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Dans un état de demi-sommeil, en suivant le chemin tracé dans l’ombre des palmiers par le soleil couchant, Babyface Ray s’avance vers un pavillon de banlieue tranquille. Au moment de l’agripper pour l’ouvrir, sa main passe à travers la poignée de la porte. Il se réveille en sursaut, rappelé sous la neige du Michigan en plein deal de drogues, anesthésié par la routine et les températures.

Raconté à la fin de Legend, ce rêve éveillé est au cœur de toute l’œuvre de Babyface Ray, il est sa promesse qu’un jour il désertera le terrain pour un ailleurs, horizon de paix et de stabilité symbolisé par Miami. En ne perdant jamais l’espoir d’atteindre une chose juste au-delà de sa portée, il insuffle à sa musique une peine diffuse, celle que l’on retrouve chez Starlito ou The Jacka.

Qu’il s’agisse de trafics ou de chansons, qui de toutes façons sont synonymes dans la langue du rap, Babyface Ray se vante d’être acharné au travail, de chercher l’exaltation du gain et du perfectionnement, devenue un objectif en soi. L’intime est laissée en toile de fond, mais il est l’essentiel – en permanence, et d’un même mouvement, Babyface Ray saisi le mythe américain de réussite individuelle, tout en le sapant du revers de la main, en remuant ses dysfonctionnements et ses démons qui broient de l’intérieur.

Dans son panorama urbain, il court après les promesses de richesses, se répand dans la luxure des clubs, s’enorgueillit de côtoyer la violence des rues, mais garde un œil tourné vers un hors-champs océanique, comme s’il souhaitait s’extraire du bocal d’acier dans lequel il est pourtant comme un poisson dans l’eau.

Cet horizon marin est l’expression d’une tristesse existentielle, que Babyface Ray évoque d’abord à travers les autres, ses amis, ses idoles, sa famille, tous ceux compressés par les turbines de la cité – sans forcément les épargner lui non plus. Quand il parle de lui-même, alors qu’avec la sortie de Face il est désormais riche et célèbre, cette tristesse est aussi là, au fond de sa voix pâle, et dans la façon clinique qu’il a de faire survenir en même temps, comme s’ils étaient du même ordre, son matérialisme et sa toxicomanie.

Cette mélancolie n’est pas évidente à percevoir. D’abord parce que Face multiplie les virages tonals, faisant s’alterner la tension d’une rue, l’exaltation d’un club et ces moments de contemplation en apesanteur. Aussi parce que la musique de Babyface Ray est devenue plus expansive à force de gagner en intériorité, mais c’est de ce paradoxe qu’elle tire un peu de sa poésie.

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Chantées dans des gargouillis d’opiacés, captées au téléphone, synthétisées par la machine, enregistrées a capela le temps d’une prière, ou samplées et subitement dépitchées, comme un écho de Dreams & Nightmares dans lequel le rêve et le cauchemar ne font qu’un : des voix flottantes traversent et hantent tout l’album. Elles accompagnent, comme une parure, les molécules qui font les sons du Michigan – des cowbells bounce, des orgues country, des basses bégayantes et saturées, des trips synthétiques au néon, des serpents trap. Face est une version luxueuse de Legend, qui déjà couvrait tout le spectre sonore de cette scène qui assèche par le froid les raps de Louisiane, de la Bay Area, d’Atlanta et de New York.

A la manière de balises placées au fil de la traversée du disque, des chansons comme A1 Since Day 1, 100s, Family > Money, Go Yard, Idols, Mob, etc. font ressurgir l’atmosphère bercée par le bord de mer. C’est une autre tradition, exploitée par Payroll Giovanni notamment, mais sublimée par Ray depuis la série des MIA Season, grâce à son flow léger, gracieux, fluide, proche du cool absolu.

Le sens du mot wavy est fluctuant, mais dans le lexique de Babyface Ray il est d’une clarté minérale. Il renvoie à l’écoulement laminaire de son rap, une carpe capable de remonter n’importe quel courant, de glisser à la surface de n’importe quelle production sans aucun frottement, d’en épouser instinctivement chaque flux et reflux.

Quand toutes ces eaux convergent cela donne Sincerely face, morceau définitif de Babyface Ray, et archétype suprême de ce que l’on entend aujourd’hui quand on parle du rap de Détroit : Un sous texte paranoïaque couvert d’arrogance et de menaces, un homme encerclé par un néant neigeux et une atmosphère pesante, désolante, mais sans qu’il n’y ait de malaise – parce que Face et son flow sont exagérément à l’aise. Alors que nous nous sentirions à l’étroit, écrasés par la rigidité polaire du son, eux s’y fondent, se jouent de ce groove tout en raideur en le narguant avec des changements de cadence faciles et permanents. La tempête de neige est traversée comme un rêve fiévreux, on ne sait plus s’il faut partir ou rester, si les palmiers vont percer le bitume ou si la brume va tomber sur un pavillon de Sunny Isles Beach – nous sommes dans l’envers de la vision de Legend.

illustrations : Leo Leccia

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A l’annonce du premier confinement, combien ont eu l’impression de vivre un événement auquel ils ont été préparés toute leur vie ? Introvertis, asociaux, solitaires, travailleurs reclus ou individus isolés, certains ont des pratiques et un mode de vie déjà adaptés aux mesures de confinement. Les autres n’ont finalement fait que les rejoindre.

Il y a quelque chose dans la réception de la musique d’Earl Sweatshirt qui pourrait se jouer ici. Dans Some Rap Songs et Feet Of Clay, la boucle des samples est volontairement cassée pour laisser dans l’attente d’une résolution qui n’arrive pas, et créer un brouillard qui isole les textes. Sur SICK!, tout en retrouvant certains beatmakers et leurs mêmes sources, les boucles sont résolues pour procurer un sentiment de complétude et d’aboutissement, pour accueillir au plus près. Par ailleurs, comme sur Disco! de Mike, la voix à tendance à remonter à la surface du mix, comme si elle se rapprochait. On pourrait croire qu’Earl fait un pas en direction du monde, si seulement il n’ajoutait pas que, comme Makaveli, il crache à la gueule de ceux qui le regarde, ponctué d’un tendre fuck y’all. L’attitude ne suit pas toujours l’évolution de l’atmosphère, en résumé, Earl n’a pas particulièrement fait de pas vers l’extérieur, nous sommes simplement tous enfermés avec lui.

SICK! n’est-il vraiment qu’un album sur le monde post-COVID ? De son titre au visuel annonçant sa sortie – un serpent enlaçant une seringue – les premiers indices laissent entendre qu’il l’est. Mais Earl a souvent joué avec le caractère trouble des paratextes, ces zones qui ne sont ni tout à fait incluses dans l’œuvre, ni tout à fait exclues, pour faire germer et entretenir des idées ou, parfois, des certitudes qui ne demandent qu’à être ébranlées.

Dans Nowhere, Nobody par exemple, le court métrage accompagnant Some Rap Songs réalisé par Naima Ramos-Chapman et Terence Nance, tout un symbolisme inspiré du Ukwaluka sud-africain fait émerger la thématique du passage à l’âge adulte, alors qu’elle n’est pas directement évoquée dans l’album. Ce sont aussi les extraits audio insérés entre les chansons, hier de James Baldwin, aujourd’hui de Fela Kuti, qui peuvent avoir ce rôle paratextuel. Et si certains sont mis au service d’une ambiguïté, pour nous faire croire que l’on parle de COVID par exemple, d’autres aident à saisir au vol les fragments de sens disséminés partout, pour reconstituer le puzzle. Une fois confinés aux côtés d’Earl Sweatshirt, ces indices nous font réaliser que ses préoccupations sont inchangées, reléguant en arrière l’idée d’une différence entre des mondes post et pré pandémie.

Sur la pochette du disque, la tête sculptée en argent d’Earl est entourée de plusieurs artefacts. En dessous, des cartes postales d’Afrique du Sud, montrant ses mines de diamants, ses monuments en mémoire des Huguenots, sa statue en l’honneur d’un président nationaliste boer. A droite, les gousses d’ail que l’on utilise dans les rituels pour se protéger des voleurs d’énergie. A gauche, un fagot de sauge, cher aux Zoulous qui s’en servent pour purifier l’air, comme aux Amérindiens, qui en ont fait un symbole de leur souffrance, de leur sacrifice et de leur résistance, face à l’appropriation de leurs cultes par la bourgeoisie blanche californienne. Au dessus, deux pilules qui, de toutes évidences, ne servent pas à soigner du coronavirus.

Qui a besoin d’être soigné, et de quoi ? Encore une fois, la question n’est pas abordée frontalement, mais insinuée par ce faisceau d’indices comme dans l’écriture impressionniste. La récurrence des références, des sons et des images d’averses ou de crépuscules, de l’idée de l’utilisation de l’écriture comme un outil réparateur, du réconfort trouvé dans la spiritualité et dans la recherche biographique, laissent entendre qu’Earl souhaite lui-même guérir de quelque chose ; d’un mal qui se glisse dans et entre les lignes, comme un serpent. La fois où le diable se matérialise le plus clairement, c’est certainement sous la forme d’une lessive, que Malcolm Little a un jour utilisée pour lisser ses cheveux, jusqu’à risquer de faire fondre son crâne. Le plus souvent, il se dissimule dans la poétique d’un croissant de lune et de la météo d’une zone de montagne, ou derrière des métaphores à tiroirs et difficiles à pénétrer, qui donnent à des phrases comme « Five O’s on me like the Olympics » trois ou quatre interprétations possibles, dont au moins une possède cette aura malfaisante.

On retrouve le Earl apathique, caché derrière un filtre grésillant sur le titre éponyme, mais on l’entend aussi être plus ardent, notamment sur les singles 2010 et Titanic, avec leurs 808s opérant sur le cerveau reptilien pour passer dans un mode plus direct et sans fioritures, qui le transforme en punchliner. Que ce soit dans un cas comme dans l’autre, ces styles rappellent que la musique d’Earl a toujours été éponge, marquée par son parcours d’auditeur. Son évolution est aussi liée à cela, passer d’Eminem et Tyler à Lucki, Mach-Hommy, Ka, Armand Hammer, Mike, Navy Blue, Valee et les shit talkers du Michigan, a permis à Earl d’abandonner la performance multisyllabique pour plus de finesse d’esprit et de diversité.

Ce côté hétérogène, avec un répertoire de rythmes, de flows, de textures, plus large que sur les albums précédents, accompagne aussi un changement d’état d’esprit et une atmosphère moins pesante. Si l’art reflète la vie, alors il doit y avoir quelques éclaircies dans celle d’Earl Sweatshirt. Inversement, la vie peut refléter l’art, et ce sont encore des voix émergeant des interstices qui soufflent cette idée. La musique devrait être révolutionnaire, insuffler l’envie de changement, de meilleur, de réparation, dit Fela Kuti. C’est la voie prise par Earl, décidé à balayer les poussières de la maison où il est enfermé. Il apparaît souvent membre d’un tout, en détournant les tropes libéraux du rap : il court après les plus gros sacs pour pouvoir les partager, et son ciel n’est plus la limite d’une réussite individuel, mais celle d’une libération collective. Le dire peut être une arme magique, grâce au pouvoir performatif de la parole et de l’art, explique une femme aux airs de Pythie à la fin de Vision. Imaginer, rêver, serait la première étape avant de pouvoir accomplir.

« but what can I tell them ? Tell them they’re beautiful. Tell them that they’re Black. »

L’album se conclue sur un épilogue définitivement optimiste. Earl poursuit une existence réconfortante par sa banalité, faites de textos laissés en vu et d’envie de guérir, en attendant qu’ensemble nous sortions du donjon comme OutKast, pour que les notes de piano terminant Fire In The Hole deviennent la mélodie de tous les déconfinements.

illustration : Hector de la Vallée

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Si le premier titre est toujours le meilleur moment des albums de Meek Mill, pourquoi ne les remplit-il pas de quatorze intros ? Il faut croire que Chief Keef a pris ce conseil pour lui, tant 4NEM enchaîne les déflagrations initiales, répétées d’un morceau à l’autre comme à l’intérieur de ceux-là, une succession de tops départ et d’attentes de démarrages permanentes, créant cette agitation qui ne redescend presque pas et qui n’atteint jamais vraiment son climax non plus, comme une cocotte minute au bord de l’implosion. L’ère du streaming et des déficits de concentration a fait de la diminution du temps d’attention une variable d’ajustement. Certains uniformisent leur son et réduisent la durée de leurs morceaux, Chief Keef, lui, épouse cette hyperactivité à bras le corps, avec ce dynamisme nitroglycérique et un besoin obsessionnel de ne pas tenir en place, rythmé par des impulsions crescendos et des détonations perpétuelles.

Paint-ball, lance-roquettes Nerfs et figurines Small Soldiers, bornes d’arcade Time Crisis, références à Street Fighter et freestyles sur la bande originale de Need For Speed : depuis qu’il est interdit de séjour à Chicago, la vie et l’œuvre de Chief Keef semblent n’être fait que de jouets et de jeux vidéo. On se demande d’ailleurs s’il ne fait pas de la musique comme un concepteur de jeux, en pensant ses créations comme des terrains qui seront explorés et arpentés, qu’il faut baliser pour que le promeneur puisse être sans arrêt surpris tout en gardant l’envie d’aller au bout. Chaque artifice, des changements de flows aux mutations impromptues de productions, fonctionnent comme un bonus accélérateur ou le début d’une nouvelle quête, ils allongent la durée de vie et remplissent la barre de dopamine, pour que la plupart des chansons puissent allègrement dépasser les trois ou quatre minutes sans lasser une seconde.

Jouer avec le report ou la disparition des rythmiques est quelque chose qui amuse Chief Keef depuis Earned It. On ne saura jamais si l’arrêt du beat sur cette chanson était volontaire ou non, mais il permet de remettre une décharge d’adrénaline, qui en plus d’éviter au titre d’être interminable, l’a rendu mythique. Keef a tenté des variations de cet effet, que l’on peut entendre dans de nombreux leaks et plusieurs fois sur 4NEM. C’est une manière de jouer avec la pression, de la faire désirer ou de la relâcher, pour mieux la relancer ou la provoquer ensuite. Les caisses claires vont et viennent sur Bitch Where ou Yes Sir, n’apparaissent qu’au dernier moment sur Shady ou Wazzup, et sur les titres plus mélodiques d’autres types d’éléments jouent ce rôle, comme des synthétiseurs ou des samples vocaux sur I Don’t Think They Love Me. Et avec la turbine See Through l’impression de grosse dépressurisation est poussée à son paroxysme, en faisant siffler la production comme un autocuiseur pendant que les snares tourbillonnent jusqu’à l’étourdissement.

Œuvre brutale ne veut pas dire art brut, et la musique de Chief Keef est toujours ultra référencée et renseignée sur son histoire. Son style lui vient moins de son talent d’inventeur que de celui de parfait synthétiseur du meilleur de Gucci Mane, de Lil Wayne, de Soulja Boy, de Waka Flocka, de Jeezy. Sur 4NEM, les cuivres trap de Shawty Redd, que Chief Keef explore depuis des années dans ses collaborations avec D.Rich ou Mike Will, sont ici mélangés à la musique des clubs souterrains de Memphis. Like It’s Ya Job et Hadouken sont produits par DJ Paul, au moins deux autres titres auraient très bien pu l’être aussi, Gangsta Boo fait une petite apparition surprise pour nous parler de son entrecuisse et Shady est construit autour d’un extrait du Blaze Da Blunt d’Evil Pimp.

Ces retours dans le temps ne sonnent jamais datés, grâce à une interprétation monstrueusement vivante. Les performances de Bitch Where, The Talk et, surtout, de Hadouken, sont parmi les plus frénétiques de sa carrière. Graduellement, Keef devient totalement azimuté, maltraitant ses cordes vocales jusqu’à l’éraillement, poussant jusqu’à finir essoufflé en rappant avec l’accent de Zangief. Ces changements aléatoires d’intensité et de flow laissent l’impression d’une performances live, déchainée, et d’une liberté qui permet de faire vivre des instrumentaux d’une autre époque.

Les textes participent à cet esprit joueur qui rappelle encore certains albums de Three 6 Mafia. Les qualités de l’écriture de Chief Keef sont rarement mises en avant, mais elle peut être aussi crue que maline, dans la tradition des Juicy J, Gucci Mane et autres Young Dro atteints de cette synesthésie qui fait se percuter les couleurs et les températures. Ce sont surtout les excès les plus obscènes qui font rire, quand il parle de sexe, de violence ou de rap avec un air moqueur. Et quelque soit le sujet, il garde toujours un goût pour la précision superflu de certains détails, qui donnent un côté surprenant et farceur.

Au milieu de cette grande récréation, des titres comme On What ou I Don’t Think They Like Me sont des moments de respiration pop et mélodique, hérités du swag rap de Soulja Boy et des rêveries de Lil Wayne. En observant comment il nomme et numérote ses mixtapes, il apparaît que Chief Keef compartimente ses styles, un peu comme les périodes d’un peintre. Mais en mélangeant le son des Back From The Dead et celui de Thot Breaker, il fait de 4NEM une mixture des dernières années de sa carrière, et des multiples idées qui ont essaimé de sa musique pour inspirer tellement d’artistes. Ce que l’on souhaiterait est que plutôt que de réadapter des titres de Chief Keef, les rappeurs s’inspirent maintenant de son état d’esprit : marqué par l’envie d’être libre et différent, lui-même en somme, quitte à décevoir ou à déplaire, pourvu qu’il crée et qu’il s’amuse.

illustration : Hector de la Vallée