Gaspard

La meilleure définition de « Trap » est toute simple, c’est le journaliste américain Kelefa Sanneh qui l’a donné, dans le livre Atlanta de Michael Schmelling :

« Trap : un nom (un lieu où l’on vend de la drogue), un verbe (vendre de la drogue), et, parfois, un sous-genre ; T.I. le revendiquait en 2003 avec Trap Muzik, son second album, puis Young Jeezy, en 2005, avec la mixtape Trap or Die. Des gars peu souriants, qui rappent à la première personne à propos du trafic de drogue – dans les villes avec des scènes musicales moins fertiles, on appelle ça simplement « Hip-Hop ». »

En résumé, le trap rap a d’abord été défini par son thème et son univers, avant d’avoir ses codes musicaux. Aussi, il est intimement lié à Atlanta. Voici un bref retour sur les balbutiements de ce sous-genre qui n’en est pas vraiment un, dont le nom est devenu aussi fourre-tout et nébuleux que « crunk » « dirty south » « boom bap » « hipster » ou « al-qaida ». Quelques singles proto-trap datés de 1999 à 2002, suivi d’un rapide focus sur le début de carrière des Rois Mages du genre.

Cool Breeze – Cre-A-Tine (Interscope) (1999)

On trouvait déjà des trap houses dans les disques d’OutKast, mais le membre de la Dungeon Family qui peut revendiquer le statut de parrain du trap rap, c’est Cool Breeze. Avec ses phrases courtes et un gimmick en boucle, Cool Breeze réduit le texte de Cre-A-Tine au strict minimum pour maximiser l’impact brut de ses images. Il n’a pas besoin de plus de trois mots pour menacer l’auditeur, et lui faire comprendre de quelle nature sont ses « activités ».
En plus de contenir le premier titre réunissant tous les rappeurs de la Dungeon Family, l’album East Point Greatest Hit réussi à emmener toute l’excentricité du crew dans les décors du rap de rue. C’est donc sur des productions modern funk et country, typiques d’Organized Noize, que se dessinent les contours de ce qu’Atlanta appellera bientôt « Trap Music ».

A-Dame-Shame – Trap Niggaz (Trump Tight Records) (2000)

Sur son deuxième album Dirty Game en 2000, le groupe A-Dame-Shame fait le pont entre la tradition country du grand Sud et les refrains beuglés du crunk, alors très populaire. Mais Lil Walt et 12 Gauge Shawty ne trainent pas en club avec Lil Jon, ils sont trop occupés à « argoter » les « cailloux », cuisiner les « clés » et faire « le fromage » à chaque coin d’Atlanta.

Le thème est donc déjà là, et en réalité a même toujours existé dans le rap. Pour que cet univers et ces façons de rapper soient identifiées comme un nouveau sous-genre, il a donc fallu qu’une patte sonore lui soit accolée… c’est à ce moment qu’entre en scène un dénommé Demetrius Lee Stewart…

Drama – The Plot (T2D/Atlantic) (2000)

Le premier album de Drama, rappeur aux faux airs de Pastor Troy, est essentiellement crunk. C’est d’ailleurs en tant que tel que Causin’ Drama a sûrement été accueilli à l’époque. Mais pour mettre en musique ses histoires de cocaïne, le rappeur fait appel à un surdoué des drum machines (et des synthétiseurs, mais ça, on ne le sait pas encore à l’époque) à peine âgé de 15 ans, qui donne au trap rap ses rythmiques caractéristiques : high-hats et snares secs, rapides, bass sourdes, à croire que le producteur est, lui aussi, en train d’écraser et de découper du produit.

A noter que Drama et son producteur sont tous les deux signés sur Tight 2 Def, le label du pionnier Raheem The Dream. Ce label, en lançant les premiers singles de Drama, mais aussi de Fabo, Young Dro ou Dem Franchize Boyz, tient un rôle aussi important que méconnu pour la génération qui va conquérir la ville au début du siècle.

Lil’ J – Put Da Whip On It / Swerve (Corporate Thugz Entertainment) (2001)

Ah, pardon, le nom du producteur surdoué de Drama ? : Demetrius Stewart, a.k.a. Shawty Redd. On retrouve ce dernier, aux côtés de ses collègues Pretty Ken et Sol Messiah, à la production du premier projet d’un gamin surnommé Lil’ J. Cette génération de producteurs a évidemment été élevée avec le grain local, plein des bass chères à Kilo Ali et des superpositions de synthés froids de Lil Jon, mais c’est aussi – surtout – la déferlante No Limit de la fin des années 1990 qui les a lobotomisé. La musique de ces gars est un hybride de synthés crunk et de rythmes militaires à la Beats by the Pound. En d’autres termes, ils sont les fils de KLC, incubés dans un club d’Atlanta.

GucciWOnka

Gucci Mane – Muscles N My Hand (Str8 Drop) (2002)

Dans sa façon de raconter l’univers des dealeurs, Lil’ J est un peu le Stakhanov du trap rap. Un ouvrier modèle qui travaille dur, pousse ses collègues à donner le meilleur d’eux même, et qui arriverait presque à rendre honorable une activité meurtrière. Dès ses premières apparitions en 2002, Gucci Mane se place sur un crédo complètement différent : non plus immoral mais amoral, content de dire qu’il ne sait pas rapper, et qui n’a pas un seul instant l’intention d’être sérieux. La prod cartoonesque de ce single renforce l’outrance de son personnage, que l’on croirait échappé d’un monde où Hanna et Barbera produisent des dessins animés sur la cuisson du crack. Encore un gamin traumatisé par le monopole louisianais sur les rues de sa jeunesse, et qui devait tapisser sa chambre d’ado avec les superbes faciès de Birdman et Mannie Fresh.

Young Jeezy – We Play The Game (CTE) (2003) 

En 2003, Lil J découvre que son pseudo a du mal a ressortir dans les moteurs de recherche et décide d’opter pour le plus google-able « Young Jeezy ». Toujours accompagné de l’équipe de ses premiers projets (Pretty Ken, Sol Messiah, Shawty Redd, Lil Jon) il en profite pour devenir le rookie de l’année avec le double album Come Shop With Me. Pas de schéma de rimes compliqués ou de métaphores filées, simplement la prétention d’être le haut parleur d’une frange de la population que l’Oncle Sam aimerait faire taire : ceux qui ont décidé de toucher du doigt le rêve que promet l’Amérique, même s’il faut se salir les mains pour cela.

T.I. – Trap Muzik (Grand Hustle/Atlantic) (2003)

Il y a eu le single 2 Glock 9’s à l’époque où il s’appelait encore T.I.P. puis, devenu T.I., l’album I’m Serious en 2001Sur ce dernier, même si T.I. évoque son passé de mac et de dealer, il est surtout question de son statut de newcomer aux dents longues dans l’industrie musicale. Deux ans après, fort d’un nouveau deal chez Atlantic et transporté par les courants d’air froid levés par Jeezy le Snowman, T.I. revient avec Trap Muzik. L’album redéfinit la direction que T.I. veut donner à sa carrière, et entérine le mot « trap » comme synonyme d’un style de rap. Le vétéran DJ Toomp s’inspire ici du son travaillé par Shawty Redd, en y remplaçant les synthés par des orgues ou des cuivres saccadés, comme des coups de couteaux voulant intimider les collègues. Dans son écrin évoquant parfois les classiques country de UGK, T.I. apparait déjà plus polyvalent que ses rivaux : storyteller du deal, mais aussi crooner et parfois introspectif, ce n’est pas un hasard s’il devient la première vraie star de cette génération.

Gucci Mane – Trap House / Lawnmower Man (Big Cat Records) (2005)

A la question « est-il possible de recréer les bruits d’une cuisine au travail avec des instruments de musique » Shawty Redd et Zaytoven répondent un grand oui. Quand le premier rejoue les bulles de l’eau bouillante pour nous plonger dans les casseroles d’une Trap House, le second émule la chambre froide avec des notes glacées qui perlent aléatoirement sur le beat de Icy. Zaytoven, organiste d’église à la ville, apporte tous les instruments du Sud profond dans la maison piège de Gucci. Orgues, violons et banjos, accompagnés de l’articulation cul terreuse et de l’accent du rappeur né en Alabama, vont donner naissance à l’ambiance Country Trap Tunes.

MELCHIOR

Young Jeezy – Thug Motivation 101 (CTE/Def Jam) (2005)

Deux ans après Come Shop, Jeezy signe chez Def Jam et, transformé en motivational speaker ultime, livre le tapis bleu du trap rap, Thug Motivation 101. L’album s’ouvre sur l’image d’un carrelage recouvert de cafards qui se transforme en sol de marbre le temps d’un coup d’interrupteur. C’est avec ce coup d’interrupteur qu’Atlanta finit d’accoucher du trap rap. Et c’est cette micro-seconde que les trappeurs étireront à l’infini, afin de raconter les milles et unes épreuves qui permettent de passer des insectes aux sols marbrés.

Le son qui a accompagné la montée en puissance de Young Jeezy et Gucci Mane entre 2001 et 2005, c’est évidemment celui de Shawty Redd. Cette patte que tout le monde accole au trap rap, et qui transpire de l’immense majorité du rap d’aujourd’hui, c’est la sienne. Mais par dessus ces squelettes de high hats et de rattlesnake snares réutilisés jusqu’à vomir par des milliers de producteurs avec plus ou moins de succès, Shawty Redd a toujours su créer des superpositions sophistiquées au synthétiseur. Retirez les rythmiques militaires qui assurent la street-cred de ses productions, et vous avez encore les compositions pour la B.O. d’un film de Dario Argento. En plus d’être le père de toute la vague de gangsta rap menaçant qui a inondé la deuxième moitié des années 2000, Shawty Redd peut se vanter de n’avoir été égalé que par peu de ses descendants ; dépassé par aucun.

Lien vers la Part.1 sur Ichiban Records

Lien vers la Part.2 sur Big Oomp

illustrations : Bobby Dollar 

Aussi fou que cela puisse paraître, Datpiff et Livemixtapes n’ont pas toujours existé. Leurs ancêtres, des lieux physiques que l’on peut visiter dans le monde réel, sont gardés par des êtres magiques, dont l’impressionnante carrure n’est égalée que par l’esprit entrepreneur qui les habite. Dans l’ancienne contrée d’Atlanta, le Roi Edward J. a été le premier à compiler la musique de la ville pour la revendre dans des échoppes portant son nom. Puis, un gentil géant connu de tous sous le nom de Big Oomp, s’est attelé à la protection de ces temples à cassettes et de tout le patrimoine musical qu’ils renferment. Voici son histoire.

En 1990, les habitants des six provinces d’Atlanta apprécient se rendre aux divers marchés aux puces de la ville pour y trouver Korey « Big Oomp » Roberson. Sur son tapis en poils de vigogne est disposée toute une collection de cassettes et de disques, gravés de la musique des ménestrels locaux. Etant alors l’un des seuls pourvoyeurs de ces mélopées provenues des sous-sols du royaume, Big Oomp peut accumuler un pécule en vue d’investir dans l’immobilier. En 1991, le tout premier Big Oomp Record Store (« plus so much more ! ») ouvre ses portes, le long d’un somptueux trottoir du sud-ouest d’Atlanta.
Pendant ses années passées aux marchés aux puces, Big Oomp fait la connaissance de DJ Jelly et MC Assault, deux artisans du bootleg qui rempliront ses Record Stores de compilations. Ensemble, les membres fondateurs du Big Oomp Camp vont avoir un pied dans chacun des trois éléments moteurs de la scène locale : La radio, grâce à l’émission de DJ Jelly sur V-103, plus grosse station de la ville ; Le Club, puisque ce même Jelly et son collègue MC Assault sont DJs résidents au mythique Magic City ; et les magasins, Big Oomp Record Store devenant progressivement une chaine, qui atteindra le totale de vingt boutiques dix ans après sa fondation. La marque Big Oomp est omniprésente dans le circuit rap de la ville, et ses magasins de mixtapes deviennent une institution, voire le lieu d’un rite de passage pour les jeunes rappeurs. En acceptant les projets de tous les artistes locaux, et en en faisant la promotion via les mix de DJ Jelly et MC Assault, Big Oomp attire tous les apprentis MCs, qui lui remettent leurs mixtapes comme ils déposeraient un C.V. à pôle emploi.
C’est dans ces bacs à disques que débutent d’innombrables carrières, dont celles de quelques unes des plus grandes figures du coin. Young Jeezy, T.I. ou Dem Franchize Boyz par exemple, ont souvent répétés qu’ils devaient beaucoup à Oomp et ses magasins.
Afin de profiter au mieux de leur position avantageuse dans l’industrie, Big Oomp et MC Assault s’associent pour monter Big Oomp Records en 1996. Les voilà lancés dans la production de leurs propres disques, et armés pour gaver Atlanta de rap par chaque pore de sa peau. Vivre dans cette ville entre 1996 et 2008 sans avoir entendu une seule note d’un titre de Big Oomp Records est tout simplement impossible. Petit tour d’horizon de l’histoire de ce label qui a aidé à populariser le crunk, à travers une sélection subjective d’une dizaine de singles.

DJ Jelly  – Mix Halloween (1996)

Comme la plupart de ses collègues, Jelly commence par mixer de la Miami Bass, puis toute la Bass Music d’Atlanta. Au début des années 1990, il a été parmi les premiers à mélanger cette Bass Music avec du R’n’B, de la techno et du rap dans ses DJ Sets. Tous les ans, c’est au festival Freaknik qu’il rencontre tout ce que la ville compte de musiciens, producteurs ou rappeurs, pour les aider à éclater localement. OutKast, T.I., Jeezy ou Travis Porter ont pu entrer dans les voitures d’ATL pour la première fois grâce à ses bootlegs, trouvés dans les bacs à disques de Big Oomp pour quelques dollars. Ces cassettes sont de tels tremplins que DJ Jelly est surnommé « STAMP OF APPROVAL » par les locaux, pendus aux platines du DJ pour savoir ce qu’ils doivent écouter, aussi bien à Atlanta que partout en Amérique.
Ce mix sorti pour Halloween 1996 reste très orienté Bass Music, et doit être un bon aperçu de l’ambiance des soirées qu’il organisait à l’époque.

Major Bank – Street of ATL / Depths of Hell (Big Oomp Records) (1996)

Après la fondation de Big Oomp Records, Jelly et Assault se mettent aussi à la production. Le label forme alors son propre crew de producteurs le « Big Oomp Camp », constitué des deux DJ précités et de Sultan, DJ Montay et Freddy B.
Entièrement produit par Sultan et MC Assault, Life After Death est le premier disque de Big Oomp Records et du groupe Major Bank. Dès le single Street of ATL le ton du label est donné. Très influencé par ce qu’on entend à Memphis à l’époque, tout dans ce single, de la prod au refrain beuglé à l’unisson, annonce la déferlante crunk qui se prépare à noyer les clubs du Sud.
De Memphis, Major Bank ont aussi rapporté l’attitude menaçante et une obsession pour les cimetières et le morbide. Avec ce premier disque la volonté de Big Oomp de promouvoir le rap de rue, dur et violent d’Atlanta est clairement affichée.

Hitman Sammy Sam – Ghetto Child / Down South Slum (Big Oomp Records) (1997)

Avant d’avoir sorti le moindre disque, Hitman Sammy Sam est déjà une légende vivante à Atlanta. La rue se raconte ses exploits de voyous, ses allers-retours en prison et ses coups de sang. Mais ce sont surtout ses freestyles lors des block parties qui attirent les oreilles de Oomp, Jelly et Assault. Le premier est prêt à allonger les billets, les deux autres à lui produire entièrement un projet avec l’aide de Sultan. L’album Last Man Standing sort une première fois en 1997, puis avec une tracklist remaniée et dans une version un poil plus clean un an plus tard (un cadavre en moins sur la pochette et le morceau Ridin With Some Killaz renommé Ridin With Some Playas pour pouvoir être passé lors de l’émission de DJ Jelly sur V-103).

Hitman Sammy Sam – Knuckle Up / We Hard Down Here (Big Oomp Records) (1999)

A l’oreille, le style d’Hitman Sammy Sam résonne à mi-chemin entre celui d’un Tupac et d’un DMX. Adapté aux attentes du public des Clubs d’Atlanta, ce rap nerf à vif créé les bases de l’énergie crunk. Si Lil Jon est certainement celui qui a le plus aidé l’ATL Crunk à se forger un son, Hitman Sammy Sam est celui qui en a défini l’attitude. Il rappe avant tout pour pouvoir créer des bagarres dans les clubs, et c’est la même envie qui habitera ses fils spirituels, de Pastor Troy à Waka Flocka Flame. Quelques unes des meilleures chansons de Sammy Sam sont d’ailleurs des diss tracks envers Pastor Troy, à qui il reproche de vouloir représenter le sud-ouest de la ville alors qu’il vit à Augusta. Avant de mettre un terme à l’embrouille dans les années 2000, les deux crunkers ont eu le temps d’échanger un bon paquet de menaces sur disques interposés, ou de se tirer dessus en se croisant « par hasard » lors de concerts.

Intoxicated – Get Em (Big Oomp Records) (1999) / Loko – Big Oomp Bitch (Big Oomp Records) (1999)

Maintenant que Sammy Sam a fait entrer la bagarre dans les boites de nuit, street rap, thug rap et club rap sont devenus synonymes à Atlanta. Loko ou le duo Intoxicated s’insèrent dans cette tendance, misent sur les refrains coup de poing, les productions agressives et invitent aussi bien Sammy Sam que Pastor Troy pour créer des shots d’adrénaline pur.

Baby D – We Came To Get Da Cheese (Big Oomp Records) (2002)

Avec Baby D, Big Oomp Records connait ses premiers succès en major. Avant cela, le garçon sort un premier disque indé en 2000, Off Da Chain, sur lequel on retrouve tous les artistes du label et des grosses pointures crunk comme Lil Jon ou les YoungBloodz. Son deuxième album Lil’ Chopper Toy marque les débuts d’une collaboration entre Big Oomp Records et le distributeur Koch Records, et permet au label de franchir les frontières de l’état. Le succès est tel que Baby D reçoit des offres inrefusables de majors, et fini par quitter Oomp pour Epic Records où l’attendent quelques millions de dollars.

Sur We Came To Get Da Cheese, titre produit par MC Assault extrait de son deuxième album, on peut entendre les fameux cris de dauphins qui hantent un bon paquet de chansons de rap.

DJ Unk – Walk It Out(Big Oomp Records/Koch Records) (2006)

Réunissant DJ Montay, MC Assault, mais aussi DJ Shawty Rock, DJ Hotsauce, DJ Mist et encore quelques autres, Southern Style DJs est un collectif créé par DJ Jelly pour monopoliser les fêtes d’Atlanta. DJ Unk les rejoint à partir de 1998 pour les aider à assurer les bandes sons d’absolument toutes les block parties, graduations parties ou birthday parties de l’état. En 2006, Unk utilise une production de DJ Montay pour célébrer la danse du moment, le Walk It Out. Calé sur le jeu de jambes des danseurs, DJ Unk écrit quelques lignes d’un refrain catchy, comme savent le faire les DJ de Bass Music depuis la nuit des temps, et profite d’un nouveau business model pour remplir les caisses de Big Oomp avec le morceau. Avec l’aide de Koch Records, Oomp fait la promo de Walk It Out via les services de sonneries de téléphone portable. En quelques mois, c’est plus de 2 millions de téléphones qui sonnent avec les cinq notes bouclées par DJ Montay.

Pour ceux qui ont vraiment besoin d’entendre des rappeurs pour s’amuser, André 3000 et Jim Jones sont ensuite venus prêter main forte au titre pour le rendre encore plus légendaire. A cette époque, Big Oomp, son label et sa chaine de magasins sont à leur apogée. On compte désormais une vingtaine de boutiques à travers la ville et les singles de DJ Unk sont certifiés platine et or.

Baby D – I’m Bout Money (Big Oomp Records/Koch Records) (2008)

Son passage chez Epic n’ayant rien donné, Baby D revient chez Big Oomp Records pour son troisième album A-Town Secret Weapon. Les nouveaux patrons de la rue Gucci Mane et Shawty Lo sont présents et, auréolé de ses succès platines, DJ Montay produit l’essentiel de la galette. Lil Jon n’a pas sorti de disque depuis cinq ans, et en attendant le réveil de Waka Flocka, les moshpits crunk ne sont plus trop du goût d’Atlanta. Alors le style s’est détendu, et grâce aux ringtones de DJ Montay, une bonne humeur cartoon s’échappe du disque, même si Baby D continue de s’adresser aux hustlers et autres magouilleurs de rue.

Avec la mort des formats physiques, la démocratisation d’internet et l’ouverture de Datpiff et Livemixtapes, de moins en moins de gens trouvent un intérêt aux magasins de Big Oomp. Petit à petit, le nombre de boutiques diminue, et aujourd’hui il n’en reste plus qu’une seule, toujours tenue par ce même géant, qui ne lâche pas l’affaire. Et si les jeunes rappeurs d’Atlanta n’ont plus toujours le réflexe de venir lui remettre leurs premier projets, ont peut encore y croiser quelques vétérans, fidèles et reconnaissants, qui viennent eux même déposer des exemplaires de leurs nouveaux albums, pourtant distribués par des multinationales à travers le monde…

Lien vers la Part.1 sur Ichiban Records

illustrations : Bobby Dollar 

Une chose qui apparait quand on époussette les premières pierres du rap d’Atlanta, c’est qu’elles ont souvent été posées par des migrants ou des habitants des marges de la ville. MC Shy-D, tout premier représentant de la capitale géorgienne à l’échelle du pays, est en réalité originaire du Bronx comme son cousin Afrika Bambaataa. DJ Smurf alias Mr. Collipark a toujours habité à College Park. Big Boi a grandi à Savannah, André a passé la majorité de sa vie à Decatur et le producteur Antonio « L.A. » Reid vient de Cincinnati. En tirant un peu sur la corde on pourrait parler de Jermaine Dupri (Asheville) ou de Jazze Pha (Memphis) qui ne sont pas nés à Atlanta, voire poursuivre pendant des heures avec les générations d’artistes satellites qui ont suivi, de Jeezy à Soulja Boy. Mais la contribution la plus surprenante aux prémices du rap ATLien, parce qu’elle vient d’encore plus loin et qu’elle est aussi précieuse que méconnue, c’est celle de John Abbey.

Né dans les années 1940 au Nord de Londres, John Abbey passe les vingt premières années de sa vie à naviguer entre les matchs d’Arsenal et les magasins de disques. Puis, son adolescence se résume presque à une boulimie de blues et de soul, au point de faire de lui une encyclopédie vivante de la musique Noire américaine. En 1966, afin de partager sa passion lucrativement, il fonde le magazine Blues & Soul. Ce mensuel pointu et défricheur devient une institution, et c’est dans ses pages que les anglais découvrent des légendes comme Al Green, Marvin Gaye ou Barry White. Dans la foulée, John Abbey crée la société Contempo, via laquelle il organise les tournées européennes de ces artistes, et importe leurs disques qu’il vend dans la boutique qui sert de siège à sa compagnie. Dans les années 1970, Contempo édite et produit même des disques anglais, mais son boss garde l’Amérique en ligne de mire. Alors, à la fin de la décennie, il traverse l’Atlantique à dos de dauphin et pose ses valises pleines de rêve américain à Atlanta.

Fort de sa réputation et des connexions gagnées avec son magazine, Abbey fonde Ichiban Records en 1985 à Atlanta. Avec pour but clairement affiché de promouvoir la musique Noire, Ichiban commence par remplir des microsillons de soul, de funk et de blues, mais n’échappe pas longtemps à l’effervescence rap qui prend la jeunesse. Retrouvant chez ces gamins l’énergie qui l’avait captivé vingt ans plus tôt quand il découvrait la soul, et bien conscient que cette nouvelle mode lui permettra de toucher un public plus jeune, John Abbey brûle d’envie de sortir des disques de rap. Le coup de génie d’Ichiban est alors d’avoir, contre l’avis de tous, signé un blanc de Dallas qui allait bientôt faire le tour du monde, porté par l’onde de ses « Ice, Ice, Baby ». Mais ceci est une autre histoire, et qui nous éloigne d’Atlanta. Ce qui nous intéresse, c’est qu’avec les tonneaux de papier vert rapportés par Vanilla Ice (le rappeur blanc en question) John Abbey peut sereinement prendre le risque de s’occuper de rappeurs locaux, notamment en distribuant les disques de son sous-label Wrap (impossible à googler à cause de la quasi homonymie avec le label indé Warp), de Mirror Image Entertainment et de Hotlanta Music. Voilà à peu près comment un blanc de North London est devenu l’un des parrains secrets d’une des villes les plus influentes du rap. Petite traversée de la première décennie rap d’Atlanta, à travers une sélection totalement subjective de dix singles distribués par Ichiban Records :

Kilo – America Has a Problem ; She Got Me Eatin’ (Wrap/Ichiban) (1992)

Kilo n’est ni plus ni moins que le père spirituel de 99,9% des rappeurs estampillés Atlanta. En important dans sa ville la Miami Bass, Kilo dessine les contours d’une Atlanta Bass et du rap local. Son premier single America Has A Problem, tiré de l’album éponyme, sort en 1990 sur Arvis Records, mais apparaît sur la réédition nationale de son deuxième album A Town Rush chez Wrap/Ichiban Records. Tempo, sample, scratchs, tout dans la production est typique d’un morceau de Booty Bass. Mais au lieu d’y éructer des salaceries sur les gros culs et les visages écrasés contre terre, Kilo choisit de parler de drogue. Avec la cadence d’un Too $hort, il raconte les histoires de cette nouvelle fille blanche qui retourne tous les cervelets d’Atlanta : la cocaïne. L’ironie de l’histoire, c’est que si Kilo n’a pas connu le succès qu’il méritait, c’est en grande partie due à ses problèmes avec la poudre.

She Got Me Eatin’ (P**y) (Feat. Red Money & Cobay) confirme le goût de Kilo pour les storytellings audacieux. Cette fois, toujours avec l’attitude qui rappelle les petits macs d’Oakland, il raconte sa découverte du cunnilingus. Avec ce single, Kilo s’éloigne de la Bass Music avec une production aux rythmes qui ont commencé à ralentir comparativement à ses premiers morceaux. L’intro avec la voix d’Anita Baker n’apparait que sur la version originale du morceau, et a été retirée sur la réédition d’Ichiban Records.

The Hard Boys – Mission To Nowhere (Ichiban) (1992)

Imaginez un mashup de N.W.A. et des Geto Boys, ou un trio formé de Willie D, Ice T et Eazy-E… Big D, K.T. et Royal C sont marqués par les débuts du gangsta rap, quel qu’en soit la provenance. Parfois country, mais le plus souvent lorgnant vers la noirceur g-funk d’un Efil4zaggin, les productions, voir l’attitude et les textes, des Hard Boys n’apportent rien de neuf, si ce n’est le déplacement de tout le folklore gangsta dans les rues d’Atlanta. Sur l’album, une poignée de titres frôlent le plagiat, mais dans l’ensemble A-Town Hard Heads est un ersatz réussi, avec quelques pépites comme le titre éponyme ou ce Mission To Nowhere.

Success-N-Effect – Forty Acres And a Mule  (Umoja/Wrap/Ichiban) (1992)

A l’époque où Ichiban sort le troisième disque de Success-N-Effect, Drive By Of Uh Revolutionist, le groupe est déjà très connu à Atlanta. Ses membres appartiennent à un collectif d’une vingtaine d’artistes (parmi lesquels figurent MC Shy-D et DJ Smurf) réunis autour de King Edward J. En compilant sur ses cassettes tout ce qu’Atlanta a de MCs et de producteurs dans les années 1980, Edward J gagne le surnom de Mix-Tape King et lance un mode de diffusion de la musique qui va devenir central dans la culture locale. D’abord signé sur un label de Miami, Success-N-Effect commence par faire de la Bass Music, avant de progressivement devenir le Public Enemy du Sud. Entre discours pro-Black, anti-drug et anti-état, sur fond d’éclat de balles, de sirènes, et d’inspirations Bomb Squad, leur troisième album est un vrai chainon manquant entre le rap politisé de New-York et le tout naissant gangsta rap du grand Ouest. DJ Len, Professor Lazy Rock et Big Jon, les trois membres récurrents du groupe, ne manquent d’ailleurs pas d’inviter Chuck D sur le titre Forty Acres And a Mule.

Kilo – Perfume (Wrap/Ichiban) (1993)

Derrière les guitares funk de Perfume, les rythmes empruntés à Miami ont été cette fois considérablement ralentis. Ce sont les prémices d’un son qui va marquer la ville, que l’on retrouvera sur une bonne partie des mythiques compilations So So Def Bass All Star par exemple. Kilo commence à se détacher de ses influences et laisse entrevoir à quoi ressemblera son opus magnus Organized Bass quatre ans plus tard chez Interscope.

U Know Who – Checkin’ My Trap (Wrap/Ichiban) (1994)

Deuxième album du groupe U-Know-Who, Dark Shadow est symptomatique de la recherche d’identité d’Atlanta à cette époque. Les Hard Boys puisaient l’inspiration du côté de Houston, Success-N-Effect plutôt vers Long Island, pendant qu’Outkast sonnait encore franchement comme une paire de cousins éloignés de la famille Native Tongues. Pour U-Know-Who le modèle c’est Los Angeles, et cet album n’est rien d’autre qu’une tentative de récréer l’atmosphère de Chronic de Dre et de Doggystyle de Snoop. Encore une fois l’intérêt se trouve dans les références qui resitue l’album à Atlanta… comme l’utilisation de ce mot d’argot qui donnera son nom à un sous genre de Rap dix ans plus tard, un sous genre construit sur un thème plus que sur un son : Trap.

Tous ces groupes très inspirés par le son de l’époque n’ont pas marqué la grande Histoire du rap. Mais parce qu’ils étaient les premiers à représenter la ville, ils ont énormément marqué la deuxième génération de rappeurs, celle qui à ouvert en grand les portes vers la conquête du monde. Dans cette interview, Khujo de Goodie Mob cite les Hard Boys et Success-N-Effect parmi les artistes qui ont marqué son adolescence.

Ghetto Mafia – Life Of a Sniper (Ichiban) (1994)

Avec la voix écorchée par l’air âpre du bayou de Nino et les double-temps off beat de Wicked, Ghetto Mafia est devenu un des duos favoris des rues d’Atlanta. Evidemment, compte tenu des canons de l’époque et de l’égard porté au Rap provenant de sous la ligne Mason Dixon, Ghetto Mafia n’a jamais franchi les frontières de l’Etat. Aujourd’hui que les oreilles honnêtes ont été travaillé pour accepter les accents du Sud, il est temps que le monde entier redécouvre Draw The Line et toute la discographie du groupe. Avec leurs petits contes du ghetto et le Funk country qui rappelle parfois Organized Noize, les Ghetto Mafia sont un peu les Outkast du côté obscur. Nino et Wicked sont aussi les premiers rappeurs venant de l’Est de la ville (Decatur) à trouver grâce aux yeux du public local, qui jusque là ne jurait que pour les quartiers et banlieues Sud et Ouest de la zone urbaine d’Atlanta.  Ils sont, d’une certaine manière, les ancêtres de la génération de rappeurs qui va pulluler dans cette zone dans les années 2000.

DJ Smurf & P.M.H.I. – Ooh Lawd (Wrap/Ichiban) (1995)

Avec Kilo et Raheem The Dream, DJ Smurf et MC Shy-D forment le carré magique d’Atlanta, le quatuor sans lequel rien n’aurait été pareil. C’est les deux derniers qui co-produisent cette pure tuerie de Booty Bass, le genre de tube intemporel qui continuera de mettre le feu dans les clubs de l’an 3000. DJ Smurf a été l’un des grands artisans de l’importation de la Bass Music à Atlanta dans les années 1980, en faisant vrombir tous les clubs de la ville avec ses disques achetés en Floride. Et après avoir produit d’autres ogives comme ce Ooh Lawd, pour Shy-D ou So So Def par exemple, il change d’alias en 1999 pour devenir Mr.Collipark. Sur son label Collipark Music, il sort les premiers albums des Ying Yang Twins ou de Soulja Boy, tout en continuant à alimenter les radios d’Atlanta en hits, avec ses productions pour Young Jeezy, Ciara, Bubba Sparxxx et plein d’autres.

Lil’Jon & The East Side Boyz – Who U Wit (Mirror/Ichiban) (1997)

Suite à un courant d’air venu de Memphis, les basses tapèrent de plus en plus fort, de plus en plus lentement, et, sauvage, hyper synthétique, épuré, répétitif, presque morbide, naquit l’ATL Crunk.

DJ Smurf – Girls (Ichiban) (1998)

En fricotant avec la dance music et le r’n’b de la fin des années 1990, DJ Smurf prépare le terrain aux personnages cartoon et autres extra-terrestres qui vont atterrir sur la planète ATL dix ans plus tard. I Feel Like June Dog devait se dire Fabo en entendant le refrain de Girls (Feat. DJ Kizzy Rock, DJ Taz & June Dog) et les petits cris du Michael Jackson de l’espace qui résonnent en background.

A-Town Players – Player Can’t You See (Wrap/Ichiban) (1998)

L’existence de l’ATL Bass comme un genre à part de Bass Music n’est pas tant reconnue. En réalité, personne, ou presque, ne parle d’une ATL Bass, considérant qu’Atlanta n’était alors qu’une lointaine banlieue de Miami. Pourtant elle existe belle et bien. Un peu comme ce qu’est le bassline pour le grime, l’ATL Bass est une version plus smooth, plus r’n’b de la Miami Bass. Player Can’t See You, single extrait de We Keep It Crunk For You des mythiques A-Town Player en est un parfait exemple.

illustrations : Bobby Dollar