categories: Blog, Featured
tags: , ,

Un discours revient parfois à propos du rap : il y aurait une stagnation, voire un blocage, puisque les noms qui dominent, en chiffres comme en récompense, sont à peu de choses près les mêmes qu’il y a dix ou quinze ans. Le constat intrigue d’autant plus que le rap traîne avec lui l’idée d’une musique fondamentalement juvénile, portée par une énergie de renouvellement constant. Cependant, cette conclusion ne tient que si le problème est mal posé, et cette impression d’immobilisme dit sans doute moins quelque chose du rap lui-même que du regard que certains continuent de porter sur lui.

L’industrie, et avec elle une partie du discours critique, ont façonné l’idée d’une histoire centrale du rap, d’une ligne principale lisible, hiérarchisée, avec ses figures dominantes, ses passages de relais, ses moments clés, autour de laquelle graviteraient des courants secondaires. Cette narration de “la culture”, au singulier, a permis de donner forme à un ensemble pourtant profondément hétérogène. Ce récit n’a sans doute jamais été qu’un montage, qu’une simplification utile au commerce, qu’un outil de lisibilité pour le public, là où la réalité a toujours été autrement plus diffuse et plurielle. Le rap n’a jamais été un fleuve avançant tout droit, d’amont en aval, pour se jeter dans la mer, il a toujours été un réseau de multiples rivières.

Ce que certains perçoivent comme une absence de relève tient peut-être simplement à l’effritement de cette illusion d’un centre. Les nouvelles figures existent, prolifèrent même, mais peu d’entre elles cherchent encore à converger vers un point unique de validation. La plupart évoluent selon des logiques autonomes, souvent invisibles à l’échelle des anciens circuits ou même de l’observateur individuel. xaviersobased ou Veeze, par exemple, ne sont pas en périphérie d’un centre, ils habitent d’autres systèmes, avec leurs propres règles et temporalités, qui ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Ils ne deviendront ni Drake, ni Kanye West, ni Future, ni Kendrick Lamar, ni J. Cole, mais leurs œuvres infusent des réseaux si étendus que nous n’en voyons ni la source ni l’embouchure.

Au sein de ces configurations fluides, Surf Gang occupe une place particulière. Plus qu’un collectif de producteurs, ils sont une zone de circulation, un point de passage temporaire où différents flux se croisent sans jamais totalement se stabiliser. À ce titre, pour qui se perd dans la lecture du rap contemporain, privé de point de fixation mainstream, Surf Gang peut faire office de repère.

Lerado Khalil, RX Papi, Slimesito, RealYungPhil, xaviersobased, Rio Da Yung OG, 454, Niontay, Nettspend, HAPPYDRANKER, Valee, Lazer Dim 700, 03 Greedo, Bear1Boss, Durkalini, JAWNINO, sont autant de noms aux styles parfois incompatibles, qui refusent souvent de s’enfermer dans un seul sous-genre, et qui ont pourtant gravité autour du collectif ces dernières années. Ce qui attire ces profils, au-delà de leur diversité, tient sans doute à la manière dont les membres de Surf Gang composent.

Leurs productions partagent une absence de progression, elles avancent sans point d’accroche, préférant parfois un basculement complet en leur sein, comme si le morceau devait redémarrer, ou dévisser, plutôt que de se structurer. Les samples sont travaillés pour fuir toute résolution, condamnés à tourner sans retombée. Quant aux rythmiques, souvent trap ou drill, elles semblent claquer ailleurs, comme si elles obéissaient à une logique propre, indépendante de tout autre élément. De cet agencement naît une impression de léger désaxement, celle d’une ossature rigide mais traversée par quelque chose de spectral. Leur atmosphère est flottante, comme la structure instable d’une cité amphibie qui reste à construire, que chaque rappeur peut habiter, prolonger, organiser à sa façon.

En plus de ne pas être un accident, ce refus de la stabilisation pourrait même être une méthode. L’histoire du collectif est d’ailleurs pleine de reconfigurations, d’allers et venues de membres, d’ironie sur leur séparation ou leurs échecs. Dans leur attitude comme dans leur son, se dessine une même démarche d’évitement vis à vis de ce qui tient, comme si tout devait être évanescent.

Au cours de l’interview donnée à HOT 97 pour la sortie de POMPEII/UTILITY, Earl Sweatshirt ironise lui aussi sur la fin des choses. Évoquant ses premiers contacts avec le collectif 10K de MIKE, il décrit un groupe jeune, soudé, sûr de sa trajectoire, et se souvient avoir aussitôt pensé, presque malgré lui, que tout cela finirait par s’effondrer. Une intuition moins cynique que lucide, qu’il sait née de sa propre expérience avec Odd Future. À travers cette anecdote, et les rires qu’elle provoque, se dessine une manière d’être : chez lui, cette conscience ne freine rien, elle permet au contraire d’habiter les collectifs sans jamais croire à leur permanence. Comme chez Surf Gang, l’instabilité n’est ni un accident ni un échec, elle devient une donnée intégrée, presque une quête, et une façon de ne jamais se laisser fixer.

L’apparition d’une œuvre commune à Earl Sweatshirt et MIKE a toujours semblé aussi inévitable qu’une vague dont on pressent la venue avant d’en apercevoir la forme, promis à apparaître avec ce qu’elle charrie d’inéluctable. Qu’elle prenne finalement corps sous l’impulsion de Surf Gang n’avait rien d’évident, et pourtant, cette rencontre entre les producteurs de l’évanescence et des rappeurs de l’effondrement s’impose comme le prolongement de leurs logiques.

Ce qui frappe, chez MIKE comme chez Earl, c’est précisément leur capacité à circuler, à dériver, sans cesse. Ils avancent en puisant ce qu’il faut, avant de reprendre le large, refusant de devenir des flaques stagnantes. Et leur mouvement n’est pas erratique, il relève d’une forme d’intelligence du flux, de l’intuition que, de toute façon, tout bouge, évolue. Naviguant depuis longtemps dans des eaux communes, il est devenu difficile de savoir qui, de l’un ou de l’autre, a influencé le premier. Il y a là moins une filiation qu’un échange continu, un don contre don. Aussi, une affinité élective, nourrie par des trajectoires proches (mêmes âges, héritages africains croisés, expériences similaires du deuil, de l’anxiété, de la paternité) qui s’est autant inscrite dans leurs textes que dans leur manière de rapper, de découper, de laisser affleurer les choses.

Mais cette circulation ne se limite pas à leur relation et s’étend, se ramifie. Chez MIKE, le rôle central au sein de 10K a peu à peu modifié sa posture. Depuis quelques albums déjà, quelque chose de plus assuré, de plus dense, s’est formé autour de sa personne. Sa fragilité n’a pas disparu, elle s’est intériorisée encore davantage. En surface, il dégage désormais une forme de solidité presque opaque, une présence de chef de gang alimentée aussi par les énergies qui l’entourent. On y retrouve par éclats la dureté de Sideshow, la malice de Niontay, comme si ces proximités avaient contribué à épaissir sa persona, à lui donner de nouvelles prises.

Chez Earl, ce travail d’absorption est tout aussi perceptible. Au-delà du lien évident avec MIKE et ses acolytes, certaines inflexions récentes laissent apparaître des traces extérieures : des voix pitchées, des choix de tonalités, une manière de laisser dériver les textures qui évoquent ce que 454 a pu injecter ailleurs. Plus sous-marin encore, un dialogue semble s’être noué avec Lucki. Leur lien est inscrit sur disque, notamment lorsque Earl produit pour lui sur Freewave 3, moment charnière, presque renaissance, mais ses répercussions débordent largement ce cadre. Quelque chose de son relâchement tendu, de sa manière d’habiter le vide sans le combler, s’est diffusé. Et dans POMPEII/UTILITY, cette empreinte revient par endroits, comme un écho discret mais persistant, s’échappant de certaines cadences de flow, de mélodies liquoreuses ou du grain rugueux de son timbre.

Sur POMPEII, la partie de MIKE, l’introduction lourde et sombre, presque suffocante, pourrait laisser croire à un récit de ruine, quelque chose de frontal, peut-être même une métaphore appuyée de la chute. Très vite, cette piste est abandonnée pour retrouver ce qui fait la matière de son écriture et de ses associations d’idées qui bifurquent comme des notes mentales. Le monde ne s’effondre pas, ce sont des pensées qui se dispersent. Dans le choix des productions, il prolonge certaines directions déjà esquissées avec Tony Seltzer, préférant, dans le répertoire de Surf Gang, les consistances les plus vaporeuses, les rythmiques les plus souples, presque rebondissantes, qui évoquent par moments les nuages flottants de l’album éponyme de Playboi Carti.

En passant à UTILITY, la partie d’Earl, toute attente de constat à propos de quoi que ce soit s’est définitivement dissoute. Le disque se replie encore davantage sur une forme de journal intérieur continu, traversé cette fois par plus de distance encore, voire d’ironie. Là où MIKE laissait encore la production orienter la tonalité, Earl ramène le rap à la surface, par lui-même : dans ses faux départs empruntés aux shit talkers du Michigan, dans des phrases qui semblent surgir de mixtapes de Future ou de featurings de French Montana, comme si, dès qu’il relâche le contrôle, tout ce langage remontait à la surface. À ce stade, ils ne racontent plus vraiment quelque chose, ils rappent, et au fond, c’est peut-être ce qu’ils sont ici tous les deux, juste some rap dudes.

La seule ligne directrice de leur album semble être cette instabilité pleinement intégrée, à tel point que parler “d’album”, avec ou sans “s”, puisse paraître exagéré. POMPEII/UTILITY est long, fragmenté, ne cherche jamais à produire une forme cohérente. Il semble qu’il soit la collection de petits EPs enregistrés par blocs, agglutinés sur un même rivage au hasard de leur dérive. Et dans cet environnement, ni MIKE ni Earl n’apparaissent comme une force structurante, ils s’insèrent dans les flux ouverts par Harrison et les autres, pour devenir eux-mêmes des éléments de leur dispositif atmosphérique. Quand leurs voix accrochent davantage le rythme pour montrer qu’elles sont capables de performances (l’échappée d’Earl sur Tour de France), elles finissent toujours par s’en détacher de nouveau, comme pour démontrer que, quoi qu’il paraisse, absolument tout n’est jamais fait qu’en liberté et avec parfaite maîtrise.

On retrouve chez chacun d’eux de vieilles constantes : pour MIKE, cette écriture fragmentaire, faite d’éclats de mémoire, de recompositions successives ; pour Earl, cette capacité à maintenir le sens dans une forme d’approximation, à produire des images à la fois limpides et insaisissables. Mais quelque chose se déplace, l’aura de leur écriture surplombe, et avant l’introversion ou le récit, c’est l’égo qui prend le plus de place, celui des leaders, celui des stars, celui des grandes figures qui ont droit à l’arrogance.

C’est peut-être là que se joue, en creux, une réponse au sentiment de stagnation évoqué au départ. Ce que POMPEII/UTILITY donne à entendre n’est pas un rap qui se répète, mais un rap qui échappe de plus en plus à toute tentative de centralisation, qui ne cherche plus à être saisi comme un tout cohérent, qui, peut-être, ne veut surtout pas être saisi. Dans ce contexte, la notion même de star aurait changé. Elle cesse d’être liée à une position centrale pour devenir une question de point de vue, d’affinité, de circulation. Ce ne sont plus des figures qui dominent un paysage, mais des présences qui organisent des trajectoires. Et c’est précisément ce que sont Lucki, 454, Veeze ou, bien entendu, MIKE et Earl Sweatshirt.

illustration : Hector de la Vallée

leave a comment

you have to be logged in to post a comment.