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Durant l’été 2013, Alonzo Wash, dit Zilla Zoe, est abattu à Oak Park par des tueurs de Mack Road. Ces deux quartiers de Sacramento sont aussi les territoires de deux gangs rivaux, et à peine douze heures avant sa mort, Zoe provoquait le camps d’en face en apparaissant aux côtés de Mozzy dans la vidéo de The Truth. Sur ce morceau, Mozzy s’en prend à Lavish D et aux rappeurs affiliés à Mack Road, de sang froid, il tourne au ridicule la mort de l’un d’entre eux. En récidivant quelques mois plus tard avec I’m Just Being Honest, il dit avoir déclenché une vingtaine de fusillades meurtrières à travers la ville. Grâce à ces deux morceaux, Mozzy est devenu un des rappeurs les plus surveillés de la région. Surveillé par la police évidemment, étant donné les stigmates atroces à priori laissés par ses chansons. Surveillé par les amateurs de gangsta rap aussi, pas que pour de mauvaises raisons.

A la fin des années 1990, Genaro Brandell Patterson retrouve l’air moite de Sacramento après avoir passé presque dix ans en cage. Surnommé ‘The Beast’ parce qu’il est taillé comme un troll des montagnes, G.P. beugle sur la compilation Konnectid Vol.1 de Suga Free, et un an plus tard sur Too Gangsta For Radio de Death Row Records. Avec sa voix rauque et éraillée, il est un des multiples clones de DMX et Ja Rule pullulant à l’époque. On ose à peine imaginer dans quelles sordides affaires il s’est empêtré pour que Suge Knight veuille lui offrir une chaine en diamants Death Row (qu’il porte sur la cover de son second album), mais G.P. n’obtiendra jamais de vraie signature sur le label. Le vrai fait d’arme de G.P. The Beast, il a fallu attendre plus de quinze ans pour en apprécier la valeur. Sur l’album Finally en 1999, il invite son neveu de douze ans, Timothy, à poser son premier couplet. Lil Tim se projette alors dans une carrière à la Bow Wow, rêve d’être un collégien star pour faire de sa grand-mère une reine. C’est cette dernière, membre des Black Panthers et de la Nation of Islam, qui élève Timothy, depuis que papa est en prison, et que maman n’a plus toute sa tête à force de fumer la poudre noire.

Pendant des années, grand-mère Patterson s’assure que Tim ne s’éloigne pas du droit chemin. Il entre au lycée, chante dans la chorale gospel de Sacramento et multiplie les emplois légaux, de livreur de journaux à vendeur de sandwichs. Mais il semble que l’odeur des bandanas brûlés ait détourné Lil Tim de la lumière. De 2005 à 2008, il est pris dans les tourbillons de son quartier d’Oak Park, et fait plusieurs allers et retours en prison. Il aurait pu mettre le rap de côté si le maire officieux de la ville, C-Bo, n’avait pas assemblé les Mob Figaz quelques années plus tôt. Ce groupe de super héros rap étanche les peines et nourrit les rêves de réussite des hustlers de la région. Et de Timothy Patterson, qui a fait de ses membres, surtout Husalah et The Jacka, de véritables modèles.

Sacramento a toujours été la cousine sombre de la Bay Area. En faisant vrombir les caissons de basses, la Mob Music y dissipe les résidus de poudre et fait coaguler les traces d’hémoglobine. Ici, le rap sert de confessionnal aux meurtriers, hantés par leurs méfaits passés et à venir. Aux côtés du gangster C-Bo (plusieurs fois condamné pour la violence de ses textes) l’autre légende locale se nomme Brotha Lynch Hung. Avec ses images gores débitées à la vitesse d’un FA-MAS, il est un des parrains de l’horrorcore et du rap qui célèbre les tueurs psychopathes. Et comme son collègue C-Bo, il est membre des Garden Blocc Crips, un gang nord californien. En 2010 Timothy décide de faire de la musique son métier. Dans ses bagages, les disques de tous les artistes cités plus haut, mais aussi l’éthique inculquée par sa grand-mère. En montant la « Mozzy Memba Foundation » il crée un label et une association sensibilisant les 12 – 24 ans à l’importance de l’éducation. L’initiative peu sembler étonnante quand on sait que trois ans plus tard, devenu Mozzy, il écrira The Truth et I’m Just Being Honest.

Mozzarella Fella, Mozzy Mobbalotto, The Nummy Nose, les unes après les autres, les mixtapes de Lil Tim passent inaperçues. Ce n’est qu’après être devenu Mozzy qu’il entre dans les radars, bien aidé par son Tonite Show produit par DJ Fresh. Bien aidée aussi par ses deux infâmes morceaux, à jamais gravés dans sa discographie comme dans un casier judiciaire. Après une année 2014 handicapée par une nouvelle incarcération, il prend 2015 à bras le corps. Quatre albums solos, dont l’excellent Bladadah, et des couplets posés dans tout l’Etat de Californie, qu’il a interdiction de quitter.

De retour dans la maison où il a grandit, Mozzy retrouve sa chambre d’enfant et les souvenirs défilent. La crasse que grand-mère retire de sa peau de bébé en lui faisant prendre un bain devient une trainée de cette poudre qui attise la rivalité entre gangs. Ses amis ne sortiront de prisons qu’après leurs soixante ans, parce qu’ils ne parlent pas mais préfèrent regarder. Il applaudit les assassins puis s’enfile des boites d’analgésiques pour ne plus souffrir de la mort de ses proches. Une image sur deux est incompréhensible au premier visionnage, et le vocabulaire se décrypte comme les hiéroglyphes de Vallejo. L’argent est liquide comme le fromage fondu, les hommes de confiance s’étouffent quand les traitres respirent, le blabla des armes automatiques rythme les festivités et les activités. Côte à côte, ces images découpées au laser d’un fusil sniper redessinent la réalité. Sur Messy Murder Scene les scènes s’enfilent comme des perles, et Mozzy zappe de l’une à l’autre sans recharger. Presque cinq minutes sans refrain ni tremblement ni mouvement de paupière. Même quand la production s’énerve et que la tension monte, son rythme cardiaque est réglé au Diazepam. Lil Tim est devenu un rappeur de sang froid, armé d’un flow virtuose munitions illimitées.

Quand Brotha Lynch Hung décrit un corps déchiqueté à coups de massue en écarquillant les yeux, il joue avec la fine frontière qui sépare la réalité de la fiction. Mozzy lui, ne veut laisser aucun doute. Il quitte des scènes de crime pour entrer en studio, puis quitte le studio en laissant derrière lui des scènes de crime. La frontière entre la réalité et la fiction n’est plus brouillée mais éclatée, ce qu’il rappe doit être réel. En entrant dans le cerveau de Mozzy on voit le monde à travers les fissures de son crâne, à la place des yeux un vide comblé par l’adrénaline du meurtre. Comme Husalah à l’époque de Murder On My Mind, il prend du plaisir à tuer, à la chaine, comme accro au refroidissement de corps humains. Mais son sentiment de supériorité est précaire, une simple pensée pour Zilla Zoe ou les déceptions infligées à sa grand-mère, et la psyché de Timothy Patterson vrille d’un tour complet. Avec le crime de sang vient les châtiments psychologiques, le contrecoup qui appelle le percocet et les puits de tristesse sans fin. Un nouveau vide à combler, une nouvelle raison d’empiler les douilles.

Imbibé d’immoralité et de fatalisme, l’air que Mozzy expire est irrespirable. Mais la façon dont il démarre six cent mesures sans vouloir se fatiguer, dont il interprète pour rester crédible en passant de tueur psychopathe à gamin vulnérable, rend l’indéfendable supportable. Pour rafraichir ses histoires vieilles comme le rap, il a son sens du détail aiguisé, mélangé à un argot qui rappelle les inventions d’E-40. « Unapologetic » comme le petit frère Thornton, Mozzy devance et embrasse complètement les reproches qu’on pourrait lui faire, en assumant sa responsabilité dans la hausse des meurtres à Sacramento puisqu’il soutient cette violence. Mais il nous assure au passage que s’en prendre à lui, c’est se tromper de colère « Please don’t judge me but this jungle full of animals ». L’auditeur finit aussi torturé que la conscience de Mozzy, obligé d’abandonner ses propres considérations morales, ou de les laisser se faire écarteler par la complexité du réel dépeint par Mozzy.

Après avoir retrouvé sa liberté de circulation en 2016, Mozzy s’est rendu à Tacoma dans l’Etat de Washington pour un concert. En arrivant sur scène, il confie avoir frôlé l’évanouissement face à une telle vague d’amour. En l’espace de deux ans, il est devenu une des têtes d’affiche de la Bay Area, et son album 1 Up Top Ahk est la nouvelle arlésienne qui fait suer les amateurs de gangsta rap. Dans sa course au double pas, il est épaulé par ses équipiers de la « Mozzy Foundation ». E-Mozzy, son frère au regard placide, est peut-être encore plus violent. Il fredonne ses pensées suicidaires, puis se filme retirer lui-même les balles qui ont percées son abdomen. Les tempêtes de Sacramento semblent autant l’atteindre, mais l’impact de son écriture plus directe est beaucoup plus concret et dur. Avec Fraternal Twins 2, les frères Mozzy ont sorti un des albums les plus sinistres de leur équipe, nous piégeant plus que jamais entre l’envie de mourir et le besoin de tuer.

Avec sa face de basset aux babines pleines de codéine, Celly Ru est de loin le meilleur allié de Timothy. Voyou mélancolique et désabusé, sa Mob Music est rongée par les Judas qui courent les rues de Sacramento. Trop loyal, trop honnête, Celly Ru perd foi en l’humanité chaque matin en versant un filet violet dans son jus d’orange. Comme à Mozzy il y a trois ans, DJ Fresh a produit un Tonite Show à Celly Ru. Ces albums sont des rites de passages pour les rappeurs de la région, un tampon qui valide leur statut de rappeur accompli et reconnu. Avec des samples poudrés de funk et de r’n’b des années 1980, Fresh recrée des ambiances nocturnes, qui accompagnent à la perfection le spleen du solitaire Celly Ru.

Héritier de tous ceux qui, durant les quinze dernières années, ont fait les belles heures de la Bay Area, June On The Beat est le producteur attitré de la fondation Mozzy. En fusionnant culture des slappers qui font trembler les coffres, mélodies laidback du Pacifique et serpents cyborgs de la trap music, il s’est imposé comme ce qu’il se fait de mieux pour marcher sur des cadavres en attendant la mort. Son album commun avec Mozzy, Gang Related Siblings, est un bon exemple de leur alchimie, et du genre de danses macabres qu’ils aiment mener à deux. June prouve aussi qu’E-40 est resté une boussole pour la génération de ses enfants. La production de 1 Up Top sur Mandatory Check (où il chante un refrain à la manière du Stressmatic de My Lil Grimey Nigga) ou celle de I Know The Guy sur le nouveau diptyque d’Earl Stevens, semblent tout droit échappées des albums qu’E-40 sortait il y a six ans.

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En mai dernier Mozzy faisait parler de lui avec Killa City, un single tirant à vue sur les rappeurs de Kansas City. Depuis vingt ans, le nord de la Californie et une partie du Midwest des Etats-Unis sont intimement liés. Les rappeurs des deux côtés collaborent, et les stars californiennes écoulent leurs albums dans l’Indiana et l’Ohio. Même l’assassinat du légendaire Mac Dre par des crapules du Missouri n’a pas complètement entaché la fraternité entre les deux régions. Au diable ces alliances, Mozzy devait soutenir son partenaire Joe Blow. Originaire d’Oakland, ce dernier est sous les feux depuis qu’il s’est proclamé patron de Kansas City. « Rest in peace to Mac Dre, now I’m running KC ». L’affirmation a échaudé quelques gâchettes, et la défense de Mozzy n’a rien calmé. Quelques semaines plus tard, l’auteur d’un des diss tracks contre Blow est retrouvé mort assassiné.

Joe Blow ne souhaitait certainement pas un tel effet papillon. Et après tout, pendant l’incarcération de Rich The Factor, il est vraiment devenu le Roi de KC. Son rap terre à terre raconte la vie lambda des rues d’Oakland, et la sienne avant tout. Père de famille qui regarde sa fille grandir avec inquiétude et bandit prisonnier des circonstances, Joe Blow fait une Mob Music telle que la concevait le regretté The Jacka. Avec ses témoignages sincères et réalistes de la vie des quartiers pauvres américains, adoucis par des productions faites de voix pitchées et de samples des années 1980, Joe Blow donne l’impression de rapper perché sur un nuage. Son dope boy blues aux ambiances légères et mélancoliques a pris une nouvelle dimension le 2 février 2015. Ce jour là, Dominic Newton, neveu de Huey P. Newton l’un des fondateurs des Black Panthers, est abattu au croisement de la 94ème avenue et du boulevard MacArthur à Oakland. Depuis, les choses ne sont plus pareilles dans le nord de la Californie. Les rappeurs sont tous habités par le fantôme de Dominic Newton, et leurs albums sont de longues éloges funèbres, hommages à celui qu’ils appelaient The Jacka.

En parallèle de ses projets avec les Mob Figaz, Jacka a mené une carrière solo. En 2001, il vend son premier album lui-même, dans la rue, comme le veut la tradition locale depuis que Too $hort et E-40 sont devenus riches grâce à cette technique inspirée du deal de drogues. Avec Jacka of The Mob Figaz, puis The Jack Artist en 2005, Jacka livre les plans d’un sous-genre de rap qui va se répandre de la Bay Area jusqu’au Midwest. Il devient l’un des artistes les plus adulés dans ces deux régions, et donne naissance à une génération entière de rappeurs tentant de recréer la magie de ces albums. Parmi ceux-là, Joe Blow est certainement celui dont Jacka est le plus fier. Il a été pour Blow un véritable mentor, le signant sur son label, puis le poussant à monter « Blow Money Records » afin de rester totalement indépendant. « You can murder me but never killed my thoughts » prophétise Jacka sur African Warrior. Sa mort a été un déchirement, mais son esprit et sa musique continuent de vivre à travers les marques de respect et l’influence immense qu’il a depuis quinze ans. Sur l’album You Should Be Payin Me Too !! Joe Blow sample la voix de son ami pour exorciser sa peine, et l’ombre de Jacka plane sur plusieurs titres comme si, quelque part, il était toujours vivant. Malgré tout inconsolable, Joe Blow annonce à la rentrée 2016 qu’il prépare son ultime album, avant de mettre à mort sa carrière de rappeur.

De tous les hommages rendus à chaud, celui de Mistah F.A.B. est de loin le plus poignant. Le long de Forever, il rappe en retenant ses larmes, jusqu’à ce que la tristesse soit plus forte et le fasse éclater en sanglot. Il jure sur l’âme de sa fille que son ami lui manque plus que tout, et l’émotion qui transpire de son freestyle ne laisse aucun doute. Cette année, Mistah F.A.B. a sorti deux excellents albums dont Live From 45, son troisième Tonite Show. Sur les samples de DJ Fresh, il emprunte les flows, les mélodies et les manières de Jacka pour le faire vivre artificiellement une dernière fois. Plusieurs fois sur l’album, Dominic Newton prend possession du corps de Mistah F.A.B., tellement la référence et l’imitation sont évidentes. AOne lui, paie son tribut en laissant son idole introduire Dope As Coke 2 depuis l’au-delà, avant de dessiner son visage dans les kilos du Cartel Sinaloa.

Même l’ordure A-Wax y est allée de son hommage. Pourtant, sa haine pour Husalah et tous ceux qui le fréquentent est inépuisable, mais le respect pour Jacka passe avant tout. D’ailleurs, il s’est encore fait remarquer récemment en épinglant Joe Blow dans un magasin d’Oakland. Il ne lui reprochait rien d’autre que d’avoir inviter Husalah sur son album. Waxfase ne plaisante pas quand il est question de celui qui aurait fait emprisonner plusieurs de ses amis en les dénonçant à la police. Ses brouilles et son comportement sont quelques unes des raisons qui l’empêchent de percer le plafond de verre sur lequel il se cogne depuis des années. Pushin’ Keyz est encore la démonstration de sa facilité à écrire de belles mélodies dans l’air du temps, celles d’un Drake qui a vraiment commencé du plus bas, et dont l’ascension a été stoppée dès le départ, par les chaines du pénitencier pour mineurs. La vie d’A-Wax n’est faite que d’amis morts ou incarcérés, et de traitres. Au fil de sa discographie, il est devenu la Némésis de la Bay Area, avatar de la juste colère et des rétributions célestes. Légitime ou non, sa recherche de vengeance a fini par l’enfermer dans une solitude destructrice. Trempé dans sa bile noire, son nouvel album reflète, encore une fois, cet état d’esprit. Quelques unes des productions de Non Stop Da Hitman y lorgnent vers du OVO light, quitte à parfois frôler la parodie. Mais construites sur les notes d’un piano abandonné, la plupart n’en restent pas moins le parfait cocon pour le misanthrope nord californien.

A l’exact opposé d’A-Wax sur l’échiquier des humeurs, on trouve Berner. Il est le Bizarro de Jacka, un clone raté et difforme qui compense ses lacunes de rappeurs par une attitude positive, un talent pour le fan service et une oreille aiguisée à la production léchée. Il est aussi et surtout un business man avisé, devenu riche en jouant avec les limites de la loi fédérale sur le cannabis. En Californie, la vente est autorisée, mais le marché sature et les gros dispensaires monopolisent de plus en plus les bénéfices. Alors, en parallèle de ses coffee shop, Berner a eu l’idée de développer une marque de produits dérivés pour fumeurs. « Cookies » propose des vaporisateurs, broyeurs, briquets, feuilles à rouler, mais aussi des vêtements pour adopter le style de vie 4/20 vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et contrairement à l’herbe, ces produits sont autorisés à la vente sur l’ensemble du territoire américain. Avec les billets violets du business vert, Berner sponsorise sa carrière de rappeur depuis une dizaine d’année. En abusant des samples mythiques il attise les bons souvenirs, et en s’offrant des couplets de ses rappeurs préférés, il s’est tissé un réseau d’amis aux quatre coins du pays. En duo avec Cam’Ron, B-Real, Messy Marv, Ampichino ou The Jacka, Berner est avant tout un fan de rap devenu directeur artistique, et réalise ses rêves en faisant ses affaires. Mais tout aussi positif et bonhomme qu’il soit, Berner non plus ne digère pas la disparition du Jack, et comme Joe Blow, il a récemment annoncé qu’il entamait avec Hempire et le tout récent Packs, le dernier chapitre de sa carrière.

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Tout le monde n’est pas complètement abattu dans la Bay Area. Il reste une poignée d’irréductibles fêtards, réfugiés dans la nostalgie et les paradis artificiels. Contrairement aux fils de Jacka, Ezale ne révèle presque rien de sa vie privée, préférant raconter son quartier de Funktown et, surtout, sa consommation de drogues, en général de synthèses, de préférence au pluriel. De son Tonite Show s’échappent les vapeurs de la forme la plus pure de MDMA, celles d’une poudre vieillie en fût de chêne depuis les années 1980, l’époque des Whodini et de Superfreak.

Les cachets d’ecstasy sont partout depuis la fièvre Mac Dre. Ce héros culte est l’inventeur de la volontairement débile « Thizzle Dance » et le père spirituel du Hyphy, un sous-genre cartoon aux basses liquides et synthés qui giflent, inspiré par l’effet des amphétamines. Les rappeurs du Hyphy descendent les boulevards en marchant à côté de leurs véhicules sans chauffeurs, déguisés en clown et cachés derrière d’immenses lunettes de soleil. Toujours du bon côté de la farce, ils fondent les soucis et leurs cerveaux dans l’acide, et passent leur vie à rire sur la tombe des hippies qui peuplaient San Francisco. Le père d’Ezale était un hippie justement, et lui a transmis le goût du psychédélisme. Pendant ses hallucinations, Ezale a reçu la visite de Zapp & Roger Troutman, de Charles Manson et d’Anton Köllisch. Sur les samples filtrés par DJ Hawk et DJ Fresh, encore lui, il ravive le feu fun de feu Mac Dre, et l’esprit salace des pionniers de la chatte tels que Too $hort ou Uncle Luke, pour une ride nocturne et défoncée, dans un long tunnel musculo-muqueux.

La potion qui coule un peu plus loin dans les rivières de Vallejo reste encore aujourd’hui non identifiée. L’eau qui descend de ses collines a biberonné plus de rappeurs que certaines mégapoles américaines. Mac Dre est né là bas, mais ce sont les Stevens qui ont dû se trouver les plus près de cette source magique. Tout le monde rappe dans cette famille, a commencé par le père, Earl, plus connu sous le nom d’E-40. Avec une trentaine d’albums en autant d’années de carrière, il est le maire officieux de Vallejo, et son succès lui a permis de soutenir ses frères, cousins et fils dans le business. En posant un couplet sur le remix de I’m From Vallejo en 2015, E-40 a adopté le jeune Nef The Pharaoh dans sa famille.

Tonee Hayes a quatre ans quand son oncle le surnomme « Nef » comme nephew, et quand sa bouille apparait en première page du Vallejo Times-Herald pour une victoire à un concours de jeunes talents. Dès lors il travaille pour devenir une star, épaulé par son frère K. Jewelz, qui produit ses premiers succès dont I’m From Vallejo et Big Tymin’. Le texte et les rythmes ratchet de ce single évoquent Cash Money Records, Birdman, Mannie Fresh et les jeunes années de Lil’ Wayne. Mais dans le clip, Nef porte l’attirail d’un joueur de tennis à l’ancienne, en référence à une vieille bouffonnerie de Mac Dre. Déguisé ainsi, il entend se faire passer pour son successeur, et c’est vrai que l’on retrouve quelque chose de Dre dans sa musique juvénile et festive. Tout est un jeu dans sa bouche, une syllabe étirée comme un rugissement, un gimmick retourné dans tous les sens, et il donne envie de ressortir quelques pas de « Thizzle Dance ». Abordant aujourd’hui la vingtaine, Nef est devenu un jeune homme hyper charismatique, stylisé de la tête aux pieds avec ses dreadlocks décolorées et ses grandes lunettes fumées, son sourire carnassier recouvert d’or et ses vestes Bape multicolores. Avec Meantime, il fait un nouveau clin d’œil à Cash Money, en reprenant la mélodie et les schémas de rimes de Juvenile. Quand il est éclairé au groove des pleines lunes de Cardo, Nef mute en jeune chien funk, mais ce sont les épices de la sauce Louisiane qui complimentent le mieux sa voix de gremlins. Sur Everything Big, les espaces laissés par P-Lo semblent dessiner les contours du Triggerman, et le Pharaoh énumère tout ce qu’il a de « gros » en secouant les bling bling des Big Tymers.

Bay Area et Louisiane ont toujours été étroitement liées par leur rap, depuis que Master P est parti de Californie sur le dos d’un Tank indestructible pour conquérir la Nouvelle Orléans. Cette année, c’est aussi Iamsu qui rend hommage à ce gumbo d’influences avec le EP 6 Speed. Plein des claps et des cloches à trois cent degrés fahrenheit qu’affectionne Mannie Fresh, on y entend aussi les gimmicks de Magnolia, les guitares d’Hollygrove, et les pales de l’hélicoptère qui déposait les Hot Boy$ au milieux des foules en sueur.

De retour du When it’s Dark Out Tour, sa première tournée nationale avec ASAP Ferg et G-Eazy, Nef The Pharaoh prépare Big Chang Theory, un album solo prévu pour 2017. Connus pour leur outrance, leurs inventions de sons et de vocabulaire, les rappeurs excentriques de la Bay ont souvent butté aux portes de l’international. Nef peut-il faire vivre l’esprit facétieux de sa région tout en brisant ce plafond de verre ? Rien n’est moins sûr, mais comme ses collègues, il peut compter sur la population locale, fidèle et très attachée aux rappeurs de la région. La clé vers l’extérieur, c’est peut-être Kamaiyah d’Oakland qui la détient. Comme Ezale et Nef, elle joue sur la nostalgie d’une époque qu’elle n’a pas vraiment connue, mais rend sa musique et ses codes plus accessible. A la manière des albums de YG, A Good Night In The Ghetto est une réinterprétation suave et intelligible du rap Californien des années 1990, où l’esprit de Too $hort est adouci par le charme R’n’B des TLC, où la violence du réel est oubliée au goulot des 40oz et des bouteilles de Hennessy.

L’immortel Too $hort est un des pères fondateurs de la Bay Area, l’instigateur de son esprit entrepreneurial, et l’inspirateur de la Mob Music. Il est aussi un des rappeurs les plus délicieusement misogyne de l’histoire. Quoi de plus logique que certains de ses plus proches héritiers soient des héritières. Lil Debbie était le faire-valoir du White Girl Mob, elle est aujourd’hui le seul membre du trio encore en scelle. Et avec le coup de main d’une bande d’auteurs vicelards, dont le clown Riff Raff, elle continue de faire vivre l’esprit lubrique du bon Too $hort. Son attitude de vieille tenancière de strip club et ses intonations de canailles sont des traces laissées par les sifflets de Blow The Whistle et par les liasses vulgaires de Tyga. Sur son premier album Debbie elle laisse son côté maquerelle prendre le dessus, pour pourfendre les garces basiques et surfer le long des côtes en jet ski. Entre ratchet et function music, Lil Debbie est le genre de mutant farceur que seule la Bay Area est capable d’enfanter.

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Assis dans un bar de Berkeley, Brandon McCartney dit Lil B, regarde la peinture d’un château flottant dans un océan de nuages « c’est à ça que ressemble la musique que je veux faire ». Malgré lui il inspire alors le terme « Cloud Rap », et sept ans plus tard cette anecdote anodine ressemble à l’origine d’un phénomène. Elle est aussi une belle métaphore de la carrière solo de Lil B, faite d’une suite d’heureux accidents qui confine au miracle. Sur I’m Thraxxx en 2009, ses freestyles empruntent autant au réalisme absurde de Tony Yayo qu’aux exubérances d’OJ Da Juiceman. Et comme ces deux rappeurs, Lil B se lance à l’époque dans une course contre lui-même et les limites de la productivité. Au milieu de ses mille et un « Based Freestyles » on trouve l’album 6 Kiss, et un autre miraculeux hasard intitulé I’m God. Le morceau est produit par un beatmaker de chambre, Clams Casino, qui dans son New Jersey natal essaie péniblement de recréer le son crasseux des premiers albums de Mobb Deep. Grâce à Dieu, il échoue complètement, et par accident, son sample d’Imogen Heap évoque la puissante douceur d’un château flottant dans un océan de nuages.

Squadda B et Mondre M.A.N. de Main Attrakionz reconnaissent dans la musique de Clams Casino les vents mélodieux de la Bay Area. Ces fans des Mob Figaz entendent dans ces nappes éthérées les échos du Jack Artist, et les utilisent pour raconter le quotidien des gamins désœuvrés d’Oakland. Sept ans plus tard, aidé par le nez et l’oreille de Yams, puis par le succès mainstream d’ASAP Rocky, ce son incubé dans la baie de San Francisco est devenu global. Il existe certainement une réalité où Lil B et Clams Casino sont célébrés comme des Rois pour l’influence qu’ils ont eu sur le rap des années 2010. Dans la notre, ils sont restés des curiosités, et les Dieux du « Based World », ce syncrétisme fondé par Lil B The Based God. Pendant des années les deux compères n’ont été reliés que par leur connexion internet, mais en 2016 les Romus et Romulus du Cloud Rap se sont enfin croisés sur Terre.

En appelant son album 32 Levels Clams Casino cite I’m God comme des écritures sacrées. Sa production moite et légèrement saturée rappelle l’esthétique originelle du Cloud Rap, les jungles de la colère divine d’Aguirre, le hippie trail de Katmandou. L’atmosphère est idéale pour le rap impressionniste du Based God, son déluge d’interjections et de prédications positives sur la tolérance et l’ouverture de nos consciences. On imaginerait à tort que Clams Casino et Lil B tentent ici de se réapproprier le style qu’ils ont créé il y a sept ans, parce qu’en réalité personne n’a jamais réussi à émuler leurs merveilles.

Sur twitter en 2011, le basketteur Kevin Durant exprimait avec véhémence son incompréhension face à la popularité de Lil B, sous estimant au passage la foudre des fidèles et le courroux du Based God. Ce dernier répondra en jetant une malédiction à la star, lui augurant un futur vierge de titre NBA. Depuis, Durant et les Thunders démarrent les saisons en favoris, pour toujours échouer aux portes des Finales. Chaque année, Lil B multiplie les provocations, refuse de lever sa malédiction s’il n’a pas d’excuses, dédie des chansons à son bizut et s’offre même des apparitions sur ESPN et NBA TV pour en rire avec leurs chroniqueurs. Cette année, les Thunders ont mené 3 à 1 dans leur duel face aux Golden State Warriors. Il n’a suffit que d’un tweet de Lil B rappelant que la malédiction n’était pas levée pour que la pression revienne sur Durant, pour que cette avance fonde comme neige et que les Thunders soient à nouveau éliminés. « The Curse Is Real » titrent les magazines sportifs. A bout, Kevin Durant finit par prendre la seule décision possible, et après huit saisons passées dans l’Oklahoma, il quitte l’équipe de son cœur pour rejoindre les Warriors supportés par le Based God, qui ne peut décemment pas maudire sa propre équipe. Il avait suffit à Lil Wayne d’affirmer être « Best Rapper Alive » pour le devenir, « I’m God », dit Brandon McCartney.

Dans les couloirs de l’Oracle Arena, Kevin Durant croisera Lil B mais aussi E-40 et toute sa famille, également grands amateurs de sport. Pour l’instant il peut les retrouver en écoutant The D-Boy Diary, le dernier diptyque d’Earl Stevens. Sur Flash On These Bitches, Forty entre sans complexe dans l’univers farfelu du Based God. Comme dans l’Égypte ancienne, les Dieux de la Bay Area marchent parmi les hommes et personne n’a plus les pieds sur terre que Lil B. Il ne dénote jamais aux côtés de ses collègues, même au milieu des Mozzy, Mistah F.A.B., Celly Ru et Philthy Rich sur le posse cut mélancolique Barely Know My Name.

Quand il débutait, sous l’égide du grand Too $hort, au sein du boys band post-hyphy The Pack, Lil B rappait aux côtés de Young L. Ce dernier était censé avoir raccroché les gants, mais comme son parrain Too $hort, il n’arrive pas à s’arrêter. Avec The Boo Ghost EP, Young L ressort les productions qui ressemblent à des combats de robots géants, et rappe comme un synthétiseur sur des rayons lasers. Les fantômes fluos qui apparaissent sur le visuel, et sur les torses des rappeurs du coin, sont les logos de la ligne de vêtements de Young L. Ce nouvel EP est aussi un moyen d’en promouvoir la nouvelle collection.

Il y a treize ans à Berkeley, décidément terre de miracles, Koran Streets se réveillait d’un sommeil de plus de six mois. Les vapeurs de gasoil qui ont causé ce long coma ont également laissé son corps mutilé. Aujourd’hui, le visage brûlé de Koran est connu dans la Bay grâce à ses rôles dans Licks en 2013 et dans Kicks en 2016, deux films utilisant Oakland comme décor pour raconter la vie des quartiers pauvres américains. Cette vie, la sienne, Koran la dépeint aussi dans You.Know.I.Got.It. Dans la façon dont les charlestons claquent, dont les années 1980 sont samplées, dont la tristesse est essorée, on entend le va et vient du Pacifique, mais quelque chose est différent dans sa musique. C’est comme si Koran Streets n’avait entendu du rap local qu’un écho lointain. Avec une écriture on ne peut plus brute et directe, pleine de ces détails anodins qui imposent un réalisme vivide, il fait revivre ses souvenirs d’enfance, ses journées à dealer depuis la jardin de sa mère, et la mémoire de son ami J.B. The Legend, décédé il y a quatre ans.

Annoncé depuis 2009, finalement devancé par plusieurs dizaines d’autres projets, l’album Black Ken de Lil B devrait sortir dans quelques semaines. Revigorés par la rencontre avec Clams Casino, décidés à célébré la mémoire de Yams décédé l’an dernier, Brandon, Lil B et le Based God sont parés pour un nouveau miracle, la razzia de Grammy Awards et la démultiplication des soupes aux ravioli. My House, le premier extrait produit par Metro Boomin, est une réécriture de Crossroads des Bone Thugs N Harmony. Plus tôt cette année, Live My Life rappelait les années 1990 et l’ATL Bass de DJ Smurf. Le château du Black Ken pourrait donc être bâti avec les souvenirs de ceux qui ont inspiré le « Based World ».

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Etendu au pied du Golden Gate, avec vue panoramique sur l’océan, West Oakland abrite le QG de ceux qui tiennent la Bay sous tension depuis dix ans. Cette zone paradisiaque a longtemps été rongée par une guerre fratricide, opposant les gangbangers de Cypress Village à ceux du Acorn Projects. En 2003, les rappeurs de ces quartiers mitoyens tentent d’enclencher un processus de paix en collaborant sur la mixtape Acorn & Cypress. J. Stalin de Cypress Village et Shady Nate d’Acorn participent aussi à l’apaisement de ces tensions en fondant Livewire Records quelques années plus tard.

Après sa sortie de prison en 2002, J. Stalin apprend la musique et son business en fréquentant DJ Daryl et Richie Rich, deux pionniers qui ont façonné le rap local et influencés toute la Californie. Suite au décès de Mac Dre, Stalin est investi premier secrétaire de Thizz Entertainment, et fort de cette expérience de chef, monte Livewire Records en 2006, une entreprise indépendante qui devient vite un des labels les plus prolifique de la Bay Area. Depuis On Behalf Of The Streets, son premier solo sorti cette année là, J. Stalin et Livewire sont l’avant-garde de la New Mob Music, un rap attaché à la terre et aux territoires, enrobé d’une fourrure retro-funk.

Venus des quatre coins d’Oakland et de la région, beaucoup de rappeurs confirmés passent par le cercle Livewire. HD, Stevie Joe, Lil Rue, Shady Nate, aujourd’hui Mozzy, tous doivent une partie de leur réputation aux disques produits par le label de J. Stalin. Ces dernières années, Philthy Rich est l’affilié du clan Livewire qui fait le plus d’étincelles. Originaire d’East Oakland, il s’est fait grand spécialiste des blockbusters au tracklisting ronflant, en appréhendant le public de ses collègues comme des marchés à conquérir. Cette année, sur Real Niggas Back in Style et SemCity MoneyMan 4, il s’est adjoint les services de Zaytoven, Rick Ross, Jim Jones, Paul Wall, Young Dolph ou Bleu Davinci, et de tout ce que les scènes de Detroit et de Californie du Nord ont de plus électrisant, d’Icewear Vezzo au Band Gang, en passant par Ezale et Mozzy. Avec ce dernier, sur leur album commun Political Ties, ils ont coupé la mélancolie du dope boy blues au souffre de la trap music, et revendiquent cette évidence : ils sont les deux rappeurs les plus populaires de leur région en 2016. Ce sont aussi les inimitiés qui lient Philthy Rich et Mozzy, ayant tous les deux été les cibles de Lavish D, ce rappeur des quartiers sud de Sacramento qui prend plaisir à mettre en doute la crédibilité de tous ceux qui chantent la rue.

West Oakland a aussi la réputation d’être un des plus grands supermarchés de la drogue de la côte pacifique. Sur les productions aqueuses de l’excellent Crack Baby, Lil Blood nous raconte comment cet environnement a détruit sa famille, et comment il l’a transformé en crapaud inconsolable et insomniaque, accroc au sexe, au sirop et aux pilules colorées. June On The Beat liquéfie l’essence de la mob music pour le faire couler sur les coassements de ce rappeur au timbre amphibien. Une alchimie qui a fait de Lil Blood un des soldats les plus en forme du Livewire cette année, et qui lui a permis de faire le meilleur album de sa carrière. Mais depuis les deux volumes de Based On A True Story, c’est Shady Nate le rappeur le plus doué de l’ouest de la ville. Maintenant à la tête de Shady Nation, il n’en est pas moins resté proche de J. Stalin, très présent sur Mobbin Fa Life. En plus d’allier technique et aisance naturelle avec toujours autant de facilité, Nate est resté maitre dans l’art de s’offrir les productions qui laissent le goût métallique du mercure sur le palet.

Sur le trottoir qui longe le barber shop dont il est propriétaire à Modesto, J. Stalin surveille sur son portable les chiffres de ventes de son dernier album. Comme à l’accoutumé, le boss de Livewire est numéro un en Californie du Nord, cette fois-ci bien placé devant le dernier Jeezy et un Best Of du regretté Leonard Cohen. Dans son dos, Nef The Pharaoh, Lil Blood, Ezale ou encore Philthy Rich se succèdent, venus fêter l’ouverture du Livewire Hip-Hop Barbershop début décembre. Comme le premier du nom, On Behalf Of The Streets 2 est entièrement produit par Tweed et Dotrix alias The Mekanix, le duo avec qui Stalin façonnait la New Mob Music il y a dix ans. Un album très personnel, mémoire d’un hustler regardant les traces de poudre dans le rétroviseur, fixant le bonheur et la légalité à l’horizon. Les Mekanix savent mieux que quiconque construire des albums au sequencing fluide, naviguant dans toute la culture locale, sa tradition retro-funk et ses productions hydrauliques, ses clins d’œil à Cash Money et son gangstérisme mélodieux. Dans l’écrin parfait pour les mélodies de sa voix androgyne, le très productif patron de Livewire tient lui aussi un de ses meilleurs disques depuis longtemps. En ajoutant à l’addition leur album Under The Hood et le Stranded On The Wire de leur artiste Vellione, les Mekanix ont été royaux tout au long de l’année.

De l’autre côté du Golden Gate, à San Francisco, Mozzy entame un nouveau concert. A la moitié de sa prestation, il invite sur scène un grand échalas au look de basketteur fraichement refoulé de la draft. Ce gamin est un de ceux qui font vivre sous assistance la scène locale, notamment grâce aux remous aquatiques de son Get In It. On entendait cette chanson sur une compilation parrainée par Lil Blood l’année dernière, depuis elle est devenue un hit que ce Lil Yase partage avec son partenaire Yatta. Avec son remix invitant Nef The Pharaoh, Lil Blood et Mozzy, Get In It a été la rampe de lancement pour From The Block Too Alot le récent album solo de Lil Yase. Aujourd’hui dans la ville de San Quinn, ce sont les vents du Midwest qui soufflent le plus fort, et dans le rap marmonné de Yase on entend parfois plus celui de Chicago et Detroit que celui de ses ainés. Aux côtés de Lil Yase et Yatta, Llama Llama est un autre Mohican de Frisco, et son Body Bags est lui aussi très inspiré par la Drill Music. Si ces gamins se comptent sur les doigts d’une main, c’est en partie dû à la gentrification de leur ville. Depuis l’époque de Rappin’ 4 Tay, San Francisco a vu sa population noire être divisée de moitié, et par conséquent sa scène rap réduire comme peau de chagrin. Le rapprochement de ces jeunes rappeurs avec Livewire et Mozzy Records pourrait donc être salvateur pour la scène locale.

Certains rappeurs veulent vendre du rêve, sur Cookie World 2 Cookie Money ne débarque qu’avec ses briques en guise de marchandise. On l’a parfois aperçu aux côtés de Joe Blow et Philthy Rich, ce résident d’Oakland est lui très porté sur les sonorités venues du Michigan. A vrai dire, les gangsta rap d’Oakland et de Detroit sont tellement liés, qu’on ne sait plus qui influence qui aujourd’hui. Les deux scènes partagent un amour inconditionnel pour le gangsta bounce, et comme Payroll et Vezzo à Detroit, Cookie Mooney, sorte de Boosie Badazz sans âme ni émotion, aime passer ces vieux classiques orléanais au freezer pour en glacer la sève.

I’m a hypocrite, I’m a contradiction. Sometimes I’ll be on my black history, sometimes I’m like fuck the world. I go through different phases of my life. Sometimes I’m sad, I’m sick, I’m on drugs, I’m depressed. I’m just going through it. I’m human.” Ces derniers temps Mozzy est particulièrement émotionnel, et les très mélodiques Thankful For You, Asswhoopin, Ima Gangsta mettent en avant le côté faillible de sa personnalité. Ces singles introspectifs rendent hommage à une petite sœur, remercient une mère pour les roustes collées, et sont annonciateurs d’un nouvel album, Fake Famous, produit et dirigé par son manager Dave-O. Avant de s’envoler vers Houston où il tournera des vidéos pour son album commun avec le légendaire Trae The Truth, Mozzy s’est enfermé quelques jours à Los Angeles pour enregistrer plusieurs titres avec le tout aussi écorché et turbulent Gunplay. L’ancien chœur de gospel se prépare donc une année 2017 al dente, à peaufiner le head shot 1 Up Top et malaxer les pépites de mozzarella.

Encore une fois, depuis le 2 février 2015 les choses ne sont plus pareilles dans le nord de la Californie. Mais en 2016, comme chaque année depuis ce jour de 1983 où Todd Shaw a croisé Anthony Addams au coin d’une rue d’Oakland, la Bay Area est restée la meilleure région de rap au monde.

illustrations : Hector de la Vallée

Pour fêter les cinq ans de la collaboration entre Pure Baking Soda et Hector de la Vallée, 50 packs comprenant cinq sérigraphies ‘Bay Area’ et un poster disponibles en cliquant ici.

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Avocat le jour, Matt Murdock devient le super héros Daredevil aussitôt la nuit tombée sur New York et son masque à cornes rouges enfilé sur le crâne. Son alter ego lui permet au moins trois choses. D’abord, de séparer sa personnalité et sa vie en deux. Ensuite, de protéger incognito Hell’s Kitchen, son quartier de Manhattan qu’il chéri comme une mère. Enfin, cela l’aide à libérer une part d’ombre sommeillant en lui, incompatible avec la vie diurne et normale à laquelle aspire Murdock. En suivant le comics Daredevil de page en page, on est trainé dans la crasse d’Hell’s Kitchen autant que dans la psyché tourmentée du héros aveugle de Marvel. Ses histoires à la voix narrative, comme si nous entendions sa conscience parler, font échos à ce que raconte la musique du rappeur Ka. Et vice versa.

Le jour, Kaseem Ryan serait un pompier de New York. C’est en tout cas ce que l’on raconte, lui n’ayant jamais confirmé (ni infirmé) l’information. Son alter ego ne prend vie qu’une fois la ville plongée dans le noir, à en croire l’ambiance de ses clips et des photos prises et affichées sur son blog. Pour devenir Ka, il n’enfile pas de masque mais écrit sur son territoire, le quartier de Brownsville à Brooklyn, dont il est une sorte de conteur et d’ange gardien.

Le pouvoir de Ka, c’est d’arriver à décrire et raconter le Brooklyn de la « Crack Era » trente ans après, mais de manière assez vive pour laisser croire que cela se passe aujourd’hui. Dans les années 80, Kaseem a vu les sols de Brownsville se fissurer pour laisser échapper des humains à moitié morts, amaigris et rongés par le crack. « J’ai vu des Zombies, confie-t-il, des sols jonchés de matériels d’injection. J’entendais des coups de feu et des gens mourir chaque soir. » C’est là où s’arrête le parallèle avec Daredevil : Ka n’a pas perdu l’usage de ses yeux et est forcé d’observer Brownsville tomber dans la décadence. En grandissant dans cette petite bulle d’enfer sur terre, Kaseem raconte qu’il est courant d’avoir eu un revolver entre les mains avant 12 ans, que l’ont voit ses voisins dépérir sans pouvoir intervenir, quand on n’est pas simplement forcé de les voler pour survivre. « Nous n’étions pas des mauvaises personnes, juste affamés. C’est la faim qui pousse à faire ce genre de choses. »

Un Crime Dans La Tête

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Son dernier album Days With Dr. Yen Lo débute par un supplice. « Blood, Blood, Blood… » du sang coule de la pointe d’un stylo et tombe au compte goutte sur le front de l’auditeur. On peut y voir une métaphore du style de Ka, qui s’est toujours efforcé de faire ressentir dans son écriture à quelle point il est habité par des choses qu’il aurait préféré ne pas connaître. « Je saigne dans mes chansons, parce qu’elles sont des extensions de moi-même. » Mais c’est aussi une référence aux tortures et manipulations psychologiques de celui qui donne son nom à l’album. Le Dr. Yen Lo est le savant fou Chinois du film The Manchurian Candidate, celui qui hypnotise Frank Sinatra et Laurence Harvey pendant la Guerre de Corée, afin de les transformer en assassins.

C’est encore Brownsville qui sert de décors à ce nouvel album. Days With… est un récit Noir sur New York, où ses rues sont évoquées à travers des contes funestes, des emmêlements de symboles et un labyrinthe de longues métaphores filées. On suit la voix de Ka, à priori poursuivi par la police, traversant des rues sèches comme un désert, pour décrire les conséquences d’une course à la fierté et aux richesses matérielles. Si les interludes, tirées du film qui inspire le thème de l’album, laissent entendre que quelqu’un subit un lavage de cerveau, on ne comprend qu’à la toute fin que les victimes potentielles ne sont autre que l’auditeur et les personnages de Ka : endoctrinés par une force invisible, ils ont été placés sur la ligne de départ d’une spirale menant au crime, à l’auto destruction et finalement, à la pauvreté dans toutes ses formes. Avec le titre Day 777, c’est aussi le rap qui est désigné victime de cette lobotomie, quand il se polit, se conforme, pour s’adapter à un moule qui le mène à sa perte. Quant à Ka, il conclue que si lui est toujours debout (dans la vie et dans son art) c’est certainement signe d’une élection divine.

Les textes complexes, faits de doubles voire de triples sens, rendent impossible la compréhension de chaque ligne à la première écoute. Ils font de Days With Dr. Yen Lo une sorte de manuel à décoder, d’autant plus qu’il est construit comme un journal dont les pages ne suivent pas l’ordre chronologique. Le travail d’écriture de cet album est, encore une fois avec Ka, hallucinant. Absolument chaque ligne prise à part reste lourde de sens, tout en ayant une place qui semble pensée à la fois dans le contexte de la chanson, et dans tout le storytelling de l’album. « Picasso ne pointe pas ses peintures en disant ‘yo, là c’est un taureau, là c’est un femme’. Je ne ferai pas ça non plus. Tu vois un taureau là ? Bien. Tu vois une femme ? Bien ! Ne me demandez pas d’expliquer ce que j’ai dessiné. » Et chacun reste libre de décrypter les symboles et allusions du Dr. comme bon le lui semble.

Ka donne du poids à chacun de ses mots grâce à son flow proche de la conversation, parfois presque chuchoté, comme s’il rappait avec la peur d’être entendu par quelque chose qui rôde. « Mon frère Ka rappe comme un prophète sur le sommet d’une montagne » dit Roc Marciano, et c’est vrai que l’impression d’entendre le prêcheur d’un culte hérétique est permanente. Par le passé, le flow sombre de Ka a pu faire penser à celui d’un cousin insomniaque de MF Doom ou Prodigy. Sur cet album, les variations et les harmonies chantonnées ou marmonnées rappellent parfois Raekwon, plus souvent Max B. En attendant Ice Cream Man de son partenaire Roc Marciano, l’évidence était devenue claire pour tout le monde, Biggavelli est partout dans le rap de Roc Marci, et sur Days With… on commence à en trouver quelques éclaboussures chez Ka.

Days With Dr. Yen Lo est en réalité un album en duo. Il est entièrement produit par Preservation, DJ et beatmaker, notamment pour Mos Def, et avec qui Ka avait déjà travaillé sur le EP 1200 B.C. l’année dernière. Le travail de Preservation complète et accompagne parfaitement les textes de Ka. Ses jeux sur les espaces et les silences pour créer des mouvements font osciller l’ambiance entre tension invisible et paranoïa. Le grain et les rythmes lents renforcent le côté suffocant du disque, pendant que ses samples précisément découpés de prog-rock des 70’s, nous replongent à l’époque des propagandes de la Guerre Froide. Preservation n’utilisent que très peu de boite à rythme, préférant avoir recours à des boucles d’instruments et rythmer ses productions avec des changements et superpositions de boucles. Encore une fois, c’est un choix qui nourrit la sensation d’oppression et l’aura mystérieuse dégagée par l’album.

Days With Dr. Yen Lo partage les qualités de The Night’s Gambit, précédent opus de Ka, la même écriture léchée et des drones atmosphériques en guise de production. « J’ai sorti Gambit pendant qu’on travaillait sur Yen Lo. Cet album était très influencé par le travail que j’entamais avec Preservation. » Mais cette fois, le concept global de l’album est poussé encore plus loin. C’est pourquoi Days With… est aussi un album opaque, qui n’accèdera jamais aux radios. Pourtant, et seul le temps permettra d’y voir un peu plus clair dans la brume du Dr. Yen Lo, il pourrait s’agir du meilleur album du héros de Brownsville. Une pierre de plus dans une discographie qui, avec quatre victoires pour quatre batailles menées, est sans conteste l’une des meilleures des années 2010.

Origines Secrètes

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Les récentes réussites de Ka paraissent encore plus fortes quand elles sont replacées dans leur contexte, au bout de son parcours chaotique et de son éclosion tardive.
Ka a commencé le rap très jeune, tout juste après avoir entendu les premières rimes de Slick Rick au début des années 80. Sa carrière, on pourrait la résumer avec cette anecdote qu’il raconte souvent : au début des années 90, il se retrouve à un concert de celui qui deviendra bientôt une légende, The Notorious B.I.G. Le manager de ce dernier, Puff Daddy, harangue la foule et demande si quelqu’un se sent capable de défier son poulain dans un duel d’improvisation. Kaseem, persuadé de pouvoir rivaliser, lève la main, pour aussitôt se raviser.

Les hésitations et les rendez-vous manqués sont légions tout au long du parcours de Ka, heureusement sa famille et ses amis vont régulièrement lui remettre le pied à l’étrier. C’est un de ses cousins qui le présente à Mr. Voodoo, avec qui Ka et L Swift formeront le groupe Natural Elements. Les premières traces de Ka sur sillons se trouvent sur leur premier EP sorti en 1994 chez Fortress Records et produit par l’un des fondateurs du label, Charlemagne.
Mais dans la foulée, Kaseem quitte de lui-même le groupe, ne se jugeant pas au niveau des autres membres. Il est alors remplacé par A Butta et ne profitera pas de leur deal avec Tommy Boy Records. En 1998, il forme le duo Nightbreed avec son ami Kev, dit Oddbrawl. Epaulés par Charlemagne, ils sortiront le EP Two Roads Out The Ghetto, toujours chez Fortress Records, puis quelques singles et démos.

L’histoire de Ka aurait pu s’arrêter là. Malgré les démos envoyés aux labels, Nightbreed n’obtiendra jamais de contrat, et les deux amis finissent par lâcher l’affaire. Mais poussé par la passion et hanté par les vieux fantômes de Brownsville, Ka continue d’écrire et d’enregistrer des chansons dans son coin, même si rien ne sort, puisque rien ne le satisfait jamais complètement. Il dit avoir plusieurs milliers de chansons écrites à cette époque, stockées dans des disques durs ou confinées dans des cahiers de rimes.

L’air Giuliani, puis la crise des années 2000, n’aident pas à améliorer la situation à Brownsville. La présence policière s’accentue, comme les tensions, et « The ‘Ville » accueillent de plus en plus des gens chassés des quartiers alentours par la gentrification. Pour documenter une bonne fois pour toute la vie de son quartier, et remercier voisins, amis et famille qui l’ont porté et supporté jusqu’à présent, Ka se décide à sortir un album solo. En 2008, Iron Works est écrit comme un premier et un dernier disque, un adieu au rap.

Année Un

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Quasi entièrement produit par un ami du Bronx surnommé Yanedus, Iron Works n’est tiré qu’à 1 000 exemplaires, que Ka offre à son entourage et à quiconque assez curieux pour l’écouter.
La magie du bouche à oreille fait le reste, jusqu’à ce matin où Ka reçoit un coup de fil de GZA. Impressionné par Iron Works, le membre du Wu-Tang veut inviter Ka sur son album solo. Quoi de mieux pour terminer sa carrière que de rapper une dernière fois avec une de ses idoles ? Le morceau Firehouse aurait pu être le dernier clou planté dans le cercueil de Ka, s’il n’avait pas aussi déclenché sa rencontre avec celui qui produit le morceau : Roc Marciano.

Comme à tout héros de comics, ce qu’il fallait à Ka, c’était peut-être un mentor. C’est le rôle que va jouer pour lui Roc Marciano. Celui qui s’apprête alors à sortir Marcberg, l’un des premiers classics new-yorkais des années 2010, se lie d’amitié avec Ka et le pousse à poursuivre dans le rap. Aussi bien dans l’écriture que dans la production d’ailleurs, en expliquant à son collègue de Brownsville que si lui y arrive en s’y étant mis par dépit, il n’y a pas de raison qu’il ne devienne pas aussi un producteur correct.

C’est ainsi que quatre ans plus tard, Grief Pedigree voit le jour. Entièrement produit par Ka, avec pour seul invité Roc Marci. Encore une fois, la tournée des labels reste infructueuse, alors l’album sort en total indépendance, avec un Ka au four et au moulin. Il écrit, produit, fait la pochette et se lance dans la réalisation de clips. Le premier single Cold Facts, pur jus de Ka avec sa boucle hypnotique et son joyau lâché par seconde, est aussi la première vidéo filmée et réalisée par le rappeur. Quelques tutoriaux YouTube, une utilisation tâtonnée de iMovie, et Ka se découvre un nouveau hobby. Sa femme lui offrira ensuite Final Cut Pro, et les morceaux de son album seront clippés un à un par le rappeur.

DAVAL and RYAN

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Fatbeats était un magasin mythique du Lower East Side de Manhattan. Point de vente du premier projet de beaucoup de rappeurs new-yorkais et vrai lieu de rencontre pour toute une scène qui se formait en 1994. Aujourd’hui, le magasin est fermé, mais c’est à son ancien emplacement que Ka s’est symboliquement posté, un carton plein de disques à ses pieds, pour vendre lui-même son album. Très peu de gens sont venus lui acheter Grief Pedigree, mais un matin, un type débarqué du New Jersey prend un exemplaire, en expliquant que c’est par Mos Def qu’il a entendu parler de Ka. Cet homme, DJ et producteur pour celui qui se fait maintenant appeler Yasiin Bey, c’est Preservation. Une rencontre qui donnera naissance quelques années plus tard au EP 12 000 B.C. et à l’album Days With Dr. Yen Lo. Parce qu’un super héros a aussi besoin d’un sidekick…

« Je ne suis pas un génie. J’ai dû travailler dur pour devenir bon. » Pour faire une musique pleine de flashbacks, de regrets et de réflexions sur le passé, il fallait bien que l’âme de Ka vieillisse un peu. En racontant sans fierté son passé de criminel qui en a trop vu, en nous faisant parcourir les allées les plus sombres du Brownsville d’hier et d’aujourd’hui, il prêche pour une forme de repentir et réalise un petit miracle dans le milieu très jeuniste du rap : être mature, sans en faire un postulat ou chercher à donner une leçon.

De Grief Pedigree à Days With… en passant par Night’s Gambit, ses textes denses et à tiroirs ont tantôt transformé Brooklyn en no man’s land, tantôt donné vie à ses murs et à ses nuits. Entre rêves perdus de richesse, course à la survie et contre les circonstances, questionnements moraux et références cinématographiques pointues, le rap de Ka est celui d’un personnage complexe et d’un véritable auteur. C’est aussi une esthétique léchées, avec des choix de productions forts afin d’avoir une véritable patte sonore, notamment en n’utilisant que très peu de boites à rythmes. Les basses et caisses claires peuvent être remplacées par des bruitages sourds et menaçants, comme les mécanismes d’horloges d’Our Father, qui semblent provenir de la boite crânienne en ébullition du rappeur. Des ambiances pesantes qui donnent l’impression de nous faire porter, avec Ka, le monde sur nos épaules, et épousent parfaitement son flow et l’univers dessiné par ses textes. En résumé, Ka est la preuve que l’on peut avoir la quarantaine, suivre les canons du rap des années 90, tout en continuant à expérimenter et à proposer une musique innovante et personnelle.

« La musique, c’est mon échappatoire, ma thérapie. J’en ai besoin pour rester sain d’esprit. Ca me permet de me débarrasser de ces images noires qui m’encombrent la mémoire. Je ne fais pas ça juste pour que ce soit fait, je le fais parce que j’ai besoin de le faire. »

illustrations : Hector de la Vallée

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Faire le tour du rap de Los Angeles revient à traverser les mille kilomètres de la ville à pied. Même en ne s’intéressant qu’à ces deux dernières années, il faudrait des pages et des pages pour simplement énumérer chaque disque, sous-genre ou micro phénomène nés là-bas. Parce que même si elle n’a plus l’éclat d’antan, Los Angeles reste une grande ville de rap, fonctionnant d’avantage en coulisse que par le passé, mais toujours laboratoire. Et pendant que Kendrick Lamar et TDE se sont envolés vers d’autres sphères, la Cité des Anges continue de vivre grâce à la musique de groupes d’artistes très différents, représentant chacun une des multiples facettes de la ville. Contentons nous d’en survoler trois : Les premiers ont transformé l’énergie solaire en machine à hits, les deuxièmes ont ravivé leur créativité à l’ombre des palmiers, et les derniers sont devenus des héros locaux en célébrant le traditionnel mode de vie californien.

Dijon McFarlane, dit Mustard, a fait ses classes en tant que DJ dans des soirées étudiantes d’Hollywood. De cette expérience, il dit avoir tiré la capacité de deviner avec une précision mathématique ce qu’un public souhaite entendre pour s’amuser. Pourquoi ne pas mettre à profit cette science de la fête pour produire une musique qui donnerait envie de danser à tous les coups? C’est après s’être posé cette question que DJ Mustard est passé des platines aux boites à rythme, afin de « donner naissance » à la ratchet music.
Pour bricoler ce son très épuré, Mustard a dépouillé deux styles californiens: les rythmes saccadés proviennent du jerk angeleno et les synthés hyphy de la Bay de San Francisco.
Une troisième influence transparait, peut-être moins évidente parce qu’originaire de bayous qui s’étendent à plusieurs milliers de kilomètres de Los Angeles. Les claps, les basses et les claviers épars rappellent aussi – surtout – le rap crado de Louisiane, celui de Young Bleed ou de Juvenile. Ce n’est pas un hasard si avec le temps, les jeunes acteurs de la ratchet music ont multiplié les références aux rappeurs de Baton Rouge et de la Nouvelle-Orléans, ont samplé certains classiques ou invité quelques légendes de là-bas.
Cet assemblage a engendré une ambiance salace, presque porno, comme si la musique cherchait à mimer le déhanché de la plus lubrique des strip-teaseuses de Sunset Blvd. C’est d’ailleurs de cet atmosphère que le son de DJ Mustard tient son surnom de ratchet, mot d’argot sans véritable équivalent en français, servant à designer une fille à la fois trash et furieusement sexy.

Avec le succès du single Rack City (deux millions de singles en un an), DJ Mustard s’est vu immédiatement estampiller hit-maker. Un an après ses débuts dans la production, il collabore déjà avec des stars du billboard tels que 2 Chainz ou Meek Mill, et est vite forcé de réappliquer la formule Rack City pour créer des tubes à la chaine. Mais plus intéressant, en attirant les projecteurs sur lui, Mustard draine quelques talentueux camarades. Englobés dans le mouvement ratchet à leur tour, de par leur affiliation au DJ ou simplement parce qu’ils sont jeunes et californiens, ces artistes s’appellent YG, Ty$ ou Joe Moses.

Originaire de Compton, le rappeur YG a été le premier à collaborer avec Mustard : la ratchet c’est aussi un peu son bébé. Si Mustard a été l’architecte sonore, YG est celui qui en a tissé les thèmes et l’attitude. L’esprit rappelle parfois celui du pimp Snoop Dogg, sauf qu’il n’est plus question de séduire les femmes pour des raisons crapuleuses, mais pour faire la fête, donner du plaisir et en recevoir. Grâce à cet univers de frimeur fornicateur, et au succès du titre Toot it and boot it, YG décroche un deal chez Def Jam puis CTE World, le label de Young Jeezy.
Aujourd’hui même d’anciens gangsters se sont rattachés au wagon YG pour donner un nouveau souffle à leurs carrières. Les derniers singles de Jeezy ou Yo Gotti invitent YG et/ou DJ Mustard pour transpirer cette Californie.
My Nigga, rampe de lancement pour l’album à venir de YG chez Def Jam, est un des plus gros tubes de l’année. Avec Jeezy et Rich Homie Quan pour lui ouvrir les portes de la Mecque du rap, YG a réussi quelque chose de rare : avoir un des titres les plus joués à Atlanta en 2013, sans en être originaire.

Sur Toot it and boot it on retrouvait au refrain un autre énergumène du mouvement, Ty Dolla $ign. Ce dernier, avec la mixtape Beach House, amène la ratchet music sur des terres R’n’B, en y couplant ses claps et ses claquements de doigts à des mélodies éthérées et à un chant légèrement autotuné. En plus de démontrer tout le potentiel pop de Ty$, Beach House fait déjà des émules puisqu’on en retrouve les traces évidentes dans des titres comme Pour it up, un des singles phares du dernier album de Rihanna.
Comparé à l’ancêtre louisianais, la ratchet californienne de Mustard sonne souvent un poil policée, comme si la boue collée aux basques des Hot Boy$ n’avaient pas supportée le soleil de Californie. Ty Dolla $ign fait parti de ceux qui ont réussi a apporter un supplément d’âme à cette musique, en incarnant parfaitement l’attitude qu’elle a voulu se donner. Pré-évolution lubrique de The-Dream, son machisme exacerbé devient romantisme grâce à ses envolées d’autotune. Sur ce terrain où le R’n’B moderne à réussi à faire passer bon nombre de ses acteurs pour des eunuques fantasmant le sexe, Ty$ apparaît comme une star de film érotique.

Décidément dans tous les bons coups de cette ratchet music, Ty$ s’est allié avec DJ Mustard pour produire un autre des meilleurs projets du genre: Whoop!. Grâce à la présence de Joe Moses, rappeur gangster affilié au BSM de Waka Flocka, Whoop! retisse des liens entre ratchet et traditionnel gangsta-rap californien. Le R’n’B de Ty$ se révèle alors avoir des relents de G-Funk, et l’ensemble arrive à nous faire penser à DJ Quik et aux Dogg Pound, dont un des membres, Kurupt, fait d’ailleurs deux apparitions sur la mixtape.
La combinaison Joe Moses – TY$ mérite d’être creusée, dommage que le label du dernier ne soit pas de cet avis et semble forcer son artiste à porter le préservatif. Espérons que cela ne nuise pas trop à l’avenir du Dolla $ign, car même si celui-ci s’annonce radieux, il serait dommage de le voir finir en machine à refrains aseptisés.

Isolé de son groupe pendant leur ascension fulgurante, Earl aurait pu avoir du mal à s’y réintégrer ou à reprendre le cours de ses créations. Surtout que, ne l’oublions pas, si sa mère l’envoyait se perdre aux Samoa, c’était pour le punir de son rap odieusement génial.

A son retour, le fascinant garçon a pris le temps de faire des choix intelligents pour sa carrière. Plutôt que de foncer tête baissée dans l’écurie de ses amis, il a monté une structure indépendante, Tan Cressida, et s’est choisit une conseillère de choix. Cette dernière, Leila Steinberg, est connue pour avoir été le premier mentor et manager du tout jeune Tupac Shakur, et n’aurait pas tardé à coller Ray Luv dans les pattes du garçon pour le coacher.
On pouvait penser que l’aura magique d’Earl s’estomperait une fois le brouillard autour de sa disparition évaporé, pourtant, de part ses choix étrangement matures, le garçon n’arrête pas de fasciner. Et, parce que c’est bien le principal, sa musique continue d’alimenter cette fascination. Sur une production à priori minimaliste mais en réalité truffée de détails, Earl se remet à nous parler, entre haine et amour, de son père absent, de son mal être et de sa récente notoriété. Chum était le premier extrait de Doris, son deuxième album. Il ne nous avait rien promis de particulier, mais ce titre, encore une fois accompagné d’un vidéo-clip surréaliste, a fait entrer Doris dans la catégorie des grosses attentes de l’année.

Finalement sorti en aout dernier, Doris met un point final à l’un des plus grands mystères du XXIème siècle : Earl et l’Île de Lost ne font qu’un, son album et la série TV partageant les même protagonistes.
A la manière d’un John Locke émerveillé par les pouvoirs de l’Île, la fanbase d’Earl avait érigé ce dernier en Messie, incarnation quasi mystique d’un rap aussi crade que virtuose. Ceux là ont sans doute été désarçonnés par le disque, Earl ayant complètement laissé tomber ses délires trashs d’adolescent et même une bonne partie de ce qui le rattachait à l’identité de son groupe d’origine. Seules les apparitions de Tyler viennent nous rappeler que le gamin est membre d’Odd Future. Son grand frère d’adoption sonne d’ailleurs presque hors contexte dans Doris, et chacun de ses couplets comme une tentative de Jack Sheppard de ramener tout le monde à la vieille réalité. Dans la jungle de Doris, on croit entendre MF Doom et Flying Lotus chuchoter dans les arbres sans jamais montrer le bout de leur nez, pendant que RZA, Alchemist et les Neptunes surgissent de nul part comme des ours polaires en plein climat tropical. L’ensemble, tenu par les productions d’Earl lui même et du duo Christian Rich, nous coupe du monde pendant 45 minutes – qui semblent durer des heures tant le disque est dense – nous enferme avec une bande d’ados qui rappent en donnant l’impression de s’en fichent de ce qu’on attend ou va dire d’eux. Chaque variation de prod et enchainement de titres abruptes semblent tout de même avoir été pensé, pensé pour que tout nous fasse perdre le nord, nous déroute, nous surprenne.
A la fin de l’album, Earl ne nous à amené nul part, n’a délivré aucun message et à simplement raconté son histoire, mais le voyage se suffisait à lui même. On ne demande qu’à y retourner. Et à chaque nouvelle excursion dans l’univers de ces ados sortis du temps et de l’espace, une nouvelle image apparaît, un nouveau détail de production se dessine mieux, pour au final nous rappeler sans cesse.

L’insulaire Doris n’a pas oublié son Sawyer et son Hurley. Le premier, a priori second rôle possédant les arguments pour devenir le vrai héro de l’histoire, c’est Vince Staples. Le rap de ce résident de Long Island est nettement plus voyou que celui de ses copains. Un rap de rue sombre, mature, mais pas toujours très accessible faute à un timbre monocorde et un choix de prods un peu hasardeux dans ses propres projets. La place que lui a laissé Earl sur son album (trois apparitions, dont un couplet gangster sur-armé de plus d’1min30) fait de lui plus qu’un invité sur le disque.
Cette année, Vince Staples est derrière un autre très bon projet « solo », avec pour une fois des productions qui font honneur à ses textes du début à fin. Stolen Youth est entièrement mis en musique par un certains Larry Fisherman…
L’Hurley de la bande, c’est lui, Larry Fisherman a.k.a Mac Miller, MC médiocre et millionnaire, abhorré par les auditeurs hardcore de rap, adulé par les collégiennes et les blancs de fraternités. Mais la tête à claque ultime de rap US a réussi quelque chose de fort depuis qu’il a quitté Pittsburgh pour la Californie: Il a commencé par démontrer qu’il était un bon producteur, puis a sorti un disque miraculeusement correct.

Le bénéfice de ses collaborations « organiques » sans doute, puisque Vince, Earl, FlyLo mais aussi Schoolboy Q et Ab-Soul ont tous parlé de l’omniprésence de Mac Miller quand ils sont en studio à L.A.. Et ce dernier ayant déjà démontré par le passé ses capacités d’éponge (pour rester sympa) il n’a pu que gagner en expérience aux côtés de ces talentueux Californiens. L’album Watching Movies With The Sound Off montre un Miller qui a appris à prendre le temps de bien mâcher ses influences avant de les recracher. Alors qu’il se contentait de présenter un numéro d’imitateur de supermarché dans ses premières mixtapes, il délivre ici quelque chose d’un poil plus personnel et surtout de beaucoup mieux construit. Le disque tient quasi uniquement grâce à ses productions, sans cesse teintées d’une légère mélancolie et empilant les détails sonores qui surgissent comme des réminiscences du passé. En somme, cet album de Mac Miller respire encore une forme de nostalgie, mais cette fois le rappeur est assez vieux pour qu’elle ne soit plus artificielle.

Dom Kennedy, et si c’était lui le vrai patron de Los Angeles ? Après le succès de son Yellow Album (presque platine en téléchargement et le single My Type of Party en rotation pendant des mois), il s’offre avec Get Home Safely des chiffres de démarrage trois fois plus élevés que le dernier Schoolboy Q. Forcément très convoité, Dom Kennedy s’est permis d’envoyer balader Rick Ross puis Interscope, préférant faire fructifier au maximum les bénéfices d’une énorme et loyale base de fan en restant indépendant. Si vous traversiez vraiment Los Angeles cette année vous pourriez constater que le rappeur préféré des locaux, c’est effectivement lui.

Pour bien cerner qui est Kennedy, on pourrait le comparer à tout un tas de personnages cool de série, de Fonzy à Dylan de Beverly Hills, mais ça ferait beaucoup de comparaisons avec la télé dans un même article. Kennedy est tellement bon sur ce crédo qu’il n’a pas besoin de beaucoup forcer, de parler de choses exceptionnelles, ni même de tellement rapper. En étant simplement lui même, avec un délivré à la limite du spoken word parfois, il détend le quotidien. Il n’a pas l’ambition d’être un grand rappeur mais, comme dirait le Captaine Nemo, c’est un « designer sonore » qui fournit les parfaites ambiances pour le mode de vie californien, la fête au ralenti sous les palmiers et les grandes traversées en décapotables sur suspensions hydrauliques.
Quasi entièrement produit par The Futuristiks, sorte de pendant funk à ce que sont les Justice L.E.A.G.U.E. à la soul, Get Home Safely est de loin son meilleur projet en date.

 Illustrations : Pierre Thyss

Certains passages sont des extraits épurés et remaniés d’articles écrits pour Tsugi n.60 & n.62