

Pour son numéro 90 (Mars 2014) Fader a envoyé des journalistes passer plusieurs jours en compagnie de Young Thug. Le photographe de l’équipe a par la suite raconté sur son blog dans quelles conditions la photo qui sert à illustrer la couverture a été prise. Si Young Thug y apparait allongé sur une table de billard rouge, immobile et les yeux dans le vague, c’est qu’il se remet doucement d’une crise. Parce que comme Monch, Young Thug est bel et bien asthmatique.

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Sur Barter 6, Thugger est moins dans la démonstration technique que sur ses titres pré-Rich Gang. Depuis son passage éclair chez Birdman, ses performances paraissent peut-être moins imprévisibles, mais aussi plus maitrisées : la sensation d’effort a complètement disparue, et ses gorgées et hurlements fluides comme la mer des Caraïbes glissent sur ces productions squelettiques, pour finalement ne faire plus qu’un avec elles.

Il reste néanmoins des moments de bravoures, notamment Halftime où il multiplie les flows comme Jésus décuple les pains. Mais les chevaux ne sont vraiment lâchés que sur Just Might Be. En apnée total après être arrivé tout au fond de son album, il y livre sa prestation la plus Monch-esque. « That’s called breathin’, that’s how you let that bitch breath fool » dit-il, après un refrain impossible à chanter sans quatre paires de branchies.

A l’exception des rappeurs de son entourage, les copycats de Young Thug ont tendance à abuser d’Auto-Tune. Ce n’est pas toujours évident à repérer à l’oreille avec certitude, mais en réalité Young Thug l’utilise très peu, et il semblerait que le seul morceau de Barter 6 chanté avec Auto-Tune soit With That. Evidemment, il y a d’autres titres où sa voix a été éditée, filtrée, modifiée après (ce n’est pas pour rien qu’il envoie régulièrement du respect à son ingé son), mais Young Thug n’enregistre pas directement avec la machine.

Lil’ Wayne a ramené les raclements de gorge, les syllabes étirées et les adlibs auto-tunés. Puis, Future a remis au goût du jour et modernisé les doubles temps et dérapages à la Lord Infamous grâce à la machine. Ces tics, flows, grains et façons de poser la voix ont fait écoles, et été repris à foison au point d’être assimilés à Auto-Tune. En les entendant, on a parfois la sensation que le correcteur a été utilisé sur le son, alors que non. En quelques sortes, Wayne et Future ont (ré)ouvert des portes avec Auto-Tune, aujourd’hui Young Thug et d’autres n’ont plus besoin d’utiliser la clé pour emprunter ces portes. C’est presque de l’« Air Auto-Tune », en somme. Le principal intéressé tentait d’ailleurs de l’expliquer dans sa récente interview pour les Inrocks :

« The best way to use the auto-tune is not to ! And that’s what I do : I do not use auto-tune ! I know I have this image but in reality, if you take all my records, I had to use it for five or six tracks. And this is where the guys who copy me are planted : I do not use auto-tune, I sing. »

Evidemment, le liquide qui coule au début de l’album et dans lequel Young Thug plonge la tête la première est violet, et son voyage dans l’océan un trip halluciné dans sa drogue de choix, la codéine. Le dauphin bleu qu’il chevauche plus loin est une capsule de MDMA, et sa « mi-temps » en track 8, un cocktail mi-xanax mi-percocet. Son vocabulaire lui vient de Gucci Mane, mais sa façon de raconter ses hallucinations et sa vie sexuelle sous l’emprise des drogues rappelle bien sûr Lil’ Wayne.

Les histoires de labels et les embrouilles avec Birdman ont transformé cet album en clou dans le cercueil de Lil’ Wayne. Pourtant, il est difficile de ne pas y voir un bel hommage à ce dernier, tant B6 est plein de références cryptiques à sa carrière, à la Nouvelle Orléans, à Miami, à Drough 3, Dedication, Carter II, etc. Grâce aux drogues Young Thug se transforme en Pussy Monster, et se rêve en Lil’ Wayne d’il y a dix ans. Ce n’est que quand l’effet de celles-ci se dissipe qu’il remonte à la surface et que tout redevient net, aussi bien pour lui que pour nous.

C’est sur OD que le brouillard se dissipe. Habituellement, Young Thug raconte sa sexualité, son succès et ses excès en parlant de pizza, de shar-pei, de t-rex, de porc-épic, ou en faisant référence aux dessins animés pour les tout petits et au rap gouffresque. Il parle avec son propre langage, seulement compris par lui-même et ses slimes. Cette attitude a souvent créé des quiproquos, sur son orientation sexuelle, sur ses positions sur l’actualité, même sur sa capacité à pouvoir raconter quelque chose. Qui est ce garçon qu’il appelle « My love » ? Ce Bennie que personne ne connaît mais dont il cri le nom sur un titre écoulé à plus d’un million d’exemplaires ? En somme, qui sont ces gens à qui Young Thug s’adresse, et qu’il énumère un à un à la fin d’OD ? La réponse est venue de sa mère, dans une cover story réalisée par le magazine Dazed :

« OD has all my kids’ names in it. I notice he sings and talks a lot about his brother Bennie. He passed when he was nine. I think he misses him a lot. »

Si on ne comprend pas Young Thug c’est parce qu’il ne s’adresse pas à tout le monde. Déchiffrer ses propos ne revient pas juste à essayer de comprendre ce qu’il marmonne, parfois, il faut aussi faire un pas en arrière pour voir les images à priori surréalistes mais qui reviennent d’une chanson à l’autre, d’une mixtape à l’autre, pour pouvoir casser le code.

Sur OD, Young Thug est en train de revenir dans le monde réel, salue Mike Brown, crache sur la police. Et en même temps que ses drogues s’évaporent, une sorte de spleen apparaît dans son interprétation. Encore une fois, il nous renvoie à quelque chose d’étrangement familier, à cette époque où Lil’ Wayne sautait depuis le sommet d’une montagne, pour plonger dans une mer de codéine : « Only once the drugs are done, I feel like dying ».

illustrations : Leo Leccia