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La journée était chaude, ensoleillée, mais le paysage de bitume, de carex et d’arbustes rabougris devenait de plus en plus désolé à mesure que nous avancions. Je voyais par la fenêtre l’eau bleue et le long profil sablonneux de Belle Isle Park, tandis que notre chemin étroit s’éloignait de l’Interstate highway. Il y avait peu de maisons en vue, et je jugeai, d’après l’état de la chaussée, que la circulation était très réduite dans les parages. Les petits poteaux téléphoniques éprouvés par les intempéries ne portaient que deux fils, et nous heurtions de temps en temps des nids de poules gorgés d’eau de pluie.

J’aperçus à plusieurs reprises de vieilles souches, des murs de fondations en ruine vraisemblablement abandonnées, et je me rappelai que cette région avait été jadis productive et très peuplée. Le changement, disait-on, avait coïncidé à certaines tendances démographiques, et les esprits simples voyaient un rapport obscur avec de mystérieuses puissances maléfiques. En fait, il était dû à une crise de l’industrie automobile, et à l’accumulation d’une dette impayable, qui s’est élevée à près de 19 milliards de dollars.

Enfin nous perdîmes de vue Belle Isle Park, sur notre gauche s’écoulait toujours la rivière qui alimente le lac Erié. Notre route étroite se mit à monter en pente raide, et j’éprouvai un étrange malaise en regardant devant moi la crête solitaire où le chemin creusé d’ornières rencontrait le ciel. Comme si l’autobus allait poursuivre son ascension, quittant complètement le monde de la raison pour se perdre dans les arcanes inconnus des couches supérieures de l’atmosphère et du ciel indéchiffrables. L’odeur du lac prit une signification inquiétante, et le chauffeur silencieux, la raideur de son dos voûté, sa tête étroite, devinrent de plus en plus détestables.

Arrivés au sommet, nous vîmes la ville qui déployait de l’autre côté, et l’endroit où Fenkel Avenue croisait perpendiculairement Greenfield Road. A l’horizon lointain et brumeux je distinguai à peine le profil vertigineux du sommet, couronnée par l’étrange bâtiment officiel sur lequel on a conté tant de légendes ; mais pour l’instant toute mon attention était retenue par le panorama le plus proche juste au-dessous de moi. J’étais, je le compris, face à face avec Détroit, la ville épiée par la rumeur.

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Partout dans Détroit renaissent les rituels hideux d’un culte blasphématoire que l’on croyait disparu à jamais. Les peuplades locales se révoltent pour adorer d’odieuses idoles à la barbe hirsute et aux lunettes en cornes de buffle, endormis depuis des années dans leurs demeures souterraines ou enfermées dans des pièces solitaires et lugubres. Ces influents Anciens se faisaient appeler The Street Lord’z, et parmi leurs membres originels, Street Lord Juan et Blade Icewood se sont partagés le trône apocryphe de la ville de Big Meech.

Au début des années 2000, ces Street Lord’z utilisent l’autoroute inter-états pour importer les musiques du pays dans le Michigan. Sur Platinum Roleez Don’t Tic Toc et Platinum Masterpiece, le gangsta bounce de Cash Money et No Limit se mélangent à la mob music de Sick-Wid-It. Passés au givre de samples soul ou percés aux rayons lasers des Ruff Ryders, les mélodies gèlent, les rythmes gagnent en rigidité et en agressivité. De cette terrible hybridation naquit le gangsta rap underground de Détroit.

Street Lord Juan et Blade Icewood marquent la mémoire collective par leurs personnalités hors normes et les promesses de leur début de carrière solo rompues par le sort. En 2004 sur The Real Me, Juan étale sa préférence pour l’exubérance crunk et les cuivres lents de la trap music d’Atlanta et de Memphis, puis développe en vieillissant une facette plus introspective, inspirée par les péripéties de sa vie. De Royce Da 5’9 à Esham, beaucoup voit en lui la possibilité d’un héros, mais aujourd’hui, son afro et sa barbe en pagaille ne s’affichent plus que sur des t-shirts demandant sa libération. Street Lord Juan est condamné à faisander derrière des barreaux jusqu’en 2025, accusé de possession illégale d’une arme à feu et de 755 grammes de drogues. Dans l’histoire récente de la justice locale, l’unique criminel a avoir été condamné aussi sévèrement pour des faits similaires s’appelle Antonio Simmons, alias « Poncho », distributeur du Cartel de Sinaloa, qui importait mensuellement plusieurs milliers de kilos de cocaïne et de marijuana dans le Michigan. Depuis son incarcération, Juan hurle sans être entendu que le juge, seul et ultime décisionnaire, est corrompu. Au fil des mois, les rares preuves s’effritent, alors que les témoignages apparaissent de plus en plus falsifiés et qu’il a été révélé qu’après délibérations, un jury populaire l’avait d’abord jugé non coupable.

Avant de s’abattre sur Street Lord Juan, le mauvais sort avait déjà eu raison de Blade Icewood. Si dans sa musique, son collègue Juan symbolise les excès et les conséquences néfastes du gangsta rap, Icewood en incarnait la dimension de revanche sociale. Hustler sobre et propre sur lui « Le Souverain du Grand Lac » n’aspirait qu’à s’échapper de la proverbiale rue grâce à sa musique. Sur Stack Master ou Blood, Sweat & Tears, il raconte ses envies d’ailleurs et comment la vie rapide l’a plongée dans une paranoïa permanente. En 2004, il perd l’usage de ses jambes après s’être fait tirer dessus à son domicile d’Oak Park. Même s’il refuse de collaborer avec la police pour retrouver les coupables, sa chanson Ride On Me laisse entendre que Blade Icewood connaît ses agresseurs, et que l’incident est lié à la guerre fratricide que se mènent les quartiers Est et Ouest de Détroit. « A mon enterrement, il y aura la plus grande file de limousines que vous n’avez jamais vu » dit-il un jour. Sombre présage ou triste prémonition, Blade Icewood est abattu à l’angle de 7 Mile Road et Faust Street le 19 avril 2005, alors qu’il sort d’un évènement organisé pour promouvoir la non violence et demander la fin des affrontements entre gangs. La file de limousines à son enterrement est encore à ce jour la plus longue qu’on ait jamais vu à Détroit.

Qu’ils soient entre quatre murs de pierre ou de bois n’empêchent pas Street Lord Juan et Blade Icewood de faire planer une ombre argentée sur la ville. Leurs différences et leur complémentarité continuent de polariser les rappeurs de Détroit, qui dans leurs textes semblent souvent hésiter entre la vie de l’éternel hors la loi Juan ou la fuite impossible de Blade Icewood.

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En 1967, Détroit est le théâtre de cinq jours d’apocalypse appelés « les émeutes de la 12ème rue ». La déflagration est telle que le président Lyndon Johnson déclare la ville en insurrection pour permettre à l’armée d’intervenir. L’une des émeutes les plus meurtrières de l’histoire des Etats-Unis débute après un raid de la police dans un bar clandestin, un événement symbolique et une étincelle qui embrase la ville. Ce bar ouvert depuis la prohibition était un haut lieu de sociabilité pour les afro-américains. A l’époque, ces speakeasy sont tolérés puisque l’alcool n’est plus interdit, il ne fait donc aucun doute que c’est le lieu de vie Noir qui est visé. Quelques semaines plus tôt, un sondage mené par la commission Kerner rapporte que la moitié des policiers de la ville se disent « extrêmement anti-nègres », alors qu’ils suivent certaines consignes données en direction de cette population, du type « Ne pas les protéger, mais les discipliner, ne pas leur apporter soutien, mais sévir contre eux ». En plus d’un harcèlement quotidien qui vise à conditionner les habitants Noirs, en leur faisant comprendre qu’ils seront en toutes circonstances traités comme des criminels, cette population est donc castrée économiquement, leurs commerces étant discriminés et harcelés, jusqu’à leur fermeture.

Dans la vidéo de Teetroit des images de 1967 sont entrecoupées d’apparitions d’émeutiers devenus grands-parents, récitant le texte de cette chanson écrite par Tee Grizzley en 2017. Les souvenirs d’époques se superposent à l’actualité et font réaliser deux choses. D’abord que rien n’a changé, la police multiplie toujours les raids illégaux, les services publics hospitaliers et d’éducation sont toujours les pires du pays et les business tenus par des Noirs sont toujours forcés à la fermeture. Enfin, que les dégâts d’hier laissent des cicatrices béantes aujourd’hui, que broyer la génération du présent sert à s’assurer que ses descendants restent à terre.

Sur Price Goin Up, Icewear Vezzo raconte comment il a été minutieusement épié, pour que son nom et sa réputation puissent être trainés dans la boue du lac. Ces dernières années, il tentait de redonner vie aux quartiers en déréliction de Détroit, en rachetant des appartements et des commerces afin de les remettre à neuf. L’ouverture de Chicken Talk reste pour l’instant son dernier investissement, son arrestation pour une ancienne affaire de possession d’arme à feu étant arrivée quelques semaines après l’ouverture du restaurant.

Le cas d’Icewear Vezzo montre à quelle allure l’infernale machine peut s’emballer. Forcés à plaider coupables de délits mineurs, pour économiser le coût d’un procès en bonne et due forme, ces hommes se trouvent mis à l’épreuve d’une vie où la moindre faute n’est plus acceptée. Il suffit de traverser en dehors des clous sous l’œil de la statut RoboCop, et les voilà transformés en gagne pain des monstrueuses prisons privées.

Vezzo a débuté sa carrière comme membre des Green Guyz, avant de les dissoudre dans la vase pour devenir le « Drank God ». Son personnage de dealer boursouflé de drogues, fondu et imprévisible, le rapproche plus d’un Juan que d’un Icewood. D’autant plus que, comme son modèle incarcéré, il a développé un faible pour les bangers de strip clubs et les sonorités modernes d’Atlanta, retravaillés pour lui par Antt Beatz du BeatGang. Défoncé au point d’être persuadé d’avoir des ailes, il était prêt à les déployer pour s’envoler autour du pays avec Gucci Mane, qui d’après la rumeur, souhaiterait le signer sur son nouveau label.

Avec Ballin Ain’t a Crime, Peezy revient aussi sur l’acharnement dont sont victimes ces afro américains qui osent afficher ostensiblement leur réussite. Il estime n’avoir commis pour seul crime que d’éplucher des liasses en club et d’avoir réinvesti dans la fragile économie locale, mais comme son partenaire Vezzo, il se retrouve harcelé par la hip-hop police qui guète le moindre de ses faux pas. Depuis fin 2016, c’est même toute la Team Eastside qui est catégorisée comme organisation criminelle, et Peezy évite désormais de créditer ses chansons sous l’étiquette de sa famille artistique, afin de s’éviter des ennuis.

La seule affiliation assumée par Peezy est celle qui le lie à distance avec la Bay Area. Proche de Philthy Rich et Mozzy, il aime mélanger sur ses disques le son de Détroit à celui de ses collègues nord californiens. Comme Vezzo, il fait souvent appelle à DJ Brown et l’équipe Da Realest Sounds pour produire ses albums. Compositeurs de mélodies glaciales à trois notes pleines de sirènes stridentes, ils jouent parfois de samples étirés et à peine découpés sur de lentes basses funks pour émuler la baie d’Oakland. Le « Champion du Peuple » est aussi connu pour entraîner les jeunes dans son sillage. A ses côtés trainent quelques têtes brûlées comme Danny Alwayswin, connu pour se battre contre des pitbulls, ou Project Pacino, petit fils d’une Griselda Blanco locale. Dans son entourage on trouve aussi HNIC Pesh, actuellement incarcéré pour d’obscures raisons, et Skeechy Meechy, rappeur instable, tatoué comme Soulja Slim, qui multiplie également les allers et venues dans l’antre de Michigan State.

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Malheureux celui auquel les souvenirs d’enfance n’apportent que crainte et tristesse. Misérable celui dont la mémoire est peuplée d’heures passées dans de vastes pièces solitaires et lugubres aux tentures brunâtres et au alignements obsédants. Tel est le lot que les juges lui ont accordé – à Terry Sanchez Wallace, l’étonné, le banni, le déçu, le brisé.

Les pierres dans les couloirs gauchis semblaient toujours atrocement humides, et il régnait partout une odeur maudite, odeur de charniers toujours renouvelés par les générations qui meurent. Par surprise, ses mains sentirent l’embrasure d’une porte fermée par un vantail de pierre sculpté de ciselures étranges. Il voulut l’ouvrir ; elle était bien close. Dans un ultime sursaut de volonté, il s’acharna et sentit finalement le battant venir à lui. Et c’est alors que lui vint la plus pure extase qu’il ait jamais connue ; brillant calmement derrière une grille aux contours élaborés, au-dessus de quelques marches surplombant la porte qu’il venait d’ouvrir, il vit la lune, pleine, radieuse, telle qu’il ne l’avait jamais vue hors de ses rêves et de vagues visions qu’il n’osait baptiser du nom de souvenirs.

Le plus démoniaque de tous les chocs vient de l’inattendu le plus insondable, ou de l’impensable le plus fou. Rien qu’il n’ait jamais connu ne pouvait se comparer à la terreur qui l’emplit au brusque spectacle qu’il avait devant les yeux, et au sentiment des mystères qu’il impliquait. Le spectacle en lui-même était aussi simple que paralysant, et ce n’était rien d’autre que ceci : Détroit de nuit, qui rutilait comme un spectre sous la pâle lumière de la lune.

Deux heures au moins s’écoulèrent avant qu’il ait atteint ce qui devait être son but, un pavillon vénérable couvert de lierre, atrocement familier et pourtant empreint pour lui d’une incompréhensible étrangeté. S’avançant vers une porte-fenêtre, il regarda à l’intérieur ; il aperçut une compagnie aux atours curieux, en train de s’amuser, de rire et de s’ébattre bruyamment. Certaines des têtes semblaient avoir des expressions qui réveillaient en lui des évocations et des souvenirs incroyablement anciens ; d’autres personnes lui étaient totalement étrangères.

Il pénétra par cette porte dans la pièce brillamment illuminée, et, ce faisant, passa au même moment de l’espoir le plus heureux aux convulsions du désespoir le plus noir, à la prise de conscience la plus poignante. Le cauchemar s’empara immédiatement de lui ; dès qu’il entra, il assista à l’une des manifestations les plus terrifiantes qu’il ne lui ait jamais été donné de voir. A peine avait-il passé le seuil que s’abattit sur toute l’assemblée une terreur brutale, que n’accompagna pas le moindre signe avant-coureur, mais d’une intensité impensable, déformant chaque tête, tirant de chaque gorge ou presque les hurlements les plus horribles.

S’approchant, il perçut nettement, dans une surface froide et immuable de verre lisse, une présence, et finalement, tandis qu’il poussait son premier et dernier cri – une ululation spectrale qui le crispa presque autant que la chose horrible qui le lui fit pousser – il aperçut, en pied, effrayant, vivant, l’inconcevable, l’indescriptible, l’innommable monstruosité qui, par sa simple apparition, avait pu transformer une compagnie heureuse en une troupe craintive et terrorisée : lui-même.

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Terry Wallace a grandit sur Joy Road, dans un pavillon dégradé où s’entassaient plusieurs familles vivant de divers trafics. En 2011 sa mère est condamnée à 15 ans de prison, un an plus tard son père est assassiné. Terry s’échappe de ce monstrueux cauchemar en s’accrochant aux études, et entre à la faculté de Michigan State en 2015 pour y étudier la comptabilité et la finance.

A l’époque, sous le nom d’AllStar Tee, il forme AllStars Ball Hard avec AllStar JR, AllStar Po, AllStar Lee et AllStar Rick flair. Tee est alors un des jeunes rappeurs les plus prometteurs de Détroit, et de Joy Road en particulier, qui en logeant HNIC Pesh ou encore 9000 Rondae, est une des rues les plus agitées de la ville. Ce succès d’estime permet à AllStar Tee, entouré en permanence de fans et d’amis, de supporter le deuil et l’éloignement.

Mais la situation financière du jeune rappeur est instable, après un an de faculté et de factures scolaires aussi longues que la 6ème rue, il se retrouve en faillite personnelle. Pour tenter d’éponger ses innombrables dettes, Tee dérobe pour 20 000 dollars d’équipements sur son campus. Sous la chape d’un mandat d’arrêt, débute une cavale qui l’emmènera jusque dans le Kentucky. Quatre mois plus tard, il est retrouvé par la police dans une bijouterie de Lexington, alors que l’un de ses complices venaient de briser un coffre en verre rempli de Rolex et de talismans en forme de chiens.

Pendant ses 18 mois d’enfermement, Tee laisse librement pousser cheveux et barbe, en errant silencieusement sous les yeux de codétenus qui surnomment l’animal velu « Grizzly ». Toute sa peine de prison, il l’a passe à écrire pour exorciser le vide, celui de la salle d’audience le jour de son procès, celui du box visiteurs au parloir, celui de sa boite aux lettres. Son entourage, ses amis, ses fans, ont comme disparu. Si AllStar Tee est mort le jour de son arrestation, sa libération marquera sa renaissance en Tee Grizzley.

My Moment est une collection de chansons écrites en prison et durant ses premiers jours de liberté. Un règlement de compte et une célébration, une biographie et un témoignage. Ce qui marque, c’est l’honnêteté déchirante de Tee Grizzley, qui utilise chaque obstacle comme une marche vers la surface. Du crâne d’un traitre jusqu’au sourire d’un ami décédé, retrouvé sur le visage de sa fille, tout est prétexte à faciliter sa remontée de pente. Attendrissant quand il chante, féroce quand il rappe, toute l’ambivalence de Grizzley est résumée par la mèche de dynamite First Day Out, qui explose comme quand Meek Mill passait du rêve au cauchemar. Dans l’ombre, la pieuvre Helluva est l’autre présence importante de cet album, producteur polyvalent aux synthés électro funk légèrement rétro, qui sort les combos piano trap dès que l’ambiance devient plus émotive.

Autour du cou, Tee porte l’amulette du Grizzly Gang. Personne n’en connaît la véritable signification, mais elle rappelle cette chose évoquée dans l’ouvrage interdit Detronomicon, ce symbole spirituel et spectral du culte de l’inaccessible Juan. Mais de ceux qui possèdent le pendentif, Sada Baby est celui qui le porte le mieux. Fils illégitime d’Hardwork Jig, Sada Baby s’est échappé de la Red Zone pour rejoindre le Cartier County, un groupe de rappeurs dont on ne connaît pas la couleurs des yeux, constamment cachés derrière une paire de lunettes Cartier.

Impossible de respirer le souffle de Casada sans se faire aspirer dans un vortex de froid à s’en chopper des engelures. En flotteur sur un mélange d’électroniques asséchées et de trap concocté par Dam Jon Boi ou Da Realest Sounds, Sada Baby est un parfait équilibre d’humour trash et d’ultra violence. Sa science de la barbe taillée cache un respect très limité pour autrui, et un sens de la formule provocante en deux temps, toujours désarmante. S’il vous hurle au visage qu’il a couché avec votre sœur, c’est toujours en précisant que vous n’avez pas le droit de vous plaindre puisqu’elle est majeure et vaccinée.

Il gesticule comme un surfeur parce que son corps est déchiré par l’affrontement de deux âmes qui cohabitent. Quand Sada chante avec sa voix de velours, c’est que « Skuba Ruffin » a pris le dessus, la part de lui hantée par le fantôme de David Ruffin, chanteur tourmentée des Temptations. Quand il rappe au kilomètre de sa voix asséchée et se met à pousser des petits rugissements d’animaux, c’est qu’il est devenu « Skuba Steve », grizzly psychopathe avec une patte sur un hachoir et l’autre sur un AK-47. Sada Baby considère que son D.O.N., Dat One Nigga est un double album, puisqu’il est scindée en deux parties, chacune dédiée à l’une de ses indisciplinables personnalités.

Sur un beat de Jon Boi, Sada Baby ordonne que l’on libère 80’s Baby. Ce dernier a longtemps été considéré comme un potentiel successeur de Street Lord Juan, dont il a repris les flows qui étirent et contractent les phrases pour les faire groover. La vidéo de ce Free 80’s Freestyle est aussi l’occasion d’apercevoir quelques membres du Cartier County, dont l’humanoïde au nom guttural imprononçable, FMB DZ. Avec une voix sans salive, un flow sec et un air insensible, DZ fait ressortir le fond horrifique des productions acides de Détroit. Et quand sa conscience le rattrape sur du smooth jazz, il transforme l’affaire en histoire de voix dans son crâne qu’il essaie de faire taire. Sans l’humour de Sada Baby, FMB DZ passe pour un sociopathe dont les rares moments d’humanité ressemblent à des mensonges. Mieux que quiconque, il représente la face sombre de Détroit, celle qui voue un culte à l’indicible horreur qui ronge la ville, là où trainent aussi Damedot, Sweezee Don, Ace Chino et 7 Mile Clee de Forever Gutta ou Dee Potts, Sandman et les adorateurs du son de l’hydre Frontline.

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A Détroit tout le monde ne s’est pas laissé submerger par les ténèbres. Chez ceux qui tentent de résister, deux obsessions reviennent régulièrement ; l’envie de « devenir légal » par l’entreprenariat, et de fuir, sous le soleil de Californie ou de Floride.

Dans le Sud Ouest de la ville, les files de BMW série 6 remontent Michigan Avenue comme un mille pattes géant. Ces carrosseries blanches stationnent généralement aux alentours du 6609, là où s’ouvrent les portes du Sting, un des clubs les plus réputés de la ville. Les pilotes sont assortis, entre eux et à leurs voitures. Montres Rolex, lunettes Cartier en corne de buffle, chaines BYLUG et manteaux de fourrure. Absolument tout est couleur neige éternelle. Les Doughboyz Cashout ont pour habitude de ne rouler et trainer qu’en couleur unie, et ne sortent qu’en blanc quand l’hiver arrive. La tradition remonte à il y a plus de quinze ans, à l’époque où dans leurs quartiers de l’Ouest, Blade Icewood faisait mesurer sa réussite en alignement de véhicules.

Leader de ces Doughboyz Cashout, Payroll Giovanni s’est éloigné de la Fenkell Avenue où il a grandit, et comme Blade Icewood en son temps, vit aujourd’hui dans la banlieue périphérique de Détroit. Son rêve est de partir encore plus loin, de profiter du succès de sa musique pour rejoindre les studios d’Atlanta ou de Los Angeles, et d’oublier l’effondrement de sa ville natale.

Sur Stack Season les samples g-funk givrent, la TR-808 est glaciale et les rythmes bounce gèlent sous l’air de Détroit. Les 400 Degreez de Juvenile y sont devenus négatifs, les barbecues alcoolisés de King Tee reprennent place dans des jardins d’hiver et les gagneuses de Dru Down tapinent sous la neige. Mais surtout, Payroll affiche de toutes parts ses rêves de légalité, et son ambition de reléguer les broutilles de la rue aux oubliettes.

Deux ans plus tard, l’aura de Payroll Giovanni est en passe de surpasser celle de Blade Icewood. Sur PayFace on croirait qu’il s’adresse à Icewear Vezzo et ses semblables – sans directement les nommer – en affichant son mépris pour ces collègues qui ressemblent à des toxicomanes et n’arrivent pas à sortir des petites rues de Détroit. Flambeur magnifique au flow plus orthodoxe, il rappelle le jeune Jay-Z et tous ces ex-gangsters devenus hommes d’affaire dans les années 1990. Le parallèle entre le titre de ses albums et les rôles d’Al Pacino n’est d’ailleurs pas anodin, et après Tony Montana, son futur album fera référence à la fuite de Carlito Brigante en s’intitulant Giovanni’s Way.

En piochant dans la réserve de samples des beatmakers de la côte Ouest, Payroll Giovanni apporte un peu de soleil à ses productions et affirme son envie d’ailleurs. Avec la série des Big Bossin’, entièrement produite par Cardo, il s’est même entièrement mué en rappeur californien, laissant complètement tomber les sonorités de sa ville pour un g-funk classique. Il est clair que pour lui, la réussite est synonyme de retraite sur la côte Pacifique.

Il se pourrait que Babyface Ray réponde autrement à ce dilemme. Son album raconte le carrefour auquel il se trouve, celui qui le mènera à son oasis et au statut de Legend. La première voie, celle ouverte par Street Lord Juan, déjà empruntée par Icewear Vezzo ou FMB DZ, est plus rapide mais terriblement risquée. La deuxième, celle qu’avait choisi Blade Icewood, n’est pas forcément plus sûre en plus d’être plus longue, mais les exemples de Tee Grizzley et de Payroll Giovanni montrent qu’elle est la plus saine.

Au début de The Real, Babyface Ray rêve d’un pavillon de banlieue tranquille, avant de se réveiller sous la neige pendant un deal de drogues. Sa transition vers la vie légale n’en finit pas et rend sa musique mélancolique. Même quand sur Pain résonnent un steel drum venu des caraïbes, l’atmosphère reste sinistre. La note d’espoir provient de son envie sincère de s’en sortir – symbolisée par un palmier floridien qui pousse à travers le bitume – et de la manière dont cela apparait à travers sa musique, on ne peut plus fidèle à Détroit et à toutes ses sonorités.

Les productions de Legend couvrent tout le spectre de ce que cette scène est capable de produire, et font prendre conscience que ses inspirations sont désormais un lointain souvenir. Après une décennie d’affinage, c’est comme si le son de Détroit était arrivé à maturité. A force d’être étouffés, les cuivres et les cloches de Cash Money ne sont plus que des basses sourdes qui ressemblent au bloop d’un monstre marin, à force d’être étirés, usés par le froid, les samples sont devenus des nappes vaporeuses qui recouvrent le beat comme un vent synthétique. Toujours plus froid, agressif, brumeux, ce trap funk électronique et glacial est en grande partie l’œuvre de Frontline, trio de producteurs formé par Von Classic, D-Nell et Jones, producteur notamment du polaire MPR sur l’album de Babyface Ray.

Babyface Ray hallucine peut-être, mais sous entend qu’un avenir est possible en restant, au moins musicalement, à Détroit, et s’est persuadé que ses rues, froides comme Février, n’ont rien à envier à Miami au mois de Novembre.

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Les spécimens complets offrent une ressemblance si troublante avec certains êtres du mythe primitif que l’idée de leur existence très ancienne hors du Michigan devient inévitable. Zetray et Tomalone ont lu le Detronomicon et vu les peintures cauchemardesques d’Hector de la Vallée inspirées du texte ; ils comprendront quand je parle de ces Anciens qui passent pour avoir créé toute vie sur Détroit par plaisanterie ou par erreur. Les érudits ont toujours pensé que cette idée était née d’interprétations imaginaires morbides de très anciens radiolaires tropicaux. Et aussi de créatures du folklore préhistorique – prolongement du culte de Juan, Icewood, etc ; dont parlait Damencio.
Détroit, où qu’elle ait pu nicher dans l’espace et le temps, n’était pas un lieu qui m’attirait, de près ou de loin ; pas plus que je ne goûtais le voisinage d’un monde qui avait nourri des monstres ambigus. Sur le moment, je regrettai d’avoir lu le détestable Detronomicon, et d’avoir tant discuté avec Big Tuego, le folkloriste si fâcheusement érudit.

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Dans cette archive, en plus de rappeurs cités dans le Detronomicon, vous retrouverez le jeune prodige Lil Baby, auteur du glacial Counted Up In The Dark, Sandman, le déneigeur favoris de Frontline, GT, l’espoir signé sur le label de Street Lord Juan, Masoe du Bandgang, le crew originaire de Bronx, et quelques autres entités d’outre-espace telles que Lil P ou l’infâme Pillz.

ASPIRER « DETRONOMICON : L’ARCHIVE »

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Von Classic, D-Nell et Jones de Frontline, Antt Beatz, Stunt Man et Pooh Beatz du BeatGang sont férus de vents synthétiques et glacés qui laissent un goût de mercure sous la langue. Mais Helluva, Payroll Giovanni, DJ Brown et toute l’équipe Da Realest Sounds, aiment utiliser des samples dans leurs productions. Cette collection regroupe quelques uns de ceux qu’ils ont utilisé ces dernières années.

DEROBER « DETRONOMICON : LA COLLECTION »

Crédits : Fusils à Pompe, d’après Le Cauchemar d’Innsmouth, Je Suis d’Ailleurs, Le Molosse, Le Mythe de Cthulhu et Les Montagnes Hallucinées, d’H.P. Lovecraft.

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Durant l’été 2013, Alonzo Wash, dit Zilla Zoe, est abattu à Oak Park par des tueurs de Mack Road. Ces deux quartiers de Sacramento sont aussi les territoires de deux gangs rivaux, et à peine douze heures avant sa mort, Zoe provoquait le camps d’en face en apparaissant aux côtés de Mozzy dans la vidéo de The Truth. Sur ce morceau, Mozzy s’en prend à Lavish D et aux rappeurs affiliés à Mack Road, de sang froid, il tourne au ridicule la mort de l’un d’entre eux. En récidivant quelques mois plus tard avec I’m Just Being Honest, il dit avoir déclenché une vingtaine de fusillades meurtrières à travers la ville. Grâce à ces deux morceaux, Mozzy est devenu un des rappeurs les plus surveillés de la région. Surveillé par la police évidemment, étant donné les stigmates atroces à priori laissés par ses chansons. Surveillé par les amateurs de gangsta rap aussi, pas que pour de mauvaises raisons.

A la fin des années 1990, Genaro Brandell Patterson retrouve l’air moite de Sacramento après avoir passé presque dix ans en cage. Surnommé ‘The Beast’ parce qu’il est taillé comme un troll des montagnes, G.P. beugle sur la compilation Konnectid Vol.1 de Suga Free, et un an plus tard sur Too Gangsta For Radio de Death Row Records. Avec sa voix rauque et éraillée, il est un des multiples clones de DMX et Ja Rule pullulant à l’époque. On ose à peine imaginer dans quelles sordides affaires il s’est empêtré pour que Suge Knight veuille lui offrir une chaine en diamants Death Row (qu’il porte sur la cover de son second album), mais G.P. n’obtiendra jamais de vraie signature sur le label. Le vrai fait d’arme de G.P. The Beast, il a fallu attendre plus de quinze ans pour en apprécier la valeur. Sur l’album Finally en 1999, il invite son neveu de douze ans, Timothy, à poser son premier couplet. Lil Tim se projette alors dans une carrière à la Bow Wow, rêve d’être un collégien star pour faire de sa grand-mère une reine. C’est cette dernière, membre des Black Panthers et de la Nation of Islam, qui élève Timothy, depuis que papa est en prison, et que maman n’a plus toute sa tête à force de fumer la poudre noire.

Pendant des années, grand-mère Patterson s’assure que Tim ne s’éloigne pas du droit chemin. Il entre au lycée, chante dans la chorale gospel de Sacramento et multiplie les emplois légaux, de livreur de journaux à vendeur de sandwichs. Mais il semble que l’odeur des bandanas brûlés ait détourné Lil Tim de la lumière. De 2005 à 2008, il est pris dans les tourbillons de son quartier d’Oak Park, et fait plusieurs allers et retours en prison. Il aurait pu mettre le rap de côté si le maire officieux de la ville, C-Bo, n’avait pas assemblé les Mob Figaz quelques années plus tôt. Ce groupe de super héros rap étanche les peines et nourrit les rêves de réussite des hustlers de la région. Et de Timothy Patterson, qui a fait de ses membres, surtout Husalah et The Jacka, de véritables modèles.

Sacramento a toujours été la cousine sombre de la Bay Area. En faisant vrombir les caissons de basses, la Mob Music y dissipe les résidus de poudre et fait coaguler les traces d’hémoglobine. Ici, le rap sert de confessionnal aux meurtriers, hantés par leurs méfaits passés et à venir. Aux côtés du gangster C-Bo (plusieurs fois condamné pour la violence de ses textes) l’autre légende locale se nomme Brotha Lynch Hung. Avec ses images gores débitées à la vitesse d’un FA-MAS, il est un des parrains de l’horrorcore et du rap qui célèbre les tueurs psychopathes. Et comme son collègue C-Bo, il est membre des Garden Blocc Crips, un gang nord californien. En 2010 Timothy décide de faire de la musique son métier. Dans ses bagages, les disques de tous les artistes cités plus haut, mais aussi l’éthique inculquée par sa grand-mère. En montant la « Mozzy Memba Foundation » il crée un label et une association sensibilisant les 12 – 24 ans à l’importance de l’éducation. L’initiative peu sembler étonnante quand on sait que trois ans plus tard, devenu Mozzy, il écrira The Truth et I’m Just Being Honest.

Mozzarella Fella, Mozzy Mobbalotto, The Nummy Nose, les unes après les autres, les mixtapes de Lil Tim passent inaperçues. Ce n’est qu’après être devenu Mozzy qu’il entre dans les radars, bien aidé par son Tonite Show produit par DJ Fresh. Bien aidée aussi par ses deux infâmes morceaux, à jamais gravés dans sa discographie comme dans un casier judiciaire. Après une année 2014 handicapée par une nouvelle incarcération, il prend 2015 à bras le corps. Quatre albums solos, dont l’excellent Bladadah, et des couplets posés dans tout l’Etat de Californie, qu’il a interdiction de quitter.

De retour dans la maison où il a grandit, Mozzy retrouve sa chambre d’enfant et les souvenirs défilent. La crasse que grand-mère retire de sa peau de bébé en lui faisant prendre un bain devient une trainée de cette poudre qui attise la rivalité entre gangs. Ses amis ne sortiront de prisons qu’après leurs soixante ans, parce qu’ils ne parlent pas mais préfèrent regarder. Il applaudit les assassins puis s’enfile des boites d’analgésiques pour ne plus souffrir de la mort de ses proches. Une image sur deux est incompréhensible au premier visionnage, et le vocabulaire se décrypte comme les hiéroglyphes de Vallejo. L’argent est liquide comme le fromage fondu, les hommes de confiance s’étouffent quand les traitres respirent, le blabla des armes automatiques rythme les festivités et les activités. Côte à côte, ces images découpées au laser d’un fusil sniper redessinent la réalité. Sur Messy Murder Scene les scènes s’enfilent comme des perles, et Mozzy zappe de l’une à l’autre sans recharger. Presque cinq minutes sans refrain ni tremblement ni mouvement de paupière. Même quand la production s’énerve et que la tension monte, son rythme cardiaque est réglé au Diazepam. Lil Tim est devenu un rappeur de sang froid, armé d’un flow virtuose munitions illimitées.

Quand Brotha Lynch Hung décrit un corps déchiqueté à coups de massue en écarquillant les yeux, il joue avec la fine frontière qui sépare la réalité de la fiction. Mozzy lui, ne veut laisser aucun doute. Il quitte des scènes de crime pour entrer en studio, puis quitte le studio en laissant derrière lui des scènes de crime. La frontière entre la réalité et la fiction n’est plus brouillée mais éclatée, ce qu’il rappe doit être réel. En entrant dans le cerveau de Mozzy on voit le monde à travers les fissures de son crâne, à la place des yeux un vide comblé par l’adrénaline du meurtre. Comme Husalah à l’époque de Murder On My Mind, il prend du plaisir à tuer, à la chaine, comme accro au refroidissement de corps humains. Mais son sentiment de supériorité est précaire, une simple pensée pour Zilla Zoe ou les déceptions infligées à sa grand-mère, et la psyché de Timothy Patterson vrille d’un tour complet. Avec le crime de sang vient les châtiments psychologiques, le contrecoup qui appelle le percocet et les puits de tristesse sans fin. Un nouveau vide à combler, une nouvelle raison d’empiler les douilles.

Imbibé d’immoralité et de fatalisme, l’air que Mozzy expire est irrespirable. Mais la façon dont il démarre six cent mesures sans vouloir se fatiguer, dont il interprète pour rester crédible en passant de tueur psychopathe à gamin vulnérable, rend l’indéfendable supportable. Pour rafraichir ses histoires vieilles comme le rap, il a son sens du détail aiguisé, mélangé à un argot qui rappelle les inventions d’E-40. « Unapologetic » comme le petit frère Thornton, Mozzy devance et embrasse complètement les reproches qu’on pourrait lui faire, en assumant sa responsabilité dans la hausse des meurtres à Sacramento puisqu’il soutient cette violence. Mais il nous assure au passage que s’en prendre à lui, c’est se tromper de colère « Please don’t judge me but this jungle full of animals ». L’auditeur finit aussi torturé que la conscience de Mozzy, obligé d’abandonner ses propres considérations morales, ou de les laisser se faire écarteler par la complexité du réel dépeint par Mozzy.

Après avoir retrouvé sa liberté de circulation en 2016, Mozzy s’est rendu à Tacoma dans l’Etat de Washington pour un concert. En arrivant sur scène, il confie avoir frôlé l’évanouissement face à une telle vague d’amour. En l’espace de deux ans, il est devenu une des têtes d’affiche de la Bay Area, et son album 1 Up Top Ahk est la nouvelle arlésienne qui fait suer les amateurs de gangsta rap. Dans sa course au double pas, il est épaulé par ses équipiers de la « Mozzy Foundation ». E-Mozzy, son frère au regard placide, est peut-être encore plus violent. Il fredonne ses pensées suicidaires, puis se filme retirer lui-même les balles qui ont percées son abdomen. Les tempêtes de Sacramento semblent autant l’atteindre, mais l’impact de son écriture plus directe est beaucoup plus concret et dur. Avec Fraternal Twins 2, les frères Mozzy ont sorti un des albums les plus sinistres de leur équipe, nous piégeant plus que jamais entre l’envie de mourir et le besoin de tuer.

Avec sa face de basset aux babines pleines de codéine, Celly Ru est de loin le meilleur allié de Timothy. Voyou mélancolique et désabusé, sa Mob Music est rongée par les Judas qui courent les rues de Sacramento. Trop loyal, trop honnête, Celly Ru perd foi en l’humanité chaque matin en versant un filet violet dans son jus d’orange. Comme à Mozzy il y a trois ans, DJ Fresh a produit un Tonite Show à Celly Ru. Ces albums sont des rites de passages pour les rappeurs de la région, un tampon qui valide leur statut de rappeur accompli et reconnu. Avec des samples poudrés de funk et de r’n’b des années 1980, Fresh recrée des ambiances nocturnes, qui accompagnent à la perfection le spleen du solitaire Celly Ru.

Héritier de tous ceux qui, durant les quinze dernières années, ont fait les belles heures de la Bay Area, June On The Beat est le producteur attitré de la fondation Mozzy. En fusionnant culture des slappers qui font trembler les coffres, mélodies laidback du Pacifique et serpents cyborgs de la trap music, il s’est imposé comme ce qu’il se fait de mieux pour marcher sur des cadavres en attendant la mort. Son album commun avec Mozzy, Gang Related Siblings, est un bon exemple de leur alchimie, et du genre de danses macabres qu’ils aiment mener à deux. June prouve aussi qu’E-40 est resté une boussole pour la génération de ses enfants. La production de 1 Up Top sur Mandatory Check (où il chante un refrain à la manière du Stressmatic de My Lil Grimey Nigga) ou celle de I Know The Guy sur le nouveau diptyque d’Earl Stevens, semblent tout droit échappées des albums qu’E-40 sortait il y a six ans.

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En mai dernier Mozzy faisait parler de lui avec Killa City, un single tirant à vue sur les rappeurs de Kansas City. Depuis vingt ans, le nord de la Californie et une partie du Midwest des Etats-Unis sont intimement liés. Les rappeurs des deux côtés collaborent, et les stars californiennes écoulent leurs albums dans l’Indiana et l’Ohio. Même l’assassinat du légendaire Mac Dre par des crapules du Missouri n’a pas complètement entaché la fraternité entre les deux régions. Au diable ces alliances, Mozzy devait soutenir son partenaire Joe Blow. Originaire d’Oakland, ce dernier est sous les feux depuis qu’il s’est proclamé patron de Kansas City. « Rest in peace to Mac Dre, now I’m running KC ». L’affirmation a échaudé quelques gâchettes, et la défense de Mozzy n’a rien calmé. Quelques semaines plus tard, l’auteur d’un des diss tracks contre Blow est retrouvé mort assassiné.

Joe Blow ne souhaitait certainement pas un tel effet papillon. Et après tout, pendant l’incarcération de Rich The Factor, il est vraiment devenu le Roi de KC. Son rap terre à terre raconte la vie lambda des rues d’Oakland, et la sienne avant tout. Père de famille qui regarde sa fille grandir avec inquiétude et bandit prisonnier des circonstances, Joe Blow fait une Mob Music telle que la concevait le regretté The Jacka. Avec ses témoignages sincères et réalistes de la vie des quartiers pauvres américains, adoucis par des productions faites de voix pitchées et de samples des années 1980, Joe Blow donne l’impression de rapper perché sur un nuage. Son dope boy blues aux ambiances légères et mélancoliques a pris une nouvelle dimension le 2 février 2015. Ce jour là, Dominic Newton, neveu de Huey P. Newton l’un des fondateurs des Black Panthers, est abattu au croisement de la 94ème avenue et du boulevard MacArthur à Oakland. Depuis, les choses ne sont plus pareilles dans le nord de la Californie. Les rappeurs sont tous habités par le fantôme de Dominic Newton, et leurs albums sont de longues éloges funèbres, hommages à celui qu’ils appelaient The Jacka.

En parallèle de ses projets avec les Mob Figaz, Jacka a mené une carrière solo. En 2001, il vend son premier album lui-même, dans la rue, comme le veut la tradition locale depuis que Too $hort et E-40 sont devenus riches grâce à cette technique inspirée du deal de drogues. Avec Jacka of The Mob Figaz, puis The Jack Artist en 2005, Jacka livre les plans d’un sous-genre de rap qui va se répandre de la Bay Area jusqu’au Midwest. Il devient l’un des artistes les plus adulés dans ces deux régions, et donne naissance à une génération entière de rappeurs tentant de recréer la magie de ces albums. Parmi ceux-là, Joe Blow est certainement celui dont Jacka est le plus fier. Il a été pour Blow un véritable mentor, le signant sur son label, puis le poussant à monter « Blow Money Records » afin de rester totalement indépendant. « You can murder me but never killed my thoughts » prophétise Jacka sur African Warrior. Sa mort a été un déchirement, mais son esprit et sa musique continuent de vivre à travers les marques de respect et l’influence immense qu’il a depuis quinze ans. Sur l’album You Should Be Payin Me Too !! Joe Blow sample la voix de son ami pour exorciser sa peine, et l’ombre de Jacka plane sur plusieurs titres comme si, quelque part, il était toujours vivant. Malgré tout inconsolable, Joe Blow annonce à la rentrée 2016 qu’il prépare son ultime album, avant de mettre à mort sa carrière de rappeur.

De tous les hommages rendus à chaud, celui de Mistah F.A.B. est de loin le plus poignant. Le long de Forever, il rappe en retenant ses larmes, jusqu’à ce que la tristesse soit plus forte et le fasse éclater en sanglot. Il jure sur l’âme de sa fille que son ami lui manque plus que tout, et l’émotion qui transpire de son freestyle ne laisse aucun doute. Cette année, Mistah F.A.B. a sorti deux excellents albums dont Live From 45, son troisième Tonite Show. Sur les samples de DJ Fresh, il emprunte les flows, les mélodies et les manières de Jacka pour le faire vivre artificiellement une dernière fois. Plusieurs fois sur l’album, Dominic Newton prend possession du corps de Mistah F.A.B., tellement la référence et l’imitation sont évidentes. AOne lui, paie son tribut en laissant son idole introduire Dope As Coke 2 depuis l’au-delà, avant de dessiner son visage dans les kilos du Cartel Sinaloa.

Même l’ordure A-Wax y est allée de son hommage. Pourtant, sa haine pour Husalah et tous ceux qui le fréquentent est inépuisable, mais le respect pour Jacka passe avant tout. D’ailleurs, il s’est encore fait remarquer récemment en épinglant Joe Blow dans un magasin d’Oakland. Il ne lui reprochait rien d’autre que d’avoir inviter Husalah sur son album. Waxfase ne plaisante pas quand il est question de celui qui aurait fait emprisonner plusieurs de ses amis en les dénonçant à la police. Ses brouilles et son comportement sont quelques unes des raisons qui l’empêchent de percer le plafond de verre sur lequel il se cogne depuis des années. Pushin’ Keyz est encore la démonstration de sa facilité à écrire de belles mélodies dans l’air du temps, celles d’un Drake qui a vraiment commencé du plus bas, et dont l’ascension a été stoppée dès le départ, par les chaines du pénitencier pour mineurs. La vie d’A-Wax n’est faite que d’amis morts ou incarcérés, et de traitres. Au fil de sa discographie, il est devenu la Némésis de la Bay Area, avatar de la juste colère et des rétributions célestes. Légitime ou non, sa recherche de vengeance a fini par l’enfermer dans une solitude destructrice. Trempé dans sa bile noire, son nouvel album reflète, encore une fois, cet état d’esprit. Quelques unes des productions de Non Stop Da Hitman y lorgnent vers du OVO light, quitte à parfois frôler la parodie. Mais construites sur les notes d’un piano abandonné, la plupart n’en restent pas moins le parfait cocon pour le misanthrope nord californien.

A l’exact opposé d’A-Wax sur l’échiquier des humeurs, on trouve Berner. Il est le Bizarro de Jacka, un clone raté et difforme qui compense ses lacunes de rappeurs par une attitude positive, un talent pour le fan service et une oreille aiguisée à la production léchée. Il est aussi et surtout un business man avisé, devenu riche en jouant avec les limites de la loi fédérale sur le cannabis. En Californie, la vente est autorisée, mais le marché sature et les gros dispensaires monopolisent de plus en plus les bénéfices. Alors, en parallèle de ses coffee shop, Berner a eu l’idée de développer une marque de produits dérivés pour fumeurs. « Cookies » propose des vaporisateurs, broyeurs, briquets, feuilles à rouler, mais aussi des vêtements pour adopter le style de vie 4/20 vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et contrairement à l’herbe, ces produits sont autorisés à la vente sur l’ensemble du territoire américain. Avec les billets violets du business vert, Berner sponsorise sa carrière de rappeur depuis une dizaine d’année. En abusant des samples mythiques il attise les bons souvenirs, et en s’offrant des couplets de ses rappeurs préférés, il s’est tissé un réseau d’amis aux quatre coins du pays. En duo avec Cam’Ron, B-Real, Messy Marv, Ampichino ou The Jacka, Berner est avant tout un fan de rap devenu directeur artistique, et réalise ses rêves en faisant ses affaires. Mais tout aussi positif et bonhomme qu’il soit, Berner non plus ne digère pas la disparition du Jack, et comme Joe Blow, il a récemment annoncé qu’il entamait avec Hempire et le tout récent Packs, le dernier chapitre de sa carrière.

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Tout le monde n’est pas complètement abattu dans la Bay Area. Il reste une poignée d’irréductibles fêtards, réfugiés dans la nostalgie et les paradis artificiels. Contrairement aux fils de Jacka, Ezale ne révèle presque rien de sa vie privée, préférant raconter son quartier de Funktown et, surtout, sa consommation de drogues, en général de synthèses, de préférence au pluriel. De son Tonite Show s’échappent les vapeurs de la forme la plus pure de MDMA, celles d’une poudre vieillie en fût de chêne depuis les années 1980, l’époque des Whodini et de Superfreak.

Les cachets d’ecstasy sont partout depuis la fièvre Mac Dre. Ce héros culte est l’inventeur de la volontairement débile « Thizzle Dance » et le père spirituel du Hyphy, un sous-genre cartoon aux basses liquides et synthés qui giflent, inspiré par l’effet des amphétamines. Les rappeurs du Hyphy descendent les boulevards en marchant à côté de leurs véhicules sans chauffeurs, déguisés en clown et cachés derrière d’immenses lunettes de soleil. Toujours du bon côté de la farce, ils fondent les soucis et leurs cerveaux dans l’acide, et passent leur vie à rire sur la tombe des hippies qui peuplaient San Francisco. Le père d’Ezale était un hippie justement, et lui a transmis le goût du psychédélisme. Pendant ses hallucinations, Ezale a reçu la visite de Zapp & Roger Troutman, de Charles Manson et d’Anton Köllisch. Sur les samples filtrés par DJ Hawk et DJ Fresh, encore lui, il ravive le feu fun de feu Mac Dre, et l’esprit salace des pionniers de la chatte tels que Too $hort ou Uncle Luke, pour une ride nocturne et défoncée, dans un long tunnel musculo-muqueux.

La potion qui coule un peu plus loin dans les rivières de Vallejo reste encore aujourd’hui non identifiée. L’eau qui descend de ses collines a biberonné plus de rappeurs que certaines mégapoles américaines. Mac Dre est né là bas, mais ce sont les Stevens qui ont dû se trouver les plus près de cette source magique. Tout le monde rappe dans cette famille, a commencé par le père, Earl, plus connu sous le nom d’E-40. Avec une trentaine d’albums en autant d’années de carrière, il est le maire officieux de Vallejo, et son succès lui a permis de soutenir ses frères, cousins et fils dans le business. En posant un couplet sur le remix de I’m From Vallejo en 2015, E-40 a adopté le jeune Nef The Pharaoh dans sa famille.

Tonee Hayes a quatre ans quand son oncle le surnomme « Nef » comme nephew, et quand sa bouille apparait en première page du Vallejo Times-Herald pour une victoire à un concours de jeunes talents. Dès lors il travaille pour devenir une star, épaulé par son frère K. Jewelz, qui produit ses premiers succès dont I’m From Vallejo et Big Tymin’. Le texte et les rythmes ratchet de ce single évoquent Cash Money Records, Birdman, Mannie Fresh et les jeunes années de Lil’ Wayne. Mais dans le clip, Nef porte l’attirail d’un joueur de tennis à l’ancienne, en référence à une vieille bouffonnerie de Mac Dre. Déguisé ainsi, il entend se faire passer pour son successeur, et c’est vrai que l’on retrouve quelque chose de Dre dans sa musique juvénile et festive. Tout est un jeu dans sa bouche, une syllabe étirée comme un rugissement, un gimmick retourné dans tous les sens, et il donne envie de ressortir quelques pas de « Thizzle Dance ». Abordant aujourd’hui la vingtaine, Nef est devenu un jeune homme hyper charismatique, stylisé de la tête aux pieds avec ses dreadlocks décolorées et ses grandes lunettes fumées, son sourire carnassier recouvert d’or et ses vestes Bape multicolores. Avec Meantime, il fait un nouveau clin d’œil à Cash Money, en reprenant la mélodie et les schémas de rimes de Juvenile. Quand il est éclairé au groove des pleines lunes de Cardo, Nef mute en jeune chien funk, mais ce sont les épices de la sauce Louisiane qui complimentent le mieux sa voix de gremlins. Sur Everything Big, les espaces laissés par P-Lo semblent dessiner les contours du Triggerman, et le Pharaoh énumère tout ce qu’il a de « gros » en secouant les bling bling des Big Tymers.

Bay Area et Louisiane ont toujours été étroitement liées par leur rap, depuis que Master P est parti de Californie sur le dos d’un Tank indestructible pour conquérir la Nouvelle Orléans. Cette année, c’est aussi Iamsu qui rend hommage à ce gumbo d’influences avec le EP 6 Speed. Plein des claps et des cloches à trois cent degrés fahrenheit qu’affectionne Mannie Fresh, on y entend aussi les gimmicks de Magnolia, les guitares d’Hollygrove, et les pales de l’hélicoptère qui déposait les Hot Boy$ au milieux des foules en sueur.

De retour du When it’s Dark Out Tour, sa première tournée nationale avec ASAP Ferg et G-Eazy, Nef The Pharaoh prépare Big Chang Theory, un album solo prévu pour 2017. Connus pour leur outrance, leurs inventions de sons et de vocabulaire, les rappeurs excentriques de la Bay ont souvent butté aux portes de l’international. Nef peut-il faire vivre l’esprit facétieux de sa région tout en brisant ce plafond de verre ? Rien n’est moins sûr, mais comme ses collègues, il peut compter sur la population locale, fidèle et très attachée aux rappeurs de la région. La clé vers l’extérieur, c’est peut-être Kamaiyah d’Oakland qui la détient. Comme Ezale et Nef, elle joue sur la nostalgie d’une époque qu’elle n’a pas vraiment connue, mais rend sa musique et ses codes plus accessible. A la manière des albums de YG, A Good Night In The Ghetto est une réinterprétation suave et intelligible du rap Californien des années 1990, où l’esprit de Too $hort est adouci par le charme R’n’B des TLC, où la violence du réel est oubliée au goulot des 40oz et des bouteilles de Hennessy.

L’immortel Too $hort est un des pères fondateurs de la Bay Area, l’instigateur de son esprit entrepreneurial, et l’inspirateur de la Mob Music. Il est aussi un des rappeurs les plus délicieusement misogyne de l’histoire. Quoi de plus logique que certains de ses plus proches héritiers soient des héritières. Lil Debbie était le faire-valoir du White Girl Mob, elle est aujourd’hui le seul membre du trio encore en scelle. Et avec le coup de main d’une bande d’auteurs vicelards, dont le clown Riff Raff, elle continue de faire vivre l’esprit lubrique du bon Too $hort. Son attitude de vieille tenancière de strip club et ses intonations de canailles sont des traces laissées par les sifflets de Blow The Whistle et par les liasses vulgaires de Tyga. Sur son premier album Debbie elle laisse son côté maquerelle prendre le dessus, pour pourfendre les garces basiques et surfer le long des côtes en jet ski. Entre ratchet et function music, Lil Debbie est le genre de mutant farceur que seule la Bay Area est capable d’enfanter.

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Assis dans un bar de Berkeley, Brandon McCartney dit Lil B, regarde la peinture d’un château flottant dans un océan de nuages « c’est à ça que ressemble la musique que je veux faire ». Malgré lui il inspire alors le terme « Cloud Rap », et sept ans plus tard cette anecdote anodine ressemble à l’origine d’un phénomène. Elle est aussi une belle métaphore de la carrière solo de Lil B, faite d’une suite d’heureux accidents qui confine au miracle. Sur I’m Thraxxx en 2009, ses freestyles empruntent autant au réalisme absurde de Tony Yayo qu’aux exubérances d’OJ Da Juiceman. Et comme ces deux rappeurs, Lil B se lance à l’époque dans une course contre lui-même et les limites de la productivité. Au milieu de ses mille et un « Based Freestyles » on trouve l’album 6 Kiss, et un autre miraculeux hasard intitulé I’m God. Le morceau est produit par un beatmaker de chambre, Clams Casino, qui dans son New Jersey natal essaie péniblement de recréer le son crasseux des premiers albums de Mobb Deep. Grâce à Dieu, il échoue complètement, et par accident, son sample d’Imogen Heap évoque la puissante douceur d’un château flottant dans un océan de nuages.

Squadda B et Mondre M.A.N. de Main Attrakionz reconnaissent dans la musique de Clams Casino les vents mélodieux de la Bay Area. Ces fans des Mob Figaz entendent dans ces nappes éthérées les échos du Jack Artist, et les utilisent pour raconter le quotidien des gamins désœuvrés d’Oakland. Sept ans plus tard, aidé par le nez et l’oreille de Yams, puis par le succès mainstream d’ASAP Rocky, ce son incubé dans la baie de San Francisco est devenu global. Il existe certainement une réalité où Lil B et Clams Casino sont célébrés comme des Rois pour l’influence qu’ils ont eu sur le rap des années 2010. Dans la notre, ils sont restés des curiosités, et les Dieux du « Based World », ce syncrétisme fondé par Lil B The Based God. Pendant des années les deux compères n’ont été reliés que par leur connexion internet, mais en 2016 les Romus et Romulus du Cloud Rap se sont enfin croisés sur Terre.

En appelant son album 32 Levels Clams Casino cite I’m God comme des écritures sacrées. Sa production moite et légèrement saturée rappelle l’esthétique originelle du Cloud Rap, les jungles de la colère divine d’Aguirre, le hippie trail de Katmandou. L’atmosphère est idéale pour le rap impressionniste du Based God, son déluge d’interjections et de prédications positives sur la tolérance et l’ouverture de nos consciences. On imaginerait à tort que Clams Casino et Lil B tentent ici de se réapproprier le style qu’ils ont créé il y a sept ans, parce qu’en réalité personne n’a jamais réussi à émuler leurs merveilles.

Sur twitter en 2011, le basketteur Kevin Durant exprimait avec véhémence son incompréhension face à la popularité de Lil B, sous estimant au passage la foudre des fidèles et le courroux du Based God. Ce dernier répondra en jetant une malédiction à la star, lui augurant un futur vierge de titre NBA. Depuis, Durant et les Thunders démarrent les saisons en favoris, pour toujours échouer aux portes des Finales. Chaque année, Lil B multiplie les provocations, refuse de lever sa malédiction s’il n’a pas d’excuses, dédie des chansons à son bizut et s’offre même des apparitions sur ESPN et NBA TV pour en rire avec leurs chroniqueurs. Cette année, les Thunders ont mené 3 à 1 dans leur duel face aux Golden State Warriors. Il n’a suffit que d’un tweet de Lil B rappelant que la malédiction n’était pas levée pour que la pression revienne sur Durant, pour que cette avance fonde comme neige et que les Thunders soient à nouveau éliminés. « The Curse Is Real » titrent les magazines sportifs. A bout, Kevin Durant finit par prendre la seule décision possible, et après huit saisons passées dans l’Oklahoma, il quitte l’équipe de son cœur pour rejoindre les Warriors supportés par le Based God, qui ne peut décemment pas maudire sa propre équipe. Il avait suffit à Lil Wayne d’affirmer être « Best Rapper Alive » pour le devenir, « I’m God », dit Brandon McCartney.

Dans les couloirs de l’Oracle Arena, Kevin Durant croisera Lil B mais aussi E-40 et toute sa famille, également grands amateurs de sport. Pour l’instant il peut les retrouver en écoutant The D-Boy Diary, le dernier diptyque d’Earl Stevens. Sur Flash On These Bitches, Forty entre sans complexe dans l’univers farfelu du Based God. Comme dans l’Égypte ancienne, les Dieux de la Bay Area marchent parmi les hommes et personne n’a plus les pieds sur terre que Lil B. Il ne dénote jamais aux côtés de ses collègues, même au milieu des Mozzy, Mistah F.A.B., Celly Ru et Philthy Rich sur le posse cut mélancolique Barely Know My Name.

Quand il débutait, sous l’égide du grand Too $hort, au sein du boys band post-hyphy The Pack, Lil B rappait aux côtés de Young L. Ce dernier était censé avoir raccroché les gants, mais comme son parrain Too $hort, il n’arrive pas à s’arrêter. Avec The Boo Ghost EP, Young L ressort les productions qui ressemblent à des combats de robots géants, et rappe comme un synthétiseur sur des rayons lasers. Les fantômes fluos qui apparaissent sur le visuel, et sur les torses des rappeurs du coin, sont les logos de la ligne de vêtements de Young L. Ce nouvel EP est aussi un moyen d’en promouvoir la nouvelle collection.

Il y a treize ans à Berkeley, décidément terre de miracles, Koran Streets se réveillait d’un sommeil de plus de six mois. Les vapeurs de gasoil qui ont causé ce long coma ont également laissé son corps mutilé. Aujourd’hui, le visage brûlé de Koran est connu dans la Bay grâce à ses rôles dans Licks en 2013 et dans Kicks en 2016, deux films utilisant Oakland comme décor pour raconter la vie des quartiers pauvres américains. Cette vie, la sienne, Koran la dépeint aussi dans You.Know.I.Got.It. Dans la façon dont les charlestons claquent, dont les années 1980 sont samplées, dont la tristesse est essorée, on entend le va et vient du Pacifique, mais quelque chose est différent dans sa musique. C’est comme si Koran Streets n’avait entendu du rap local qu’un écho lointain. Avec une écriture on ne peut plus brute et directe, pleine de ces détails anodins qui imposent un réalisme vivide, il fait revivre ses souvenirs d’enfance, ses journées à dealer depuis la jardin de sa mère, et la mémoire de son ami J.B. The Legend, décédé il y a quatre ans.

Annoncé depuis 2009, finalement devancé par plusieurs dizaines d’autres projets, l’album Black Ken de Lil B devrait sortir dans quelques semaines. Revigorés par la rencontre avec Clams Casino, décidés à célébré la mémoire de Yams décédé l’an dernier, Brandon, Lil B et le Based God sont parés pour un nouveau miracle, la razzia de Grammy Awards et la démultiplication des soupes aux ravioli. My House, le premier extrait produit par Metro Boomin, est une réécriture de Crossroads des Bone Thugs N Harmony. Plus tôt cette année, Live My Life rappelait les années 1990 et l’ATL Bass de DJ Smurf. Le château du Black Ken pourrait donc être bâti avec les souvenirs de ceux qui ont inspiré le « Based World ».

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Etendu au pied du Golden Gate, avec vue panoramique sur l’océan, West Oakland abrite le QG de ceux qui tiennent la Bay sous tension depuis dix ans. Cette zone paradisiaque a longtemps été rongée par une guerre fratricide, opposant les gangbangers de Cypress Village à ceux du Acorn Projects. En 2003, les rappeurs de ces quartiers mitoyens tentent d’enclencher un processus de paix en collaborant sur la mixtape Acorn & Cypress. J. Stalin de Cypress Village et Shady Nate d’Acorn participent aussi à l’apaisement de ces tensions en fondant Livewire Records quelques années plus tard.

Après sa sortie de prison en 2002, J. Stalin apprend la musique et son business en fréquentant DJ Daryl et Richie Rich, deux pionniers qui ont façonné le rap local et influencés toute la Californie. Suite au décès de Mac Dre, Stalin est investi premier secrétaire de Thizz Entertainment, et fort de cette expérience de chef, monte Livewire Records en 2006, une entreprise indépendante qui devient vite un des labels les plus prolifique de la Bay Area. Depuis On Behalf Of The Streets, son premier solo sorti cette année là, J. Stalin et Livewire sont l’avant-garde de la New Mob Music, un rap attaché à la terre et aux territoires, enrobé d’une fourrure retro-funk.

Venus des quatre coins d’Oakland et de la région, beaucoup de rappeurs confirmés passent par le cercle Livewire. HD, Stevie Joe, Lil Rue, Shady Nate, aujourd’hui Mozzy, tous doivent une partie de leur réputation aux disques produits par le label de J. Stalin. Ces dernières années, Philthy Rich est l’affilié du clan Livewire qui fait le plus d’étincelles. Originaire d’East Oakland, il s’est fait grand spécialiste des blockbusters au tracklisting ronflant, en appréhendant le public de ses collègues comme des marchés à conquérir. Cette année, sur Real Niggas Back in Style et SemCity MoneyMan 4, il s’est adjoint les services de Zaytoven, Rick Ross, Jim Jones, Paul Wall, Young Dolph ou Bleu Davinci, et de tout ce que les scènes de Detroit et de Californie du Nord ont de plus électrisant, d’Icewear Vezzo au Band Gang, en passant par Ezale et Mozzy. Avec ce dernier, sur leur album commun Political Ties, ils ont coupé la mélancolie du dope boy blues au souffre de la trap music, et revendiquent cette évidence : ils sont les deux rappeurs les plus populaires de leur région en 2016. Ce sont aussi les inimitiés qui lient Philthy Rich et Mozzy, ayant tous les deux été les cibles de Lavish D, ce rappeur des quartiers sud de Sacramento qui prend plaisir à mettre en doute la crédibilité de tous ceux qui chantent la rue.

West Oakland a aussi la réputation d’être un des plus grands supermarchés de la drogue de la côte pacifique. Sur les productions aqueuses de l’excellent Crack Baby, Lil Blood nous raconte comment cet environnement a détruit sa famille, et comment il l’a transformé en crapaud inconsolable et insomniaque, accroc au sexe, au sirop et aux pilules colorées. June On The Beat liquéfie l’essence de la mob music pour le faire couler sur les coassements de ce rappeur au timbre amphibien. Une alchimie qui a fait de Lil Blood un des soldats les plus en forme du Livewire cette année, et qui lui a permis de faire le meilleur album de sa carrière. Mais depuis les deux volumes de Based On A True Story, c’est Shady Nate le rappeur le plus doué de l’ouest de la ville. Maintenant à la tête de Shady Nation, il n’en est pas moins resté proche de J. Stalin, très présent sur Mobbin Fa Life. En plus d’allier technique et aisance naturelle avec toujours autant de facilité, Nate est resté maitre dans l’art de s’offrir les productions qui laissent le goût métallique du mercure sur le palet.

Sur le trottoir qui longe le barber shop dont il est propriétaire à Modesto, J. Stalin surveille sur son portable les chiffres de ventes de son dernier album. Comme à l’accoutumé, le boss de Livewire est numéro un en Californie du Nord, cette fois-ci bien placé devant le dernier Jeezy et un Best Of du regretté Leonard Cohen. Dans son dos, Nef The Pharaoh, Lil Blood, Ezale ou encore Philthy Rich se succèdent, venus fêter l’ouverture du Livewire Hip-Hop Barbershop début décembre. Comme le premier du nom, On Behalf Of The Streets 2 est entièrement produit par Tweed et Dotrix alias The Mekanix, le duo avec qui Stalin façonnait la New Mob Music il y a dix ans. Un album très personnel, mémoire d’un hustler regardant les traces de poudre dans le rétroviseur, fixant le bonheur et la légalité à l’horizon. Les Mekanix savent mieux que quiconque construire des albums au sequencing fluide, naviguant dans toute la culture locale, sa tradition retro-funk et ses productions hydrauliques, ses clins d’œil à Cash Money et son gangstérisme mélodieux. Dans l’écrin parfait pour les mélodies de sa voix androgyne, le très productif patron de Livewire tient lui aussi un de ses meilleurs disques depuis longtemps. En ajoutant à l’addition leur album Under The Hood et le Stranded On The Wire de leur artiste Vellione, les Mekanix ont été royaux tout au long de l’année.

De l’autre côté du Golden Gate, à San Francisco, Mozzy entame un nouveau concert. A la moitié de sa prestation, il invite sur scène un grand échalas au look de basketteur fraichement refoulé de la draft. Ce gamin est un de ceux qui font vivre sous assistance la scène locale, notamment grâce aux remous aquatiques de son Get In It. On entendait cette chanson sur une compilation parrainée par Lil Blood l’année dernière, depuis elle est devenue un hit que ce Lil Yase partage avec son partenaire Yatta. Avec son remix invitant Nef The Pharaoh, Lil Blood et Mozzy, Get In It a été la rampe de lancement pour From The Block Too Alot le récent album solo de Lil Yase. Aujourd’hui dans la ville de San Quinn, ce sont les vents du Midwest qui soufflent le plus fort, et dans le rap marmonné de Yase on entend parfois plus celui de Chicago et Detroit que celui de ses ainés. Aux côtés de Lil Yase et Yatta, Llama Llama est un autre Mohican de Frisco, et son Body Bags est lui aussi très inspiré par la Drill Music. Si ces gamins se comptent sur les doigts d’une main, c’est en partie dû à la gentrification de leur ville. Depuis l’époque de Rappin’ 4 Tay, San Francisco a vu sa population noire être divisée de moitié, et par conséquent sa scène rap réduire comme peau de chagrin. Le rapprochement de ces jeunes rappeurs avec Livewire et Mozzy Records pourrait donc être salvateur pour la scène locale.

Certains rappeurs veulent vendre du rêve, sur Cookie World 2 Cookie Money ne débarque qu’avec ses briques en guise de marchandise. On l’a parfois aperçu aux côtés de Joe Blow et Philthy Rich, ce résident d’Oakland est lui très porté sur les sonorités venues du Michigan. A vrai dire, les gangsta rap d’Oakland et de Detroit sont tellement liés, qu’on ne sait plus qui influence qui aujourd’hui. Les deux scènes partagent un amour inconditionnel pour le gangsta bounce, et comme Payroll et Vezzo à Detroit, Cookie Mooney, sorte de Boosie Badazz sans âme ni émotion, aime passer ces vieux classiques orléanais au freezer pour en glacer la sève.

I’m a hypocrite, I’m a contradiction. Sometimes I’ll be on my black history, sometimes I’m like fuck the world. I go through different phases of my life. Sometimes I’m sad, I’m sick, I’m on drugs, I’m depressed. I’m just going through it. I’m human.” Ces derniers temps Mozzy est particulièrement émotionnel, et les très mélodiques Thankful For You, Asswhoopin, Ima Gangsta mettent en avant le côté faillible de sa personnalité. Ces singles introspectifs rendent hommage à une petite sœur, remercient une mère pour les roustes collées, et sont annonciateurs d’un nouvel album, Fake Famous, produit et dirigé par son manager Dave-O. Avant de s’envoler vers Houston où il tournera des vidéos pour son album commun avec le légendaire Trae The Truth, Mozzy s’est enfermé quelques jours à Los Angeles pour enregistrer plusieurs titres avec le tout aussi écorché et turbulent Gunplay. L’ancien chœur de gospel se prépare donc une année 2017 al dente, à peaufiner le head shot 1 Up Top et malaxer les pépites de mozzarella.

Encore une fois, depuis le 2 février 2015 les choses ne sont plus pareilles dans le nord de la Californie. Mais en 2016, comme chaque année depuis ce jour de 1983 où Todd Shaw a croisé Anthony Addams au coin d’une rue d’Oakland, la Bay Area est restée la meilleure région de rap au monde.

illustrations : Hector de la Vallée

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Peewee Longway « Mr. Blue Benjamin » 

L’avantage d’un début de carrière tardif est d’apporter une perspective de vieux à une musique de jeunes. Pour la génération Migos, Peewee Longway est ce que l’on appelle un « rappeur de rappeurs » : Plus technique, plus polyvalent et laboratoire d’idées, inventant de nouveaux mots de vocabulaire repris par les plus jeunes (« Dabbin’ », « Pipe It Up », « Runnin’ ‘round The Lobby », etc.) Peewee ayant presque dix ans de plus que Quavo et Takeoff, il n’est pas étonnant de le voir singer Slick Rick et Doogie Fresh, faire référence à des figures du deal des années 1980 ou écrire des ballades inspirées de l’époque où My Boo n’était pas encore un phénomène viral. Mr. Blue Benjamin contient quelques vestiges des périodes traversées par Peewee, et qui ont fait de lui ce personnage à mi-chemin entre le Bizarro de Gucci Mane et un Cee-Lo Green nourri à la gélatine.

Will-a-Fool et Cassius Jay l’épaulent complètement dans sa quête de polyvalence. Inspirés par la country trap tunes de Zaytoven et les mécaniques d’horloges de Drumma Boy, ils apportent aussi un sens de la mélodie hérité de leurs collaborations avec Lloyd, August Alsina ou les Boyz II Men, qui empêche la routine de trop s’installer sur le disque.

A l’époque du règne de Quality Control sur Atlanta, Peewee réussit le miracle anachronique de faire un album qui n’est pas un mirage de vingt fillers entourant un seul single. Pour échapper à la redondance d’un Skippa Da Flippa, il varie la cadence de ses triplet flows, switch avec des couplets lents à la Gucci Mane, joue avec les textures de sa gorge et fredonne, pour créer des grands huit rigolos en perpétuelle métamorphose. Et c’est peut-être là le secret de Peewee Longway : un début de carrière tardif, c’est aussi être moins pressé par le succès, et on le sent plus avide d’adrénaline que du single qui le fera collaborer avec Usher. Ce qui est cool avec un vieux parmi les jeunes, c’est que c’est un rappeur qui a d’abord envie de se marrer.

A la manière d’OJ Da Juiceman, Peewee Longway est en train de devenir le nouveau unsung hero d’Atlanta, innovateur pillé en silence, de la Zone 6 à la Seine Saint Denis. Avec ses références obscurs, ses hommages à Chicken Talk et aux sonorités qui ont marqué Atlanta dans les années 2000, Mr. Blue Benjamin ne fera pas sortir Peewee de l’ombre de ses partenaires, mais est le parfait condensé de tout ce qui rend son auteur génial : du punch, une écriture fun, des airs romantiques, des gangsters de bandes dessinées et des M&M’s géants portant des bijoux sur leurs orteils.

Boosie « In My Feelings (Goin’ Thru It) »

De sa série d’albums de 2016, le premier sorti en janvier est de loin le meilleur, mais aussi le plus sombre. Enregistré entre le moment où son cancer a été diagnostiqué et l’opération qui lui a sauvé la vie, on y retrouve le Boosie explorant ses peines sobrement mais sans ménagement, pour aider à transpercer les nôtres. Pour lui les douleurs sont des murs à éclater, des résistances à faire sauter, et certainement pas des barrières. Tant pis s’il faut avoir mal et pleurer pour y arriver, après tout, Boosie pleure lui aussi. Sur un piano bluesy, Smile To Keep From Crying est la quintessence de son style. Impossible de décider si c’est une chanson joyeuse ou mélancolique, positive ou dépressive, rien de tout ça, tout à la fois, ou juste un condensé de chair à vif et d’émotions sincères.

Dans un genre comme le rap, qui n’a pas encore tout a fait quarante ans, les albums accompagnant la maladie et la fin de vie sont rares. Quel que soit le genre, les artistes comme Boosie, capables de toucher de manière aussi simple des sentiments aussi personnels et profonds, sont encore plus rares. Chérissons sa présence parmi nous, maintenant qu’il est libre et en bonne santé.

YG « Still Brazy »

YG récupère des samples et lignes de basses mythiques pour les replacer sur ses tracks à la manière d’un triggerman louisianais. Le nouveau Mustard, DJ Swish, s’est d’ailleurs fait les dents en produisant des « Type Beats », et a mis son talent de plagiaire au service d’une modernisation du son des Conscious Daughter, Mack 10 et Dr. Dre. Terminé les rythmes partouzards de la ratchet music, place à du gangsta funk classique et flamboyant, qui donne envie de faire des signes avec les doigts.

En intégrant aussi bien sa vie que l’actualité au storytelling de son album, YG se trouve coincé entre les flics en face, les gangs adverses sur sa gauche, les nanas à droite et des amis prêts à lui tirer dans le dos. En racontant les tribulations d’une jeune star du rap devenue paranoïaque, YG paraît plus mature. Surtout qu’à force de tituber entre les balles et les trahisons, il devient un jeune adulte politisé. Dans son dernier quart d’heure, l’album devient presque un EP de Paris, rappelant l’époque où la Bay Area était l’avant-garde du rap révolutionnaire. Crips, Bloods, Noirs, Mexicains, dealers, prolos et rappeurs terminent tous unis autour d’un sandwich au porc, avant d’aller brûler un bureau de vote.

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Denzel Curry « Imperial »

Les ancêtres de Denzel Curry font peut-être partie des bahaméens qui ont importé le folklore vaudou en Floride. Grâce à eux, la carcasse de Carol City s’accorde à son climat et à ses faits divers. L’air chaud et humide du Gulf Stream accompagne à merveille ces pratiques ésotériques venues de la mer des Caraïbes. Et dans la ville de Trayvon Martin, là où un enfant avec un paquet de Skittles dans une main, une canette d’Ice Tea dans l’autre, est assassiné parce qu’il est noir, leurs histoires de démons sont à leur place.

Parce qu’il a grandi dans cette antichambre de l’enfer, on comprend que Denzel Curry ait été attiré par le rap satanique de Three 6 Mafia. Sur Imperial on entend le flow et l’esthétique sombre du rap de Memphis des années 1990. Mais à la musique de Lord Infamous et consorts, Denzel Curry ajoute des éléments vernaculaires qui ancrent ses chansons dans le brasier de Carol City, et nul par ailleurs. Ses récits d’évènements locaux sont fantastiques, pleins de références occultes et oniriques. Ses amis trainent dans les rues comme des gargouilles bizarres, ses analyses sont mâtinées d’astrologie et les sonorités évoquent toujours quelque chose de quasi religieux.

Les rythmiques trap uptempo et les synthés dissonants créent de grandes fournaises. Mais dans ce capharnaüm sombre et métallique, des mélodies apparaissent comme une éclaircie dans un nuage noire : la voix résonne parfois comme à l’intérieur d’une église abandonnée et des ritournelles enfantines s’échappent des refrains.

Sur Imperial, l’ombre et la lumière se côtoient, comme le rêve et la réalité. Denzel Curry passe de l’un à l’autre, sort de son corps pour s’évader dans les rêves et l’espace, pour fuir, ou au moins supporter, sa réalité faites d’overdoses, de bavures policières et de machines infernales. Ce côté grand rêveur, qui aborde des sujets lourds sans en avoir l’air, rappelle le jeune Andre, juste avant qu’il n’ajoute le 3000 à son nom. Malgré ses déjà quelques années de carrière, Denzel Curry est encore très jeune, et c’est un bonheur de le voir gagner en épaisseur et en personnalité à chaque nouvel album.

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Young Thug « No, My Name is Jeffery »

De prince du swag rap sur 1017 Thug à croque-note rococo du Rich Gang, Young Thug est passé par tout un tas de mutations surprises. Avec I’m Up et Slime Season 3 son style donnait pour la première fois l’impression de stagner. Après les voyages intérieurs de Barter 6, sa cohésion et la sensation de maîtrise qui s’en dégageait, mêmes bons, ces deux derniers projets paraissaient un cran en dessous, et laissaient la même impression que quand l’Agent Smith modifie la matrice.

No, My Name is Jeffery ressemble à son premier pas en avant depuis l’année dernière. Il garde le côté foutraque d’une mixtape, mais montre les signes d’une direction que pourrait prendre Young Thug pour son envol. Et c’est vers les terres d’origines de ses parents qu’il s’est tourné. Plus que jamais depuis I Came From Nothing, dans ses accents et dans les synthés imitation steel drums, on entend le va et viens de la mer des Caraïbes. Posé sur l’oreille comme un coquillage, Jeffery laisse entendre que Young Thug pourrait amener un peu de génie dans toute la tendance faux-dancehall. En posant tout en contrôle sur les guitares et les cuivres de Wyclef Jean, on entend presque ce que donneraient UB40 et The Police dans un univers alternatif où Birmingham et New Castle auraient échangé leurs localisations sur la carte avec Atlanta. Après l’ivresse sous marine de Barter 6, No My Name Is Jeffery a tout naturellement la fraicheur d’une remontée à la surface des côtes jamaïcaines.

Sur cet album, Thug continue de ne plus utiliser son excentricité comme une constante, mais comme un moyen de créer des ‘moments’ à l’intérieur de ses chansons. Il y a ses variations subtiles de mélodies, aidées par les adlibs et les superpositions, et celles plus rentre dedans, comme la performance gorille de Harambe. Il y pousse sa voix à l’extrême jusqu’à la faire trembler, vaciller puis s’éteindre de rage, pour nous laisser K.O. debout comme après un donkey punch. On a jamais aussi bien profité des détails et des variations de son timbre, d’autant plus qu’à part quelques échos et le pont de Pick Up The Phone, il n’y a plus tellement d’effets sur sa voix.

Guwop, avec ses synthés lasers bleutés comme une attaque de Sub-Zero, est chaud comme un coup de foudre. Même Young Scooter y retrouve l’étincelle des premiers pots de pyrex en nous parlant de poudre comme de la femme de sa vie. Parce que malgré les écrans de fumés lancés par Lyor et Jeffery, comme ces intitulés qui n’ont rien à voir avec le thème des chansons, impossible de ne pas voir que NMNIJ est un album qui ne parle que d’amour. Certainement les restes du projet dédié à sa fiancée Jerrika, dont Young Thug parlait après la sortie de I’m Up.

Future « EVOL »

Pour EVOL Future a gardé de DS2 la moelle la plus malade. Les productions provoquent les mêmes frissons qu’un générique d’X-Files, et instaurent un malaise dystopien. Calciné de l’intérieur, il poursuit sa course au délabrement, dans cette demi-vie qui lui a permis de laisser loin derrière les capitulations pop. On ne distingue toujours pas ses excès de matérialisme de ses addictions, et il continue de s’adresser aux femmes comme s’il était le serpent de la Genèse.

Avec Lil Haiti Baby, et le retour à la trap grandiloquente de l’époque Astronaut Status, il prend conscience que son comportement violent et autodestructeur n’est pas choisi, mais produit des circonstances : « oh that’s that lil Haïti baby » dit il en se mettant à la place du témoin d’un de ses crimes. Future rap en criant comme s’il n’arrivait pas à échapper au brouillard qui assombrit sa musique depuis deux ans.

Son année est moins belle que la dernière a cause du mitigé Purple Reign, contenant une moitié de tracks qui sentent les peaux mortes de 56 Nights. Mais cette mixtape bancale cache en son cœur une de ses meilleures chansons de 2016 : Inside The Matress mélangent les bourrinages électroniques de ses derniers projets à une guitare country qui pourrait être tenue par Rico Wade.

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Kevin Gates « Islah »

Quand Kevin Gates a annoncé qu’il y aurait du rock sur Islah il était normal de s’inquiéter, vu comment les rappeurs se vautrent en mélangeant les genres. Mais c’était aussi parce qu’on refusait de voir qu’il a parfois la voix d’un frontman de nu-metal. Son refrain de Smooth Criminal sur In The Meantime en 2012, est presque plus proche de la reprise d’Alien Ant Farm que de l’originale par exemple. On retient facilement quand il dit étudier les chanteuses pop pour insuffler des émotions à ses chansons, moins quand il assume être fan de Blink-182.

Disque de Platine avant l’été, Islah est déjà un des albums de l’année, pourtant ses meilleurs titres ne sont pas encore sortis en singles. Told Me, basse vrombissante et guitare lancinante dehors, couplant le romantisme de Chris Isaak à la voix éraillée de Joe Cocker, transforme Kevin Gates en crooner rock. Et la balade Hard For, composée il y a des années alors qu’il ne captait que les stations soft-rock dans les brèches de sa cellule de prison, réussit un double exploit qui résume bien son auteur : une ballade country rap aussi émo que dégueulasse, et un tube en puissance dont le thème est, si on fait bien gaffe, les problèmes d’érection.

Comme Z-Ro et d’autres avant lui, Kevin Gates a de toutes façons complètement brisé la frontière entre l’émotivité d’Adele et l’exubérance outrancière du gangsta rap. On peut suivre la promenade explicite de sa salive entre les courbes de sa femme sans que cela ne laisse l’arrière goût cringe worthy d’un Drake ou d’un J. Cole. La musique est réfléchie et travaillée, mais pas l’attitude. L’inverse de ces coquilles froides qui mélangent le rap et la pop. Il hurle chaque idée qui passe par sa tête, place une chanson relatant un fait divers craignos, parle de sa fille, de dépression, de sexe et de gang-banging dans le même couplet, se contredit et raconte des conneries. Il n’essaie pas d’être le personnage lisse d’une sitcom des années 2000 en somme, il est juste Kevin Gates.

Alors Islah est déboussolant, parce que ses histoires indécentes sont racontées sur des airs pop aux mélodies hyper efficaces. Kevin Gates est toujours ce rappeur à la voix rauque, qu’il émaille d’un grain rêche pour faire le dur, rend pleine et lisse sur les ballades amoureuses, afin de créer les tubes rap radio compatibles les plus immédiats possibles. Et des tubes, Islah en est plein, n’est même fait que de ça. Alors Kevin Gates est peut-être bien un personnage du même monde qu’Adele. Il est le garçon dont elle parle dans ses chansons, ce voyou solitaire, qui la séduit pour finalement lui briser le cœur à cause de son tempérament abrasif.

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21 Savage & Metro Boomin « Savage Mode »

Avec sa voix amorphe, son grain pâteux et ses minuscules rictus portés par un écho distordu, 21 Savage rap comme un vampire qui vient de sortir d’un siècle d’hibernation forcée. Aucune émotion ne transparait, et il n’essaie même pas de compenser avec un brin d’énergie. La plupart du temps, il est un énième croisement de Chief Keef et Bankrol Fresh, mais grâce à Metro Boomin, il apparaît sur cet EP drapé dans une soie couleur sang, pour filer le même frisson infernal que le Dragon Rouge de Michael Mann.

L’écho d’une cloche, un piano hanté ou un pipeau possédé par le diable suffisent, les productions enveloppantes et dissonantes de X Bitch, Savage Mode ou No Heart posent une brume cauchemardesque plus que des mélodies, nous donnent l’impression d’être chassé au ralenti par un Minotaure. Savage Mode est un EP pour ceux qui aiment les slashers et les survival horror, et se fichent de savoir si l’histoire se finit bien.

Jim Jones « The Kitchen »

Construit comme un film suivant les douze étapes du programme de rétablissement des alcooliques anonymes, The Kitchen met en scène des hommes accros à la rue : Bande originale 80’s au grain vintage, néons électroniques clignotants, et histoires de vieux briscards, qui roulent de nuit en regardant dans le rétroviseur.

Comme d’habitude Jim Jones sait s’entourer, choisir ses productions et construire un album. The Kitchen est dans la lignée des promenades nocturnes de la trilogie Vampire Life, plein de samples filtrés et de synthés rétro futuristes. Jimmy, Sen City et Trav sortent les soirs de pleine lune, pendant que les rappeurs enfants dorment, pour faire leur truc : new yorkais à mort, sans nostalgie morbide ni jeunisme putride, et sans autre ambition que de plaire à un public déjà conquis.

Schoolboy Q « Blank Face LP »

Pour certains Los Angeles est une destination de rêve. Pour d’autres, c’est une immense plaque de béton brûlant où il est impossible de faire quoi que ce soit à pied. Un grand périphérique sale qui pue la sueur et le gasoil, en équilibre sur une faille sismique qui peut s’ouvrir à tout moment. Une ville aussi surpeuplée qu’hyperactive où, forcés aux apparences et automatismes, chaque anonyme finit par devenir un zombie schizoïde au bord de la dépression. Comme toutes les villes immenses, Los Angeles est un cauchemar. Ses flics ne peuvent pas être autrement que ceux décrits par James Ellroy, ses politiques ne peuvent que ressembler aux véreux de True Detective, et ses gangsters ne peuvent pas y être moins tourmentés que Schoolboy Q.

Comme les artères d’autoroutes californiennes, Blank Face LP est dense et angoissant. Schoolboy Q n’a pas cédé à la mode du concept pour son album, mais lui travaille une noirceur unie et cohérente : des mélodies rendues le plus étrange (et sinistre) possible, des guitares saturées et des cuivres avec la gueule de bois, sur des break beats lents, parfois brisés par un scratch ou un changement d’ambiance psychédélique. Des détails plus hétérogènes se révèlent au fur et à mesure des écoutes, comme des moments plus jazzy (Know Your Wrong, Black Thoughts), des montées en puissance (Groovy Tony / Eddie Kane), des tempêtes silencieuses (By Any Means) et quelques hors sujets (Overtime).

Après un Oxymoron qui partait dans tous les sens, Blank Face se resserre autour de Schoolboy Q, sorte de Jadakiss moderne et west-coast, coincé dans les tourments du Redman époque Dare Iz a Darkside. Trop égocentrique pour les grands constats sociaux, il vit pendant une heure et demi le burn out que Kendrick Lamar expérimentait pendant quatre minutes sur U. On ne sait pas s’il adore ou ne supporte plus sa fille, s’il est à jeun ou plein comme une barrique, s’il se marre ou perd la boule. Grâce à son attitude de bouffeur de prods au charisme animal, il plonge dans son western noir tout un casting de fortes têtes, et les transforme en personnages de Lewis Carroll : Kanye West en chapelier fou mégalo, Jadakiss lièvre de Mars en ski-mask, E-40 le Cheshire cat pharmacien, The Dogg Pound en Tweedle Dee et Tweedle Dum G-Funk et Vince Staples en chenille désabusée.

Vince Staples « Prima Donna »

Prima Donna est la scène post générique de Summer ’06. L’album se terminait brusquement sur les cliquetis d’une cassette que l’on retrouve ici, comme le mauvais augure de ces mouettes qui tournent autour des deux projets. A moins que ce ne soit des charognes planant au dessus d’un cadavre.

La seule certitude qui ressort de cet EP est qu’après avoir expérimenté plusieurs sons, Vince Staples a trouvé celui qui accompagne le mieux son désarroi nihiliste et grognon : Les mécanismes sourds et industriels de DJ Dahi et No I.D., que l’on entend aussi dans les productions de James Blake. Ce son est le côté pile d’une pièce où l’on trouve les Neptunes sur le côté face, une version saturée et cauchemardesque de leur minimalisme syncopé.

Passé dans la dimension parallèle de la célébrité, Vince découvre qu’une chose est inchangée : « In the black Benz speeding, with my black skin gleaming », son corps reste coincé sous sa peau noire, et le rêve dont il ne peut plus s’échapper devient terreur nocturne.

On se perd dans la construction bordélique de l’EP, renforcée par les délires abstraits et surréalistes du court métrage qui l’accompagne. « Is it real ? » répète en boucle la conscience du rappeur, jouée par la voix d’ASAP Rocky. Même se fier à la numérotation du tracklisting est désorientant, puisque Vince Staples n’a jamais été aussi vivant qu’après s’être tiré une balle dans le crâne.

Kodak Black reste le jeune patron du premier semestre avec « Lil B.I.G. Pac » dont on a déjà longuement parlé ici.

Tree « Kinkfolk » ; French Montana « Lockjaw » (Feat. Kodak Black) ; Ezale & DJ Fresh « Day Ones » ; Kolyon « Gooked Out Remix » (Feat. Kodak Black & Boosie) ; Dreezy « We Gone Ride » (Feat. Gucci Mane) ; Danny Brown « When It Rain » ; Cormega « Guns and Butter » (Feat. Gunplay) ; Big Quis « Icyest » (Feat. Payroll Giovanni) ; DJ Twin « Lonely » (Feat. Kodak Black) ; Nipsey Hussle « I Do This » (Feat. Young Thug & Mozzy)

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Les choses ne sont plus pareilles dans le nord de la Californie. Tous les albums sont des éloges funèbres en hommage à Jacka, et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Philthy Rich est toujours la plus grosse star locale, Mistah F.A.B. a été royal et DJ Fresh confirme son retour en forme. Mais le plus beau disque c’est encore Joe Blow qui l’a livré avec You Should Be Payin’ Me Too. Vigie officielle pour tout ce qui provient de la meilleure région rap depuis la rencontre entre Todd Shaw et Anthony Addams en 1983, Big Tuego a résumé le premier semestre 2016 de la Bay Area en dix-sept météores.

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illustrations : Hector de la Vallée