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Faire le tour du rap de Los Angeles revient à traverser les mille kilomètres de la ville à pied. Même en ne s’intéressant qu’à ces deux dernières années, il faudrait des pages et des pages pour simplement énumérer chaque disque, sous-genre ou micro phénomène nés là-bas. Parce que même si elle n’a plus l’éclat d’antan, Los Angeles reste une grande ville de rap, fonctionnant d’avantage en coulisse que par le passé, mais toujours laboratoire. Et pendant que Kendrick Lamar et TDE se sont envolés vers d’autres sphères, la Cité des Anges continue de vivre grâce à la musique de groupes d’artistes très différents, représentant chacun une des multiples facettes de la ville. Contentons nous d’en survoler trois : Les premiers ont transformé l’énergie solaire en machine à hits, les deuxièmes ont ravivé leur créativité à l’ombre des palmiers, et les derniers sont devenus des héros locaux en célébrant le traditionnel mode de vie californien.

Dijon McFarlane, dit Mustard, a fait ses classes en tant que DJ dans des soirées étudiantes d’Hollywood. De cette expérience, il dit avoir tiré la capacité de deviner avec une précision mathématique ce qu’un public souhaite entendre pour s’amuser. Pourquoi ne pas mettre à profit cette science de la fête pour produire une musique qui donnerait envie de danser à tous les coups? C’est après s’être posé cette question que DJ Mustard est passé des platines aux boites à rythme, afin de « donner naissance » à la ratchet music.
Pour bricoler ce son très épuré, Mustard a dépouillé deux styles californiens: les rythmes saccadés proviennent du jerk angeleno et les synthés hyphy de la Bay de San Francisco.
Une troisième influence transparait, peut-être moins évidente parce qu’originaire de bayous qui s’étendent à plusieurs milliers de kilomètres de Los Angeles. Les claps, les basses et les claviers épars rappellent aussi – surtout – le rap crado de Louisiane, celui de Young Bleed ou de Juvenile. Ce n’est pas un hasard si avec le temps, les jeunes acteurs de la ratchet music ont multiplié les références aux rappeurs de Baton Rouge et de la Nouvelle-Orléans, ont samplé certains classiques ou invité quelques légendes de là-bas.
Cet assemblage a engendré une ambiance salace, presque porno, comme si la musique cherchait à mimer le déhanché de la plus lubrique des strip-teaseuses de Sunset Blvd. C’est d’ailleurs de cet atmosphère que le son de DJ Mustard tient son surnom de ratchet, mot d’argot sans véritable équivalent en français, servant à designer une fille à la fois trash et furieusement sexy.

Avec le succès du single Rack City (deux millions de singles en un an), DJ Mustard s’est vu immédiatement estampiller hit-maker. Un an après ses débuts dans la production, il collabore déjà avec des stars du billboard tels que 2 Chainz ou Meek Mill, et est vite forcé de réappliquer la formule Rack City pour créer des tubes à la chaine. Mais plus intéressant, en attirant les projecteurs sur lui, Mustard draine quelques talentueux camarades. Englobés dans le mouvement ratchet à leur tour, de par leur affiliation au DJ ou simplement parce qu’ils sont jeunes et californiens, ces artistes s’appellent YG, Ty$ ou Joe Moses.

Originaire de Compton, le rappeur YG a été le premier à collaborer avec Mustard : la ratchet c’est aussi un peu son bébé. Si Mustard a été l’architecte sonore, YG est celui qui en a tissé les thèmes et l’attitude. L’esprit rappelle parfois celui du pimp Snoop Dogg, sauf qu’il n’est plus question de séduire les femmes pour des raisons crapuleuses, mais pour faire la fête, donner du plaisir et en recevoir. Grâce à cet univers de frimeur fornicateur, et au succès du titre Toot it and boot it, YG décroche un deal chez Def Jam puis CTE World, le label de Young Jeezy.
Aujourd’hui même d’anciens gangsters se sont rattachés au wagon YG pour donner un nouveau souffle à leurs carrières. Les derniers singles de Jeezy ou Yo Gotti invitent YG et/ou DJ Mustard pour transpirer cette Californie.
My Nigga, rampe de lancement pour l’album à venir de YG chez Def Jam, est un des plus gros tubes de l’année. Avec Jeezy et Rich Homie Quan pour lui ouvrir les portes de la Mecque du rap, YG a réussi quelque chose de rare : avoir un des titres les plus joués à Atlanta en 2013, sans en être originaire.

Sur Toot it and boot it on retrouvait au refrain un autre énergumène du mouvement, Ty Dolla $ign. Ce dernier, avec la mixtape Beach House, amène la ratchet music sur des terres R’n’B, en y couplant ses claps et ses claquements de doigts à des mélodies éthérées et à un chant légèrement autotuné. En plus de démontrer tout le potentiel pop de Ty$, Beach House fait déjà des émules puisqu’on en retrouve les traces évidentes dans des titres comme Pour it up, un des singles phares du dernier album de Rihanna.
Comparé à l’ancêtre louisianais, la ratchet californienne de Mustard sonne souvent un poil policée, comme si la boue collée aux basques des Hot Boy$ n’avaient pas supportée le soleil de Californie. Ty Dolla $ign fait parti de ceux qui ont réussi a apporter un supplément d’âme à cette musique, en incarnant parfaitement l’attitude qu’elle a voulu se donner. Pré-évolution lubrique de The-Dream, son machisme exacerbé devient romantisme grâce à ses envolées d’autotune. Sur ce terrain où le R’n’B moderne à réussi à faire passer bon nombre de ses acteurs pour des eunuques fantasmant le sexe, Ty$ apparaît comme une star de film érotique.

Décidément dans tous les bons coups de cette ratchet music, Ty$ s’est allié avec DJ Mustard pour produire un autre des meilleurs projets du genre: Whoop!. Grâce à la présence de Joe Moses, rappeur gangster affilié au BSM de Waka Flocka, Whoop! retisse des liens entre ratchet et traditionnel gangsta-rap californien. Le R’n’B de Ty$ se révèle alors avoir des relents de G-Funk, et l’ensemble arrive à nous faire penser à DJ Quik et aux Dogg Pound, dont un des membres, Kurupt, fait d’ailleurs deux apparitions sur la mixtape.
La combinaison Joe Moses – TY$ mérite d’être creusée, dommage que le label du dernier ne soit pas de cet avis et semble forcer son artiste à porter le préservatif. Espérons que cela ne nuise pas trop à l’avenir du Dolla $ign, car même si celui-ci s’annonce radieux, il serait dommage de le voir finir en machine à refrains aseptisés.

Isolé de son groupe pendant leur ascension fulgurante, Earl aurait pu avoir du mal à s’y réintégrer ou à reprendre le cours de ses créations. Surtout que, ne l’oublions pas, si sa mère l’envoyait se perdre aux Samoa, c’était pour le punir de son rap odieusement génial.

A son retour, le fascinant garçon a pris le temps de faire des choix intelligents pour sa carrière. Plutôt que de foncer tête baissée dans l’écurie de ses amis, il a monté une structure indépendante, Tan Cressida, et s’est choisit une conseillère de choix. Cette dernière, Leila Steinberg, est connue pour avoir été le premier mentor et manager du tout jeune Tupac Shakur, et n’aurait pas tardé à coller Ray Luv dans les pattes du garçon pour le coacher.
On pouvait penser que l’aura magique d’Earl s’estomperait une fois le brouillard autour de sa disparition évaporé, pourtant, de part ses choix étrangement matures, le garçon n’arrête pas de fasciner. Et, parce que c’est bien le principal, sa musique continue d’alimenter cette fascination. Sur une production à priori minimaliste mais en réalité truffée de détails, Earl se remet à nous parler, entre haine et amour, de son père absent, de son mal être et de sa récente notoriété. Chum était le premier extrait de Doris, son deuxième album. Il ne nous avait rien promis de particulier, mais ce titre, encore une fois accompagné d’un vidéo-clip surréaliste, a fait entrer Doris dans la catégorie des grosses attentes de l’année.

Finalement sorti en aout dernier, Doris met un point final à l’un des plus grands mystères du XXIème siècle : Earl et l’Île de Lost ne font qu’un, son album et la série TV partageant les même protagonistes.
A la manière d’un John Locke émerveillé par les pouvoirs de l’Île, la fanbase d’Earl avait érigé ce dernier en Messie, incarnation quasi mystique d’un rap aussi crade que virtuose. Ceux là ont sans doute été désarçonnés par le disque, Earl ayant complètement laissé tomber ses délires trashs d’adolescent et même une bonne partie de ce qui le rattachait à l’identité de son groupe d’origine. Seules les apparitions de Tyler viennent nous rappeler que le gamin est membre d’Odd Future. Son grand frère d’adoption sonne d’ailleurs presque hors contexte dans Doris, et chacun de ses couplets comme une tentative de Jack Sheppard de ramener tout le monde à la vieille réalité. Dans la jungle de Doris, on croit entendre MF Doom et Flying Lotus chuchoter dans les arbres sans jamais montrer le bout de leur nez, pendant que RZA, Alchemist et les Neptunes surgissent de nul part comme des ours polaires en plein climat tropical. L’ensemble, tenu par les productions d’Earl lui même et du duo Christian Rich, nous coupe du monde pendant 45 minutes – qui semblent durer des heures tant le disque est dense – nous enferme avec une bande d’ados qui rappent en donnant l’impression de s’en fichent de ce qu’on attend ou va dire d’eux. Chaque variation de prod et enchainement de titres abruptes semblent tout de même avoir été pensé, pensé pour que tout nous fasse perdre le nord, nous déroute, nous surprenne.
A la fin de l’album, Earl ne nous à amené nul part, n’a délivré aucun message et à simplement raconté son histoire, mais le voyage se suffisait à lui même. On ne demande qu’à y retourner. Et à chaque nouvelle excursion dans l’univers de ces ados sortis du temps et de l’espace, une nouvelle image apparaît, un nouveau détail de production se dessine mieux, pour au final nous rappeler sans cesse.

L’insulaire Doris n’a pas oublié son Sawyer et son Hurley. Le premier, a priori second rôle possédant les arguments pour devenir le vrai héro de l’histoire, c’est Vince Staples. Le rap de ce résident de Long Island est nettement plus voyou que celui de ses copains. Un rap de rue sombre, mature, mais pas toujours très accessible faute à un timbre monocorde et un choix de prods un peu hasardeux dans ses propres projets. La place que lui a laissé Earl sur son album (trois apparitions, dont un couplet gangster sur-armé de plus d’1min30) fait de lui plus qu’un invité sur le disque.
Cette année, Vince Staples est derrière un autre très bon projet « solo », avec pour une fois des productions qui font honneur à ses textes du début à fin. Stolen Youth est entièrement mis en musique par un certains Larry Fisherman…
L’Hurley de la bande, c’est lui, Larry Fisherman a.k.a Mac Miller, MC médiocre et millionnaire, abhorré par les auditeurs hardcore de rap, adulé par les collégiennes et les blancs de fraternités. Mais la tête à claque ultime de rap US a réussi quelque chose de fort depuis qu’il a quitté Pittsburgh pour la Californie: Il a commencé par démontrer qu’il était un bon producteur, puis a sorti un disque miraculeusement correct.

Le bénéfice de ses collaborations « organiques » sans doute, puisque Vince, Earl, FlyLo mais aussi Schoolboy Q et Ab-Soul ont tous parlé de l’omniprésence de Mac Miller quand ils sont en studio à L.A.. Et ce dernier ayant déjà démontré par le passé ses capacités d’éponge (pour rester sympa) il n’a pu que gagner en expérience aux côtés de ces talentueux Californiens. L’album Watching Movies With The Sound Off montre un Miller qui a appris à prendre le temps de bien mâcher ses influences avant de les recracher. Alors qu’il se contentait de présenter un numéro d’imitateur de supermarché dans ses premières mixtapes, il délivre ici quelque chose d’un poil plus personnel et surtout de beaucoup mieux construit. Le disque tient quasi uniquement grâce à ses productions, sans cesse teintées d’une légère mélancolie et empilant les détails sonores qui surgissent comme des réminiscences du passé. En somme, cet album de Mac Miller respire encore une forme de nostalgie, mais cette fois le rappeur est assez vieux pour qu’elle ne soit plus artificielle.

Dom Kennedy, et si c’était lui le vrai patron de Los Angeles ? Après le succès de son Yellow Album (presque platine en téléchargement et le single My Type of Party en rotation pendant des mois), il s’offre avec Get Home Safely des chiffres de démarrage trois fois plus élevés que le dernier Schoolboy Q. Forcément très convoité, Dom Kennedy s’est permis d’envoyer balader Rick Ross puis Interscope, préférant faire fructifier au maximum les bénéfices d’une énorme et loyale base de fan en restant indépendant. Si vous traversiez vraiment Los Angeles cette année vous pourriez constater que le rappeur préféré des locaux, c’est effectivement lui.

Pour bien cerner qui est Kennedy, on pourrait le comparer à tout un tas de personnages cool de série, de Fonzy à Dylan de Beverly Hills, mais ça ferait beaucoup de comparaisons avec la télé dans un même article. Kennedy est tellement bon sur ce crédo qu’il n’a pas besoin de beaucoup forcer, de parler de choses exceptionnelles, ni même de tellement rapper. En étant simplement lui même, avec un délivré à la limite du spoken word parfois, il détend le quotidien. Il n’a pas l’ambition d’être un grand rappeur mais, comme dirait le Captaine Nemo, c’est un « designer sonore » qui fournit les parfaites ambiances pour le mode de vie californien, la fête au ralenti sous les palmiers et les grandes traversées en décapotables sur suspensions hydrauliques.
Quasi entièrement produit par The Futuristiks, sorte de pendant funk à ce que sont les Justice L.E.A.G.U.E. à la soul, Get Home Safely est de loin son meilleur projet en date.

 Illustrations : Pierre Thyss

Certains passages sont des extraits épurés et remaniés d’articles écrits pour Tsugi n.60 & n.62 

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La première apparition sur disque de Big Gipp date de 1994, avec son couplet sur Git Up, Git Out des Outkast. Pendant que ses copains se distribuent les coups de pied au cul pour se motiver à faire quelque chose de leurs vies, Gipp a l’air de naviguer entre solitude et paranoïa. Debout aux aurores, il triture un cendrier en attendant que les autres daignent se lever, et repensent à ceux qui ont essayer de l’entuber. C’est aussi la première fois qu’il fait référence aux « mutants ».
Des dizaines de fois dans sa carrière Big Gipp s’est comparé à un mutant, allant jusqu’à appeler son unique album solo Mutant Mind Frame. C’est vrai qu’en se baladant dans Atlanta, ce grand échalas avec une face d’écureuil et une afro, fringué comme s’il s’était habillé dans le noir, ne doit pas être loin de faire le même effet qu’Hank McCoy hors de son labo. Et il n’y a pas que physiquement que Gipp paraît bizarre : Quand il se met à rapper sur les sandwichs bananes – mayonnaise mangés à même la nappe, on en vient à se demander s’il n’est pas complètement fou.
Evidemment Big Gipp a juste sa manière bien à lui d’évoquer les choses. Il n’est ni seul, ni parano, ni fou, mais assez original pour qu’à travers ses yeux, le quotidien d’un noir pauvre et désœuvré du Sud devienne celui d’un X-Men pourchassé par les anti-mutants.

Je ne sais plus où j’ai lu/entendu que « Big Gipp était Gunplay avant Gunplay ». En prenant en compte les contextes et époques différentes, l’idée se défend. L’un comme l’autre est capable, entre deux lignes sur son amour des bagnoles, de venir nous rappeler très froidement que nous ne sommes guère plus que des statistiques insignifiantes, et préfère utiliser des espèces de métonymie plutôt que d’aborder frontalement les choses. Ils partagent aussi des personnages en apparence outranciers, l’un de pimp l’autre de dealer de coke, servant à dissimuler des cicatrices qu’ils n’hésitent pas à rouvrir.

I Know Pain (Mutant Mind Frame/2003)

Il y a une autre figure qui est apparue plusieurs fois dans les chansons de Big Gipp, celle du Boogie Man. S’il a été jusqu’à en faire un titre avec André 3000 c’est sans doute parce que le mot sonne exactement comme il faut pour une chanson de rap…

« I’m Mr. Boogie Boogie From The Goodie Goodie Gip Put my Oogie Oogie Between Your Camel Foot So Stay Put»

…Mais l’obsession de Big Gipp pour le croquemitaine date de bien avant la musique, de quand il était gamin et qu’un fait divers terrorisait Atlanta. Entre 1979 et 1981, une trentaine d’enfants noirs ont disparu. Après deux années d’enquête, la police fini par arrêter un jeune homme noir. Ce dernier est jugé coupable du meurtre de deux des enfants disparus, et dans la foulée, la police clos l’affaire sur les disparitions, persuadée d’avoir arrêté l’unique coupable.
Cet horrible épisode, en plus d’être traumatisant, a tous les ingrédients pour faire fonctionner l’imagination d’un rappeur : la justice blanche qui traite par dessus la jambe une histoire de meurtre dans la communauté noire, des membres du Ku Klux Klan qui tournent autour de l’affaire et des rumeurs de complots. Big Gipp, qui a vécu tout ça à travers ses yeux d’enfants, a enfilé son costume de raconteur pour rendre hommage aux disparus.

Ce n’est peut-être pas clair pour tout le monde, Big Gipp est un membre de Goodie Mob, l’autre grand groupe de la Dungeon Family avec Outkast. Sa carrière solo n’a jamais vraiment décollée et le grand public le connaît plus pour son couplet dans Grillz de Nelly que pour Mutant Mind Frame ou Kinkfolk, son album en duo avec Ali des St. Lunatics.
Les premiers albums d’Outkast et de Goodie Mob sont tellement bons qu’on oublie souvent que la discographie de la Dungeon Family regorge d’autres très bons disques. Ceux de Big Gipp en font partie. Et en ayant régulièrement « muté » pour traverser toutes les époques, modes et styles de la ville (un peu à la manière d’un E-40 dans la Bay, en moins productif), et juré fidélité éternelle à la triplette ‘voiture – strip club – cambrousse’, Gipp concoure au titre de rappeur le plus « ATLien » d’Atlanta.

Illustrations : Gangsterdoodle