category: Blog
tags:

En cherchant d’où peut provenir l’amour des trappeurs pour les mélodies enfantines, on finit par tomber sur la petite ritournelle de la « Ice Cream Truck Song ».
Ces quelques notes qui ont transformé des millions d’enfants américains en petits chiens de Pavlov ont par exemple été détournées par Master P dans la plus célèbre de ses chansons « Ice Cream Man ». Pas besoin du décryptage de Rap Genius pour comprendre où le boss de No Limit veut en venir, surtout que le parallèle entre les marchands de glaces et les dealers de coke existait dans l’imaginaire populaire américain bien avant ce titre.
Ironie ou revanche de l’histoire, une des mélodies les plus utilisées par ces camions qui ont sillonné tous les quartiers américains a été samplée sur une petite bouffonnerie raciste du début du siècle dernier, elle même inspirée par la bande son des minstrel shows.

En se transmettant de génération en génération de trappeurs à travers la musique, ces mélodies ont fini par être complètement digérées par le rap pour être entièrement détachées de leur origine. Alors aujourd’hui, quand Young Scooter fait ce genre de chanson, c’est sans doute sa culture rap qui parle (de Master P à Gucci Mane) plus que ses souvenirs de chasse aux camions de glaces.

La plupart des contes de Young Scooter plante le proverbial décor de la trap music, avec ses descriptions de maisons abandonnées et d’empilages de liasses de billets. Mais parce qu’il aime par dessus tout parler des difficultés du business et des faiblesses de ses acteurs, il est tout de même arrivé à se faire une place à part dans le champ surchargé du rap de rue. Dans l’univers de Scooter, rien n’est jamais facilement acquis, la richesse ne dure pas éternellement et il n’y a pas de place au sommet pour tout le monde. En réhabilitant l’éthique de la besogne et l’idée que la réussite est un combat perpétuel et individuel, Young Scooter (qui porte un Star-Spangled Banner autour du front) est peut-être le plus américain des rappeurs US… Tout en étant l’idéal type de ce que cette nation abhorre. Mais surtout, en parlant de trapping comme de n’importe quel job, il permet à n’importe quel travailleur d’être touché par ses histoires.

Des textes réduits au strict minimum, soit à des slogans transformés en mantras et à quelques mots clés réappropriés pour construire son propre vocable (ici jugg et ses dérivés, finessblack migocountin’, etc.), peuvent laisser place à d’autres choses essentielles de la musique : la mélodie et l’émotion. Les petites ritournelles enfantines des glaciers, on les retrouve aussi dans la voix de Scooter, un des rares trappeurs dont le rap peut être facilement fredonné. On pourrait lui reprocher sa manie de choisir ses notes toujours de façon dissonante, donnant l’illusion de le faire chanter constamment faux. Mais grâce à son apparence de Dumbo tout pataud, Scooter écrit des chansons résonnants comme des complaintes étrangement très addictives. Peut-être parce qu’avec son articulation qui fait disparaitre les consonnes trop agressives (à part peut être les G de quelques mots plus importants comme jugg, migo et gold…) il transforme le tout en petite tornade tranquille, qui transporte l’auditeur avec délicatesse dans ses voyages de Cleveland Avenue jusqu’à Colombia.

La somme de tous les éléments relevés jusque là fait que la musique de Scooter est souvent tintée d’une très légère mélancolie. Sans doute que sur d’autres productions (imaginons, celles sur lesquelles rappe Waka Flocka) le résultat aurait été différent, donnant à Scooter le style sauvage et volontairement imbécile d’un Casino par exemple. Mais son goût irréprochable pour les beats l’a amené  à ne travailler qu’avec Zaytoven et ses fils plus ou moins légitimes, soit une équipe de producteurs avec une vision toute particulière de la trap music.

People associate trap music or street music with hardness, but my key in making my music was trying to give a happy feel to that trap sound, just to make it more interesting and exciting. – Zaytoven

Tous les extraits soundcloud présents dans cet article ont été produits par Zaytoven.

Comme le bleu mélangé au jaune qui devient vert, c’est l’addition de l’attitude faussement maladroite de Scooter et des productions douces de Zaytoven qui laisse cette rosée mélancolique sur leurs collaborations. Zaytoven a appris la musique a l’église (il joue encore aujourd’hui de l’orgue dans deux églises d’Atlanta), et c’est de là qu’il dit tirer son goût pour les rengaines joyeuses toutes en aigües. Ses productions ont d’ailleurs pour effet de faire sonner comme des prêches quelques textes de Scooter, qui une fois sorti du four se transforme en prédicateur énonçant les règles et dénonçant les faux-semblants du trap-jeu. Et il semble que leur collaboration fonctionne comme une véritable interaction : Zaytoven a fini par adapter ses prods au style de Scooter, en atteste « Fake Gold », qui en sonnant légèrement faux comme l’aime le rappeur, transporte la musique du producteur des camions à glace jusqu’à des châteaux hantés où viennent se perdre les fake rappers.

La mixtape « From The Cell Block To Your Block » devrait sortir au début du mois d’Août. Young Scooter purge actuellement une peine de prison pour ne pas avoir respecté les conditions de sa mise à l’épreuve. Il devrait être libéré cet hiver, en même temps que son premier album « Jugg House ».

category: Blog
tags:

La première apparition sur disque de Big Gipp date de 1994, avec son couplet sur Git Up, Git Out des Outkast. Pendant que ses copains se distribuent des coups de pied au cul pour se motiver à faire quelque chose de leurs vies, Gipp a l’air de naviguer entre solitude et paranoïa. Debout aux aurores, il triture un cendrier en attendant que les autres daignent se lever, et repensent à ceux qui ont essayer de l’entuber. C’est aussi la première fois qu’il fait référence aux « mutants ».
Des dizaines de fois dans sa carrière Big Gipp s’est comparé à un mutant, allant jusqu’à appeler son unique album solo Mutant Mind Frame. C’est vrai qu’en se baladant dans Atlanta, ce grand échalas avec une face d’écureuil et une afro, fringué comme s’il s’était habillé dans le noir, ne doit pas être loin de faire le même effet qu’Hank McCoy hors de son labo. Et quand il se met à rapper sur les sandwichs bananes – mayonnaise mangés à même la nappe, on en vient à se demander s’il n’est pas complètement fou.
Evidemment Big Gipp a juste sa manière bien à lui d’évoquer les choses. Il n’est ni seul, ni parano, ni fou, mais assez original pour qu’à travers ses yeux, le quotidien d’un noir pauvre et désœuvré du Sud devienne celui d’un X-Men pourchassé par les anti-mutants.

Quelqu’un a dit un jour que « Big Gipp était Gunplay avant Gunplay ». En prenant en compte les contextes et époques différentes, l’idée se défend. L’un comme l’autre est capable, entre deux lignes sur son amour des bagnoles, de venir nous rappeler très froidement que nous ne sommes guère plus que des statistiques insignifiantes, et préfère utiliser des espèces de métonymie plutôt que d’aborder frontalement les choses. Ils partagent aussi des personnages en apparence outranciers, l’un de pimp l’autre de dealer de coke, servant à dissimuler des cicatrices qu’ils n’hésitent pas à rouvrir.

I Know Pain (Mutant Mind Frame/2003)

Il y a une autre figure qui est apparue plusieurs fois dans les chansons de Big Gipp, celle du Boogie Man. S’il a été jusqu’à en faire un titre avec André 3000 c’est sans doute parce que le mot sonne exactement comme il faut pour une chanson de rap…

« I’m Mr. Boogie Boogie From The Goodie Goodie Gip Put my Oogie Oogie Between Your Camel Foot So Stay Put»

…Mais l’obsession de Big Gipp pour le croquemitaine date de bien avant la musique, de quand il était gamin et qu’un fait divers terrorisait Atlanta. Entre 1979 et 1981, une trentaine d’enfants noirs ont disparu. Après deux années d’enquête, la police fini par arrêter un jeune homme noir. Ce dernier est jugé coupable du meurtre de deux des enfants disparus, et dans la foulée, la police clos l’affaire sur les disparitions, persuadée d’avoir arrêté l’unique coupable.
Cet horrible épisode, en plus d’être traumatisant, a tous les ingrédients pour faire fonctionner l’imagination d’un rappeur : la justice blanche qui traite par dessus la jambe une histoire de meurtres dans la communauté noire, des membres du Ku Klux Klan qui tournent autour de l’affaire et des rumeurs de complots. Big Gipp, qui a vécu tout ça à travers ses yeux d’enfants, a enfilé son costume de raconteur pour rendre hommage aux disparus.

Big Gipp est un membre de Goodie Mob, l’autre grand groupe de la Dungeon Family avec Outkast. Sa carrière solo n’a jamais vraiment décollée et le grand public le connaît plus pour son couplet dans Grillz de Nelly que pour Mutant Mind Frame ou Kinkfolk, son album en duo avec Ali des St. Lunatics.
Les premiers albums d’Outkast et de Goodie Mob sont tellement bons qu’on oublie souvent que la discographie de la Dungeon Family regorge d’autres très bons disques. Ceux de Big Gipp en font partie. En ayant régulièrement « muté » pour traverser toutes les époques, modes et styles de la ville, et juré fidélité éternelle à la triplette ‘voiture – strip club – cambrousse’, Gipp concoure au titre de rappeur le plus « ATLien » d’Atlanta.

Illustrations : Gangsterdoodle

categories: Blog, Cooking By The Book
tags:

Le premier volume de la collection Cooking by the Book est consacré au début du groupe Outkast.
Vous pouvez vous le procurer sur le site des éditions FP&CF, en version français ou anglais.

The zine is available in English

Pour accompagner ce premier numéro, Ryan Hemsworth a passé dans ses machines un titre d’Outkast pour en ressortir toute la mélancolie.

Return Of The « G » (Ryan Hemsworth Edit)