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Artiste reconnu depuis ses neufs ans, cité dans les pages du dictionnaire à quinze, Lil Wayne a très tôt mis de côté la vie normale. Et tout le monde semble l’avoir oublié. Quand il rencontre Rachel Ghansah en 2008, il est une des plus grandes stars au monde, et cette journaliste l’interroge alors sur son image mythique : N’est-il pas dérangé que la nuée de compliments à son égard occulte les sacrifices faits pour se hisser si haut ?

Lil Wayne avoue ne s’être jamais posé la question, mais l’interview ravive des souvenirs qui le poussent à lancer aux membres de son équipe : « Les gens se rendent-ils compte que je n’ai pas eu d’enfance ? »

Jusqu’à sa vingt-sixième année, Lil Wayne ne s’était jamais senti enfant star, peut-être parce qu’il n’a jamais été un enfant. Après tout, ses chansons ont toujours abordé des sujets adultes, et il est déjà père de famille au moment d’obtenir ses premiers disques de platine à dix-sept ans.

Aussitôt après la naissance de son fils en 1982, Jacida « Cita » Carter se fait ligaturer les trompes pour ne pas revivre cette expérience qui a précipité un mariage avec un homme qui la bat. Dwayne Jr. n’a aucun souvenir de ce père biologique, vite remplacé par Terry, un beau-père à peine plus agréable avec sa mère.

Cita observe son bébé grandir comme un extraterrestre. Elle le trouve trop intelligent, et se sent dépassée par ses passions étranges pour les sciences et l’écriture. « Mon fils est différent. Il est fou et très malin, on ne le comprend pas vraiment. »

Terry est à son tour remplacé par Reginald McDonald, un jeune fleuriste charmant que tout le monde surnomme « Rabbit ». Ce nouveau beau-père a les poches gonflées de portraits de Benjamin Franklin, une opulence de toute évidence liée au Taurus Raging Bull qu’il porte à la ceinture.
Un matin Dwayne empoigne ce revolver, laissé sur une table de chevet. Il sait que le barillet est à double verrouillage, que pour l’ouvrir il faut pousser en même temps les deux boutons situés sur le côté. Avec ses petits doigts gauches, il déclenche la gâchette et son abdomen vole en éclats. Quelques heures plus tard, un agent de police le retrouve au bout de la rivière de sang qu’il a dessiné sur le sol, en s’y trainant ventre à terre comme une limace.

Né sans père, Dwayne Michael Carter Jr. a frôlé la mort une première fois ce jour là. Après quelques semaines en réanimation, il ressort du brouillard et, bientôt, il aura deux pères.

illustration : Hector de la Vallée