4

Les rêves américains de Carti, Yachty, Twenty, Jeffery et Gucci, à lire chez YARD, illustré par Bobby Dollar.

pewee2

Peewee Longway « Mr. Blue Benjamin » 

L’avantage d’un début de carrière tardif est d’apporter une perspective de vieux à une musique de jeunes. Pour la génération Migos, Peewee Longway est ce que l’on appelle un « rappeur de rappeurs » : Plus technique, plus polyvalent et laboratoire d’idées, inventant de nouveaux mots de vocabulaire repris par les plus jeunes (« Dabbin’ », « Pipe It Up », « Runnin’ ‘round The Lobby », etc.) Peewee ayant presque dix ans de plus que Quavo et Takeoff, il n’est pas étonnant de le voir singer Slick Rick et Doogie Fresh, faire référence à des figures du deal des années 1980 ou écrire des ballades inspirées de l’époque où My Boo n’était pas encore un phénomène viral. Mr. Blue Benjamin contient quelques vestiges des périodes traversées par Peewee, et qui ont fait de lui ce personnage à mi-chemin entre le Bizarro de Gucci Mane et un Cee-Lo Green nourri à la gélatine.

Will-a-Fool et Cassius Jay l’épaulent complètement dans sa quête de polyvalence. Inspirés par la country trap tunes de Zaytoven et les mécaniques d’horloges de Drumma Boy, ils apportent aussi un sens de la mélodie hérité de leurs collaborations avec Lloyd, August Alsina ou les Boyz II Men, qui empêche la routine de trop s’installer sur le disque.

A l’époque du règne de Quality Control sur Atlanta, Peewee réussit le miracle anachronique de faire un album qui n’est pas un mirage de vingt fillers entourant un seul single. Pour échapper à la redondance d’un Skippa Da Flippa, il varie la cadence de ses triplet flows, switch avec des couplets lents à la Gucci Mane, joue avec les textures de sa gorge et fredonne, pour créer des grands huit rigolos en perpétuelle métamorphose. Et c’est peut-être là le secret de Peewee Longway : un début de carrière tardif, c’est aussi être moins pressé par le succès, et on le sent plus avide d’adrénaline que du single qui le fera collaborer avec Usher. Ce qui est cool avec un vieux parmi les jeunes, c’est que c’est un rappeur qui a d’abord envie de se marrer.

A la manière d’OJ Da Juiceman, Peewee Longway est en train de devenir le nouveau unsung hero d’Atlanta, innovateur pillé en silence, de la Zone 6 à la Seine Saint Denis. Avec ses références obscurs, ses hommages à Chicken Talk et aux sonorités qui ont marqué Atlanta dans les années 2000, Mr. Blue Benjamin ne fera pas sortir Peewee de l’ombre de ses partenaires, mais est le parfait condensé de tout ce qui rend son auteur génial : du punch, une écriture fun, des airs romantiques, des gangsters de bandes dessinées et des M&M’s géants portant des bijoux sur leurs orteils.

Boosie « In My Feelings (Goin’ Thru It) »

De sa série d’albums de 2016, le premier sorti en janvier est de loin le meilleur, mais aussi le plus sombre. Enregistré entre le moment où son cancer a été diagnostiqué et l’opération qui lui a sauvé la vie, on y retrouve le Boosie explorant ses peines sobrement mais sans ménagement, pour aider à transpercer les nôtres. Pour lui les douleurs sont des murs à éclater, des résistances à faire sauter, et certainement pas des barrières. Tant pis s’il faut avoir mal et pleurer pour y arriver, après tout, Boosie pleure lui aussi. Sur un piano bluesy, Smile To Keep From Crying est la quintessence de son style. Impossible de décider si c’est une chanson joyeuse ou mélancolique, positive ou dépressive, rien de tout ça, tout à la fois, ou juste un condensé de chair à vif et d’émotions sincères.

Dans un genre comme le rap, qui n’a pas encore tout a fait quarante ans, les albums accompagnant la maladie et la fin de vie sont rares. Quel que soit le genre, les artistes comme Boosie, capables de toucher de manière aussi simple des sentiments aussi personnels et profonds, sont encore plus rares. Chérissons sa présence parmi nous, maintenant qu’il est libre et en bonne santé.

YG « Still Brazy »

YG récupère des samples et lignes de basses mythiques pour les replacer sur ses tracks à la manière d’un triggerman louisianais. Le nouveau Mustard, DJ Swish, s’est d’ailleurs fait les dents en produisant des « Type Beats », et a mis son talent de plagiaire au service d’une modernisation du son des Conscious Daughter, Mack 10 et Dr. Dre. Terminé les rythmes partouzards de la ratchet music, place à du gangsta funk classique et flamboyant, qui donne envie de faire des signes avec les doigts.

En intégrant aussi bien sa vie que l’actualité au storytelling de son album, YG se trouve coincé entre les flics en face, les gangs adverses sur sa gauche, les nanas à droite et des amis prêts à lui tirer dans le dos. En racontant les tribulations d’une jeune star du rap devenue paranoïaque, YG paraît plus mature. Surtout qu’à force de tituber entre les balles et les trahisons, il devient un jeune adulte politisé. Dans son dernier quart d’heure, l’album devient presque un EP de Paris, rappelant l’époque où la Bay Area était l’avant-garde du rap révolutionnaire. Crips, Bloods, Noirs, Mexicains, dealers, prolos et rappeurs terminent tous unis autour d’un sandwich au porc, avant d’aller brûler un bureau de vote.

curry3

Denzel Curry « Imperial »

Les ancêtres de Denzel Curry font peut-être partie des bahaméens qui ont importé le folklore vaudou en Floride. Grâce à eux, la carcasse de Carol City s’accorde à son climat et à ses faits divers. L’air chaud et humide du Gulf Stream accompagne à merveille ces pratiques ésotériques venues de la mer des Caraïbes. Et dans la ville de Trayvon Martin, là où un enfant avec un paquet de Skittles dans une main, une canette d’Ice Tea dans l’autre, est assassiné parce qu’il est noir, leurs histoires de démons sont à leur place.

Parce qu’il a grandi dans cette antichambre de l’enfer, on comprend que Denzel Curry ait été attiré par le rap satanique de Three 6 Mafia. Sur Imperial on entend le flow et l’esthétique sombre du rap de Memphis des années 1990. Mais à la musique de Lord Infamous et consorts, Denzel Curry ajoute des éléments vernaculaires qui ancrent ses chansons dans le brasier de Carol City, et nul par ailleurs. Ses récits d’évènements locaux sont fantastiques, pleins de références occultes et oniriques. Ses amis trainent dans les rues comme des gargouilles bizarres, ses analyses sont mâtinées d’astrologie et les sonorités évoquent toujours quelque chose de quasi religieux.

Les rythmiques trap uptempo et les synthés dissonants créent de grandes fournaises. Mais dans ce capharnaüm sombre et métallique, des mélodies apparaissent comme une éclaircie dans un nuage noire : la voix résonne parfois comme à l’intérieur d’une église abandonnée et des ritournelles enfantines s’échappent des refrains.

Sur Imperial, l’ombre et la lumière se côtoient, comme le rêve et la réalité. Denzel Curry passe de l’un à l’autre, sort de son corps pour s’évader dans les rêves et l’espace, pour fuir, ou au moins supporter, sa réalité faites d’overdoses, de bavures policières et de machines infernales. Ce côté grand rêveur, qui aborde des sujets lourds sans en avoir l’air, rappelle le jeune Andre, juste avant qu’il n’ajoute le 3000 à son nom. Malgré ses déjà quelques années de carrière, Denzel Curry est encore très jeune, et c’est un bonheur de le voir gagner en épaisseur et en personnalité à chaque nouvel album.

thuga2

Young Thug « No, My Name is Jeffery »

De prince du swag rap sur 1017 Thug à croque-note rococo du Rich Gang, Young Thug est passé par tout un tas de mutations surprises. Avec I’m Up et Slime Season 3 son style donnait pour la première fois l’impression de stagner. Après les voyages intérieurs de Barter 6, sa cohésion et la sensation de maîtrise qui s’en dégageait, mêmes bons, ces deux derniers projets paraissaient un cran en dessous, et laissaient la même impression que quand l’Agent Smith modifie la matrice.

No, My Name is Jeffery ressemble à son premier pas en avant depuis l’année dernière. Il garde le côté foutraque d’une mixtape, mais montre les signes d’une direction que pourrait prendre Young Thug pour son envol. Et c’est vers les terres d’origines de ses parents qu’il s’est tourné. Plus que jamais depuis I Came From Nothing, dans ses accents et dans les synthés imitation steel drums, on entend le va et viens de la mer des Caraïbes. Posé sur l’oreille comme un coquillage, Jeffery laisse entendre que Young Thug pourrait amener un peu de génie dans toute la tendance faux-dancehall. En posant tout en contrôle sur les guitares et les cuivres de Wyclef Jean, on entend presque ce que donneraient UB40 et The Police dans un univers alternatif où Birmingham et New Castle auraient échangé leurs localisations sur la carte avec Atlanta. Après l’ivresse sous marine de Barter 6, No My Name Is Jeffery a tout naturellement la fraicheur d’une remontée à la surface des côtes jamaïcaines.

Sur cet album, Thug continue de ne plus utiliser son excentricité comme une constante, mais comme un moyen de créer des ‘moments’ à l’intérieur de ses chansons. Il y a ses variations subtiles de mélodies, aidées par les adlibs et les superpositions, et celles plus rentre dedans, comme la performance gorille de Harambe. Il y pousse sa voix à l’extrême jusqu’à la faire trembler, vaciller puis s’éteindre de rage, pour nous laisser K.O. debout comme après un donkey punch. On a jamais aussi bien profité des détails et des variations de son timbre, d’autant plus qu’à part quelques échos et le pont de Pick Up The Phone, il n’y a plus tellement d’effets sur sa voix.

Guwop, avec ses synthés lasers bleutés comme une attaque de Sub-Zero, est chaud comme un coup de foudre. Même Young Scooter y retrouve l’étincelle des premiers pots de pyrex en nous parlant de poudre comme de la femme de sa vie. Parce que malgré les écrans de fumés lancés par Lyor et Jeffery, comme ces intitulés qui n’ont rien à voir avec le thème des chansons, impossible de ne pas voir que NMNIJ est un album qui ne parle que d’amour. Certainement les restes du projet dédié à sa fiancée Jerrika, dont Young Thug parlait après la sortie de I’m Up.

Future « EVOL »

Pour EVOL Future a gardé de DS2 la moelle la plus malade. Les productions provoquent les mêmes frissons qu’un générique d’X-Files, et instaurent un malaise dystopien. Calciné de l’intérieur, il poursuit sa course au délabrement, dans cette demi-vie qui lui a permis de laisser loin derrière les capitulations pop. On ne distingue toujours pas ses excès de matérialisme de ses addictions, et il continue de s’adresser aux femmes comme s’il était le serpent de la Genèse.

Avec Lil Haiti Baby, et le retour à la trap grandiloquente de l’époque Astronaut Status, il prend conscience que son comportement violent et autodestructeur n’est pas choisi, mais produit des circonstances : « oh that’s that lil Haïti baby » dit il en se mettant à la place du témoin d’un de ses crimes. Future rap en criant comme s’il n’arrivait pas à échapper au brouillard qui assombrit sa musique depuis deux ans.

Son année est moins belle que la dernière a cause du mitigé Purple Reign, contenant une moitié de tracks qui sentent les peaux mortes de 56 Nights. Mais cette mixtape bancale cache en son cœur une de ses meilleures chansons de 2016 : Inside The Matress mélangent les bourrinages électroniques de ses derniers projets à une guitare country qui pourrait être tenue par Rico Wade.

kewin2

Kevin Gates « Islah »

Quand Kevin Gates a annoncé qu’il y aurait du rock sur Islah il était normal de s’inquiéter, vu comment les rappeurs se vautrent en mélangeant les genres. Mais c’était aussi parce qu’on refusait de voir qu’il a parfois la voix d’un frontman de nu-metal. Son refrain de Smooth Criminal sur In The Meantime en 2012, est presque plus proche de la reprise d’Alien Ant Farm que de l’originale par exemple. On retient facilement quand il dit étudier les chanteuses pop pour insuffler des émotions à ses chansons, moins quand il assume être fan de Blink-182.

Disque de Platine avant l’été, Islah est déjà un des albums de l’année, pourtant ses meilleurs titres ne sont pas encore sortis en singles. Told Me, basse vrombissante et guitare lancinante dehors, couplant le romantisme de Chris Isaak à la voix éraillée de Joe Cocker, transforme Kevin Gates en crooner rock. Et la balade Hard For, composée il y a des années alors qu’il ne captait que les stations soft-rock dans les brèches de sa cellule de prison, réussit un double exploit qui résume bien son auteur : une ballade country rap aussi émo que dégueulasse, et un tube en puissance dont le thème est, si on fait bien gaffe, les problèmes d’érection.

Comme Z-Ro et d’autres avant lui, Kevin Gates a de toutes façons complètement brisé la frontière entre l’émotivité d’Adele et l’exubérance outrancière du gangsta rap. On peut suivre la promenade explicite de sa salive entre les courbes de sa femme sans que cela ne laisse l’arrière goût cringe worthy d’un Drake ou d’un J. Cole. La musique est réfléchie et travaillée, mais pas l’attitude. L’inverse de ces coquilles froides qui mélangent le rap et la pop. Il hurle chaque idée qui passe par sa tête, place une chanson relatant un fait divers craignos, parle de sa fille, de dépression, de sexe et de gang-banging dans le même couplet, se contredit et raconte des conneries. Il n’essaie pas d’être le personnage lisse d’une sitcom des années 2000 en somme, il est juste Kevin Gates.

Alors Islah est déboussolant, parce que ses histoires indécentes sont racontées sur des airs pop aux mélodies hyper efficaces. Kevin Gates est toujours ce rappeur à la voix rauque, qu’il émaille d’un grain rêche pour faire le dur, rend pleine et lisse sur les ballades amoureuses, afin de créer les tubes rap radio compatibles les plus immédiats possibles. Et des tubes, Islah en est plein, n’est même fait que de ça. Alors Kevin Gates est peut-être bien un personnage du même monde qu’Adele. Il est le garçon dont elle parle dans ses chansons, ce voyou solitaire, qui la séduit pour finalement lui briser le cœur à cause de son tempérament abrasif.

Rae Sremmurd « SremmLife 2 »

Un Flockaveli avec des pistolets en plastique, qui rend caduque les comparaisons balourdes à Kriss Kross. Un falsetto céleste sur Swang, en lévitation totale au refrain de Look Alive ou en transmigration ralentie sur la production TGV de Black Beatles, Swae Lee est devenu la bibliothèque de Babel des gimmicks pop, infinis et aussi efficaces que raffinés. Slim Jxmmi lui apporte l’équilibre parfait, en amenant l’énergie coup de poing et les images farfelues. Rae Sremmurd font leur rap pop avec une minutie moléculaire, comme pour prouver que cela peut être une musique d’orfèvre.

Leur énergie est contenue par la noirceur des productions, beaucoup plus sombres que sur l’album précédent, comme si leur fête s’était poursuivie plus tard dans la nuit, avec tout ce que cela implique : les corps amorphes, les trous noirs et les descentes plus ou moins bien vécues.

Sur Shake It Fast et Set The Roof, ils revendiquent leur filiation en rendant hommage à tous le rap festif, de 2 Live Crew à DJ Mustard en passant par Three 6 Mafia et Lil Jon & The Eastside Boyz. Mais la deuxième moitié du disque les ancres on ne peut plus dans l’époque, celle de la génération Spring Breaker pour qui la fête est avant tout une fuite. Avec les méditations de Came a Long Way, Now That I Know et Take It Or Leave It, ils explorent de nouveaux thèmes et démontrent au passage qu’ils sont plus polyvalents que ne veulent le croire leurs détracteurs.

creepshow2

21 Savage & Metro Boomin « Savage Mode »

Avec sa voix amorphe, son grain pâteux et ses minuscules rictus portés par un écho distordu, 21 Savage rap comme un vampire qui vient de sortir d’un siècle d’hibernation forcée. Aucune émotion ne transparait, et il n’essaie même pas de compenser avec un brin d’énergie. La plupart du temps, il est un énième croisement de Chief Keef et Bankrol Fresh, mais grâce à Metro Boomin, il apparaît sur cet EP drapé dans une soie couleur sang, pour filer le même frisson infernal que le Dragon Rouge de Michael Mann.

L’écho d’une cloche, un piano hanté ou un pipeau possédé par le diable suffisent, les productions enveloppantes et dissonantes de X Bitch, Savage Mode ou No Heart posent une brume cauchemardesque plus que des mélodies, nous donnent l’impression d’être chassé au ralenti par un Minotaure. Savage Mode est un EP pour ceux qui aiment les slashers et les survival horror, et se fichent de savoir si l’histoire se finit bien.

Jim Jones « The Kitchen »

Construit comme un film suivant les douze étapes du programme de rétablissement des alcooliques anonymes, The Kitchen met en scène des hommes accros à la rue : Bande originale 80’s au grain vintage, néons électroniques clignotants, et histoires de vieux briscards, qui roulent de nuit en regardant dans le rétroviseur.

Comme d’habitude Jim Jones sait s’entourer, choisir ses productions et construire un album. The Kitchen est dans la lignée des promenades nocturnes de la trilogie Vampire Life, plein de samples filtrés et de synthés rétro futuristes. Jimmy, Sen City et Trav sortent les soirs de pleine lune, pendant que les rappeurs enfants dorment, pour faire leur truc : new yorkais à mort, sans nostalgie morbide ni jeunisme putride, et sans autre ambition que de plaire à un public déjà conquis.

Schoolboy Q « Blank Face LP »

Pour certains Los Angeles est une destination de rêve. Pour d’autres, c’est une immense plaque de béton brûlant où il est impossible de faire quoi que ce soit à pied. Un grand périphérique sale qui pue la sueur et le gasoil, en équilibre sur une faille sismique qui peut s’ouvrir à tout moment. Une ville aussi surpeuplée qu’hyperactive où, forcés aux apparences et automatismes, chaque anonyme finit par devenir un zombie schizoïde au bord de la dépression. Comme toutes les villes immenses, Los Angeles est un cauchemar. Ses flics ne peuvent pas être autrement que ceux décrits par James Ellroy, ses politiques ne peuvent que ressembler aux véreux de True Detective, et ses gangsters ne peuvent pas y être moins tourmentés que Schoolboy Q.

Comme les artères d’autoroutes californiennes, Blank Face LP est dense et angoissant. Schoolboy Q n’a pas cédé à la mode du concept pour son album, mais lui travaille une noirceur unie et cohérente : des mélodies rendues le plus étrange (et sinistre) possible, des guitares saturées et des cuivres avec la gueule de bois, sur des break beats lents, parfois brisés par un scratch ou un changement d’ambiance psychédélique. Des détails plus hétérogènes se révèlent au fur et à mesure des écoutes, comme des moments plus jazzy (Know Your Wrong, Black Thoughts), des montées en puissance (Groovy Tony / Eddie Kane), des tempêtes silencieuses (By Any Means) et quelques hors sujets (Overtime).

Après un Oxymoron qui partait dans tous les sens, Blank Face se resserre autour de Schoolboy Q, sorte de Jadakiss moderne et west-coast, coincé dans les tourments du Redman époque Dare Iz a Darkside. Trop égocentrique pour les grands constats sociaux, il vit pendant une heure et demi le burn out que Kendrick Lamar expérimentait pendant quatre minutes sur U. On ne sait pas s’il adore ou ne supporte plus sa fille, s’il est à jeun ou plein comme une barrique, s’il se marre ou perd la boule. Grâce à son attitude de bouffeur de prods au charisme animal, il plonge dans son western noir tout un casting de fortes têtes, et les transforme en personnages de Lewis Carroll : Kanye West en chapelier fou mégalo, Jadakiss lièvre de Mars en ski-mask, E-40 le Cheshire cat pharmacien, The Dogg Pound en Tweedle Dee et Tweedle Dum G-Funk et Vince Staples en chenille désabusée.

Vince Staples « Prima Donna »

Prima Donna est la scène post générique de Summer ’06. L’album se terminait brusquement sur les cliquetis d’une cassette que l’on retrouve ici, comme le mauvais augure de ces mouettes qui tournent autour des deux projets. A moins que ce ne soit des charognes planant au dessus d’un cadavre.

La seule certitude qui ressort de cet EP est qu’après avoir expérimenté plusieurs sons, Vince Staples a trouvé celui qui accompagne le mieux son désarroi nihiliste et grognon : Les mécanismes sourds et industriels de DJ Dahi et No I.D., que l’on entend aussi dans les productions de James Blake. Ce son est le côté pile d’une pièce où l’on trouve les Neptunes sur le côté face, une version saturée et cauchemardesque de leur minimalisme syncopé.

Passé dans la dimension parallèle de la célébrité, Vince découvre qu’une chose est inchangée : « In the black Benz speeding, with my black skin gleaming », son corps reste coincé sous sa peau noire, et le rêve dont il ne peut plus s’échapper devient terreur nocturne.

On se perd dans la construction bordélique de l’EP, renforcée par les délires abstraits et surréalistes du court métrage qui l’accompagne. « Is it real ? » répète en boucle la conscience du rappeur, jouée par la voix d’ASAP Rocky. Même se fier à la numérotation du tracklisting est désorientant, puisque Vince Staples n’a jamais été aussi vivant qu’après s’être tiré une balle dans le crâne.

Kodak Black reste le jeune patron du premier semestre avec « Lil B.I.G. Pac » dont on a déjà longuement parlé ici.

Tree « Kinkfolk » ; French Montana « Lockjaw » (Feat. Kodak Black) ; Ezale & DJ Fresh « Day Ones » ; Kolyon « Gooked Out Remix » (Feat. Kodak Black & Boosie) ; Dreezy « We Gone Ride » (Feat. Gucci Mane) ; Danny Brown « When It Rain » ; Cormega « Guns and Butter » (Feat. Gunplay) ; Big Quis « Icyest » (Feat. Payroll Giovanni) ; DJ Twin « Lonely » (Feat. Kodak Black) ; Nipsey Hussle « I Do This » (Feat. Young Thug & Mozzy)

bay-area-roundup

Les choses ne sont plus pareilles dans le nord de la Californie. Tous les albums sont des éloges funèbres en hommage à Jacka, et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Philthy Rich est toujours la plus grosse star locale, Mistah F.A.B. a été royal et DJ Fresh confirme son retour en forme. Mais le plus beau disque c’est encore Joe Blow qui l’a livré avec You Should Be Payin’ Me Too. Vigie officielle pour tout ce qui provient de la meilleure région rap depuis la rencontre entre Todd Shaw et Anthony Addams en 1983, Big Tuego a résumé le premier semestre 2016 de la Bay Area en dix-sept météores.

TELECHARGER “BAY AREA ROUND UP 2K16 : FIRST SEMESTER”

illustrations : Hector de la Vallée

pbsbilan

Quelques albums, quelques chansons, sans classement ou presque, pour se souvenir de quelques trucs cool de cette année.

DAYS WITH DR. YEN LO

« Le dernier album de Ka débute par un supplice. « Blood, Blood, Blood…» du sang coule de la pointe d’un stylo et tombe au compte goutte sur le front de l’auditeur.» Lire « Gardien des Nuits de Brooklyn» sur Dr. Yen Lo.

DIRTY SPRITE 2 / 56 NIGHTS / BEAST MODE

« Dans la culture haïtienne, une personne dont l’esprit a quitté le monde des vivants devient zombi en retrouvant son corps. C’est à peu près le trajet qu’on imagine entrepris par l’âme de Future.» Lire « Fringe Event #17072015 : Walkers of Atlanta» sur DS 2

BARTER 6

« Des changements de flow en plein couplet jusqu’aux adlibs qui ne laissent aucune respiration entre les mots, beaucoup de choses évoquent soit un trop plein, soit un manque de souffle.» Lire « That’s How You Let That Bitch Breath Fool» sur Barter 6

BLADADAH

Il y a quelques années, le Boss Tuego a.k.a. your plug’s plug me demandait si j’avais entendu parler de ce rappeur qui commence un morceau en clashant un mec mort. Avec son timbre légèrement éraillé et sa façon de sortir les aigus par le nez, il fait penser au Lil Rue des bons jours. Quant à sa gouaille infatigable, et ses images violentes détourées à la craie, elles rappellent le génial et trop fainéant Husalah. Ce rappeur qui déterre les cadavres en se marrant, c’est Mozzy.

Sacramento a toujours été une cousine sombre de la déjà peu accueillante Bay Area. Là bas, la Mob Music sert à essuyer ses larmes et les traces de poudre, mais surtout à dénoncer ses propres larcins, essentiellement des meurtres ultra-violents et tout un tas d’activités tournant autour du refroidissement de corps humains. Mozzy est brutal, malin, sans vergogne. Et en décrivant avec précision un environnement qu’il comprend avec plus de finesse qu’il n’y paraît, il réussi à nous faire entrer dans la psyché d’un meurtrier de sang froid, tout en nous plongeant dans sa réalité de manière effroyablement concrète.

En alternant productions pleines de notes sinistres, et samples à la lueur triste, Bladadah nous coince entre le besoin de tuer et l’envie de mourir. La meilleure porte d’entrée dans l’univers de ceux qui ont fait les beaux jours de Sacramento et de la Bay Area en 2015 : Mozzy, E-Mozzy et Celly Ru.

I DON’T LIKE SHIT, I DON’T GO OUTSIDE

Enfermé dans un tout petit placard avec un quatre pistes aussi vieux que lui. Il fallait au moins ça pour sentir Earl et son pouls, sa toux, le cliquetis des machines et la pâteuse entassée au coin de ses lèvres. Les réactions autour de son album montrent qu’il n’est pas toujours simple de comprendre les introvertis. I Don’t Like Shit est sombre, mais certainement pas dépressif. Earl ne se laisse pas ensevelir par ce qui l’inquiète. Il assume mais s’amuse de son anxiété, de son isolation, et se marre en nous imaginant réagir à ses petits élans misanthropes. Plus Larry David que Kurt Cobain, en somme. Mais je suis peut-être le seul à éclater de rire à chaque fois que j’entend « Nigga I ain’t been outside in a minute, I been living what I wrote».

L’avantage d’un album court, c’est que les détails et les meilleurs moments deviennent encore plus marquants. Un beat qui switch, un changement de flow, le sequencing. Ou Na’Kel, qu’on entend sortir de la cabine sur DNA, submergé par l’émotion, avant de revenir rendre hommage à son ami décédé quelques minutes avant l’enregistrement.

SUMMERTIME ‘06

Au bout de la conquête de l’Ouest, le rêve américain a été personnifié en la figure du surfeur. Buste en V, cheveux blonds, et décontraction du mec à qui le capitalisme a réglé tous les problèmes. Jusqu’au jour où Miki Dora a débarqué de sa Hongrie natale, pour enfoncer son gros poing dans la carte postale. Brun et poilu, solitaire, bagarreur et un peu voyou, il a été un des premiers à représenter une autre vie californienne.

L’album de Vince Staples est habillé par des sons marins, de vagues et de cris de mouettes, et nombreux sont les titres à emprunter des éléments de surf music, des guitares rock aux sonorités hawaïennes. Mais le son étouffé et étouffant, et les sirènes anxiogènes d’une émeute latente, ne laissent aucune place au doute : Vince Staples nous plonge dans l’envers, là où les gangs de surfeurs sont composés de Miki Doras en bandanas bleus. Méfiez-vous de l’eau qui dort, les dents de la mer sont sous la planche.

L’univers que No I.D. ramène (venu du Nobody’s Smiling de Common) est très mécanique, industriel. Miraculeusement, cela rend l’insolent Staples beaucoup moins rigide qu’à son habitude. Certes, ses chants sont backés par une voix féminine, mais même son flow parait plus souple, balancé. L’ambiance et les propos se tiennent, et font de Summertime ’06 une danse macabre et malaisante.

STACK SEASON

Cash Money, No Limit, puis tout le gangsta rap californien de L.A. à Oakland, traversés par le vent glacial du Michigan. Quatre-cents degrés sous zéro, ou YG en manteau de fourrure à 400 000 dollars, pour le meilleur album du meilleur rappeur-producteur de la meilleure scène locale actuellement. Ils n’étaient pas encore arrivés à la fin de leur première écoute de Stack Season, que les membres de mon gang s’étaient déjà tous achetés une voiture de luxe de la même couleur. L’avantage d’être du côté pacifique de l’Atlantique, c’est qu’on peut dire que Payroll Giovanni est numéro un, tout en écoutant Icewear Vezzo et Peezy, sans risquer de finir en chaise roulante après un passage par la station service.

INTROVERSION / I’M MOVIN’ TO HOUSTON

Il y a des évènements qui ne se racontent qu’à travers leurs conséquences. Alors, après nous avoir invité dans sa biographie avec Black Sheep Don’t Grin, Starlito ouvre les portes de son crâne avec Introversion. Culpabilité, addictions, insomnies, solitude, la seule chose que Starlito refuse toujours de connaître, c’est la honte. Et grâce aux conseils de sa grand-mère il sait comment tirer des enseignements de chacune de ces épreuves. « It’s a thin line between joy and pain» dit-il, mais il faut bien comprendre que le passage de l’un à l’autre fonctionne dans les deux sens. Avec I’m Movin To Houston on sait que Lito est plus du bon que du mauvais côté en ce moment. Derniers mètres d’un long tunnel avant la lumière et @ PEACE w/ Myself.

LIVING LEGEND

The Last of a Dying Breed. Prendre cinq drogues différentes en même temps et lire « It’s Not An Album Review, It’s The Truth» sur Living Legend.

EVERLASTING MONEY

Je ne sais plus qui a dit un jour « A-Wax, c’est Drake qui aurait passé 10 ans de sa vie au pénitentiaire pour enfants». Le parallèle ne plaira ni aux fans de Drake, ni aux fans d’A-Wax, mais il faut bien avouer que Been A Long Time peut faire penser à une version sociopathe de Worst Behaviour. Par contre, s’il entendait la canadienne être fière de clamer « no new friend« , Waxfase lui rétorquerait immédiatement qu’on est mieux complètement seul, puisque forcément mal accompagné (avant de sortir de sa poche les paperworks prouvant qu’OB O’Brien est un indic’).

EverLasting Money est un projet bâtard, qui ressemble plus à une manière d’alimenter les fans en attendant la vraie suite (Pushin’ Keys et Pullin’ Strings 2 en 2016) qu’à un disque travaillé comme Pullin’ Strings. Mais l’enchainement des huit premières chansons condense le meilleur des albums précédents, entre appropriation et sublimation d’un son du moment, écriture poignante et misanthropie extrême.

MATIERE NOIRE

Cachés dans la matière noire, les tesseracts sont des lieux où le temps et l’espace s’inversent. Que se passe-t-il quand les évènements d’une vie, devenus des espaces physiques, se déroulent tous en même temps ? Seuls Joseph Cooper et Riski ont la réponse. Sur fond de bandes FM 80’s et d’harmonie des sphères, Matière Noire est un voyage mémoriel où la frontière entre passé et présent a disparu.

DARKEST BEFORE DAWN

Pusha T est devenu un rappeur fondu dans l’esthétique de son label, et le très « fantaisie sombre tordue» M.P.A. est encore là pour le rappeler à la chapelle GOOD Music. Mais grâce à Timbaland et Q-Tip Darkest Before Dawn garde un côté time capsule pleine de poudre 10 ans d’âge.

HEART OF THE PROJECTS / INSTITUTION

Le rookie de l’année est une version moderne du Solja louisianais, relocalisé en Floride. Avec une énergie juvénile, Kodak Black réactualise chaque facette du rap de B.G. et Boosie : les tourbillons de bpm où se côtoient violence et fierté, les balades amoureuses pour filles perdues et les éponges à spleen. Sur Fed Up il traverse la rue comme s’il avait tous les malheurs du monde attachés à la cheville, et son vrai tube à la fausse lenteur, SKRT, transpire les bouffées de chaleurs d’une descente de molly.

ET AUSSI…

Boosie « Fly Away » ; Chief Keef ; Bankroll Fresh & D.Rich ; Young Buck, Shy Glizzy & Icewear Vezzo « Lie Detector Test » ; PNL ; Conway The Machine « Reject 2 » ; Plies « Hello » ; Young Dro « It’s Whatever » ; Scarface « I Don’t Know » ; Joe Lucazz « No Name » ; Sauce Walka ; No Limit Forever

Et pour finir, une compilation de 9 titres (+3) sortis en 2015, pour quand même se rappeler que cette année était globalement à chier. A l’année prochaine.

jacka4

DL : YOU CAN MURDER ME BUT NEVER KILL MY THOUGHTS

illustrations : Hector de la Vallée