category: Blog
tags: , ,

feet of clay

Dans la révélation de Daniel, épisode biblique qui inspire le titre, la pochette et le thème de Feet Of Clay, Earl n’aimerait pas être pris pour the goat. Contrairement à ceux qui lisent ici les initiales de greatest of all time, il a choisi d’être the aries, le bélier à cornes biscornues qui observe l’effondrement du monde.

Il commence à rapper alors que la première seconde de son album n’est pas entièrement terminée. Une ouverture abrupte, et Feet Of Clay nous tombe sur la gueule comme un bout de Some Rap Songs resté collé au plafond.

Ses phrases courtes s’écoulent dans un entremêlement de textures organiques et de cliquetis métalliques. Une goutte de ce mélange fer/argile suffit à anéantir les artistes factices, les auditeurs débiles, les faux prophètes, exterminés par de petites sentences dont le côté codé et nébuleux ne rend que plus fortes.

Il est toujours autant misanthrope, mais Earl n’a jamais été aussi sûr, voir imbu de lui-même. Certainement marqué par le pessimisme crépusculaire du hiding places de billy woods, ou par l’extrême répugnance pour l’autre de Mach-Hommy et ses 93 million miles of personal space, Earl réévalue les états d’âme qu’il partage depuis plusieurs années : dans un monde malade, ceux pour qui tout va bien sont soit fous soit à abattre de toute urgence, ce sont les mal intégrés et les parias qui ont raison.

Une fois cette rectification faite, le reste est dans la continuité de Some Rap Songs, traitant essentiellement du deuil de son père, qu’il continue de voir apparaître par chacun des pores de sa peau, et de son pugilat contre la dépression, alimentée par une rupture amoureuse et une addiction à l’alcool.

Earl concède à ouvrir les portes de l’île sur laquelle il s’isole pour pouvoir dire que tout le monde n’y est pas le bienvenu. C’est un accueil sans séduction qui demande à l’invité, l’auditeur, un effort pour entrer dans les boucles dérangeantes et hallucinées, de creuser avec les ongles dans les crépitements du mix, pour peut-être y percevoir des bouts de phrases, cachés dans des prises de voix volontairement brouillées.

Le grain sale et saturé, l’atmosphère bruitiste, sont un choix esthétique qui rappelle une nouvelle fois l’inhospitalité d’un Mach-Hommy, dont les albums à péage sont volontairement enregistrés derrière des voiles qui troublent les timbres et les samples.

Earl pousse ses titres les plus cacophoniques, Mach-Hommy fait retirer de Genius les textes de ses albums à 999$. Même pour son apparition sur 4N, ce dernier répète en boucle qu’il faut penser à lui envoyer une facture. Être asociales, dans le son et dans l’attitude, est un moyen de remettre l’artiste au centre, d’insinuer qu’il ne doit rien à personne. Ni aux auditeurs perplexes ni aux consommateurs passifs, ni aux labels parasites ni aux entreprises du numérique riches à millions.

Contre l’air du temps qui récompense les séducteurs, le lisse et le cartoon, qui se passionne pour les aspirateurs à clics, les stratèges de plateformes et des réseaux sociaux, eux sont maîtres du capharnaüm et de l’a priori inaccessible, parce qu’ils estiment que leur art se mérite.

Une lueur perdure chez Earl Sweatshirt, quelque chose qui se dégage de la manière dont il bricole le son comme une matière, comme de la glaise à sculpter.

Il produit la majorité de FOC, et profite d’avoir les mains sur les machines pour leur faire dire autant de choses que ses textes. Dans l’emboitement des échantillons, dans les découpages qui rembobinent ou zappent d’un fragment à l’autre, percent des rayons qui rendent les raideurs flexibles, et les ténèbres supportables – des flashbacks un peu flous qui laissent une impression évidente, bizarrement agréable, l’impression qu’« on pli mais ne se brise pas. »

illustration : Hector de la Vallée

eaaarle

Pour écrire il faut s’exposer à la peur d’être approximatif, au risque que le mot juste n’existe pas. D’après James Baldwin, affronter ces « imprecise words », les sélectionner et les tordre pour dire ou écrire, c’est être un poète. En ouvrant son album avec la voix de Baldwin, Earl donne probablement la raison de sa longue absence, passée dans ce sas où la réalité se délite quand on la couche sur papier.

Some Rap Songs existe parce que son auteur s’est résolu au flou. En épurant tout, Earl apprivoise l’imprécision des signes. L’air de rien, il taille dans le brouillard des images simples, des bribes qui ne s’interprètent pas, que l’on comprend sans décrypter, et qui touchent sans que l’on sache vraiment à quel endroit.

Pourquoi le croisement des voix sur Playing Possum provoque-t-il autant d’émotions ? Est-on même capable de dire précisément de quelles émotions il s’agit ? Toute la force du découpage, comme de l’écriture d’Earl, se trouve dans ce qu’ils ont d’à la fois évident et nébuleux, pour ne laisser qu’une impression.

Grâce à cette écriture, ou par le biais des samples quand il ne peut plus se cacher derrière la vapeur des mots, Earl préserve sa pudeur, et s’adapte aux aléas : si son père décède, alors, sans changer une seule note ni un seul mot, ce qui devait servir à faire la paix devient naturellement un hommage et un adieu. Parce que derrière les mots approximatifs, l’émotion reste précisément la même.

On avait quitté Earl enfermé dans un placard avec un quatre pistes aussi vieux que lui, à enregistrer son pouls et le son de la pâteuse entassée au coin de ses lèvres. Some Rap Songs a quelque chose de moins insulaire, grâce aux portails qu’ouvrent ses références, ses flows et ses samples empruntés à d’autres.

Ses emprunts créent une sorte d’intertextualité et place Earl au centre d’une timeline alternative allant de MIKE à Mach-Hommy en passant par milo. Ces artistes élèvent le genre de l’intérieur, n’en modifient pas les contours mais poussent dans leurs retranchements ses matériaux de base : des mots et du découpage d’échantillons. Le strict minimum pour faire quelques chansons de rap.

illustration : Hector de la Vallée

3YARD

Conway, Roc Marciano, Ka, Mach-Hommy, anthologie du rap new yorkais noir et bien serré, à lire chez yard. Illustrée par le sombre Bobby Dollar.