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Samedi soir dans le Sud Ouest de Detroit, une file de BMW série 6 remonte Michigan Avenue comme un mille pattes. Ces carrosseries blanches comme neige s’arrêtent aux alentours du 6609, là où s’ouvrent les portes du Sting, un des strip clubs les plus réputés de la ville. Les pilotes apparaissent assortis, entre eux et à leurs voitures. Montres Rolex, lunettes Cartier avec branches en buffle, chaines BYLUG et manteaux de fourrure. Absolument tout est couleur cocaïne. Les Doughboyz Cashout ont pour habitude de ne rouler et trainer qu’en couleur unie, et ce soir ils renaissent en blanc car débute la saison blanche.

La tradition remonte à il y a plus de quinze ans. La star des quartiers Ouest s’appelle alors Blade Icewood et déjà la réussite se mesure en alignement de véhicules. « A mon enterrement, il y aura la plus grande file de limousines que vous n’avez jamais vu ». Mauvais présage ou triste prémonition, Blade Icewood est abattu devant une station service le 19 avril 2005, peu de temps après avoir survécu à une première attaque qui l’avait rendu paraplégique. La file de limousines à son enterrement était effectivement la plus longue qu’on ait jamais vu. Blade Icewood est une des victimes de la guerre absurde que se mènent les quartiers Est et Ouest de Detroit, une rivalité entre gangs et groupes de rap qui n’a depuis jamais cessé.

Comme pour faire un gigantesque doigt d’honneur à l’Ouest, Icewear Vezzo est aujourd’hui propriétaire et gérant de la station service à l’angle de la 7 Mile Road et de Faust Street, celle où Blade Icewood lâchait son dernier souffle il y a onze ans. Vezzo est le rappeur le plus en vue de Detroit Est, au point d’être dans les petits papiers de l’omniprésent Gucci Mane, qui espère en faire un soldat de la tournée qu’il prépare pour la rentrée 2016. Les Doughboyz Cashout étant signés sur CTE, label de Jeezy, ce rapprochement ressemble à un moyen d’instrumentaliser la guerre de Detroit dans la rivalité qui oppose les deux trappeurs d’Atlanta.

Le jour de la signature de leur contrat avec CTE, Chaz et Dre des Doughboyz Cashout étaient jugés pour tentative de meurtre. L’avance du groupe a servi à payer d’excellents avocats. Depuis, tous les cachets sont utilisés pour sortir les membres de la rue, et progressivement fuir Detroit. Leur leader, Payroll Giovanni, s’est éloigné de la Fenkell Avenue où il a grandit, et vit aujourd’hui dans la banlieue périphérique. Son rêve, c’est de pouvoir partir encore plus loin, de profiter du succès de sa musique pour rejoindre les studios d’Atlanta, ou son pote YG à Los Angeles, et oublier l’effondrement de sa ville natale.

De Blade Icewood et ses Street Lord’z, Payroll et ses collègues ont aussi hérité d’une musique inspirée à part égale du Sud profond et de la côte Ouest des Etats-Unis. A l’époque où les Street Lord’z et les Eastside Chedda Boyz débutent leurs affrontements, les radios du Midwest sont inondées par le gangsta bounce de No Limit et Cash Money. Le clinquant louisianais s’est alors mélangé à un vent venu de la Bay Area, qui souffle dans la région depuis que Jive Records y largue par palettes des albums d’E-40 et The Click. C’est de ce drôle de mariage qu’est né ce gangsta rap underground de Detroit. Ses modèles, qu’ils viennent de Californie ou des bords du Mississippi, partagent un son chaud, mais Blade Icewood hier, Payroll, Webbo, Peezy, Vezzo, Dex et les autres aujourd’hui, passent ces influences au freezer. Les samples g-funk givrent, la tr-808 devient glaciale et les rythmes bounce gèlent sous l’air de Detroit. Les 400 Degreez de Juvenile sont ici devenus négatifs, les barbecues alcoolisés de King Tee reprennent place dans des jardins d’hiver et les gagneuses de Dru Down tapinent maintenant sous la neige.

A Detroit, les synthés percent les prods comme les tirs électroniques d’un vaisseau de shoot-em-up. Les notes et les samples sont étirés pour napper toute la chanson comme un chemtrail. Vidés de tout ce qu’ils peuvent avoir d’organique, g-funk et g-bounce y gagnent une rigidité techno, agressive, portée par l’urgence des rythmes uptempo de la trap music.

En piochant dans la réserve de samples de la côte Ouest des années 1990, Payroll Giovanni est un des rares à apporter un peu de chaleur à ses productions. A la fois rappeur et beatmaker, il est aujourd’hui celui qui se rapproche le plus du statut de feu Blade Icewood. Avec son partenaire Big Quis, ils sont en tout cas les voix les plus remarquables des Doughboyz Cashout, et les auteurs des deux meilleurs albums solos du crew avec Stack Season et My Turn.

De l’autre côté de la ville, les ex partenaires des Green Guyz sont aujourd’hui réunis sous la bannière Iced Up Records. Les hustlers Webbo et Rizzy rêvent de la même vie d’entrepreneur que leur leader, Icewear Vezzo.
Après avoir dissous les Green Guyz, Icewear Vezzo a débuté une carrière solo avec la série des Clarity. Avec ses cris hauts perchés et ses bangers pour strip clubs, il s’amuse parfois à s’éloigner du son classique de Detroit, même si l’essentiel de sa disco est dans la teinte locale. Le « Drank God » est un personnage complètement fondu et imprévisible, antithèse du toujours sobre et propre sur lui Payroll Giovanni. C’est sans surprise que, depuis sa cellule, Gucci Mane en ait fait un de ses nouveaux rappeurs favoris.

Grâce à sa voix rauque, son air mollasse et ses textes ultraviolents, Dex Osama a gagné le surnom de « Biggie Smalls of the D. ». Son rapprochement avec Meek Mill annonçait une signature sur Dream Chasers Records, mais l’ascension de Dex a été stoppée net. Avec Rocaine, ils ont osé se moquer de la mort d’un jeune des quartiers Est. La réplique en provenance des groupes BandGang et ShredGang ne s’est pas faite attendre : en septembre 2015, Dex Osama est retrouvé mort à son tour. Detroit s’écroule, et l’histoire de ses quartiers les plus abandonnés rappelle tristement les faits divers qui entachaient l’explosion de la Drill Music à Chicago. Chief Keef commence d’ailleurs à recruter des rappeurs et producteurs dans la ville du Michigan, puisque Smoke Champ Chino et Rocaine viennent de rejoindre son Glo Gang.

Entre les immeubles en ruine et les maisons abandonnées, on croise parfois quelques animaux sauvages. « On se croirait dans Je Suis Une Légende… » raconte le photographe Matt Sukkar. Pas étonnant que la musique des habitants de ces quartiers soit inspirée de sonorités venues d’ailleurs. Et entre les thèmes classiques du gangsta rap, deux obsessions reviennent régulièrement : l’envie de « devenir légal » par l’entreprenariat et de fuir, au soleil ou dans le New York d’Abel Ferrara.

Au coin de Fenkell Avenue et Manor Street on trouve le Murder Block, quartier général de la fraternité Murder Gang. Leur leader, Skeechy Meechy, est une autre grande figure de la ville. Rappeur sans filtre et instable, passant sans cesse du rire aux larmes, Skeechy Meechy porte les mêmes tatouages que Soulja Slim et se rêve en Tupac du Michigan.

Originaire de Bronx pour la plupart, Masoe, Biggs, Paid Will, Javar Escobar et Lonnie Bands forment le BandGang, équipe qui capte les meilleurs vents ascendants en provenance de l’Est. Avec une soif de réussir décuplée depuis la mort de leur ami 2Dotts, ils sont aujourd’hui parmi les mieux placés pour se faire remarquer hors de Detroit.

C’est tout naturellement vers le Nord de la Californie que cette scène s’exporte le mieux. Le BandGang a, entre autres, collaboré avec la star montante de Sacramento, Mozzy, et avec Philthy Rich. Dans le quartier de ce dernier, on croise aussi régulièrement Peezy de la Team Eastside, connu et écouté jusqu’à East Oakland.

Poupée russe nébuleuse, la Team Eastside est composée à la fois des Ghetto Boyz (Peezy, D-Nice, Lou Gram), des Forever Gutta (Damedot, H4L Moe Moe), de Loyalty Over Money (80’s Baby a.k.a. Eastside 80’s) et de rappeurs affiliés (7 Mile Clee, Hardwork Jig). De tout ce contingent, ce sont d’abord les solos de Peezy que l’on retient, ainsi que Damedot et son amour pour les samples grillés de B.O. de films.

A Atlanta, les trap houses ont donné leur nom au rap de T.I., Jeezy et Gucci Mane. A Detroit, le mot d’argot désignant ces mêmes maisons abandonnées est spot. Avec leur désir de ne surtout pas rester piégés, ni dans l’illégalité, ni à Detroit, Payroll, Vezzo, Webbo, Peezy, Skeechy, Masoe, Damedot, 80’s et les autres, sont les acteurs d’une spot music hyper active, faisant de leur ville le théâtre d’une des scènes locales les plus passionnantes et productives actuellement.

Réunissant les rappeurs cités précédemment, la compilation Tuegin’ In The D est un regard subjectif sur ce qu’il s’est passé à Detroit en 2015. 22 tracks rapportées par le Boss Tuego au retour de son pèlerinage dans les tréfonds du Michigan. A écouter avec une Rolex au poignet et des lunettes Cartier avec branches en buffle sur le nez.

TELECHARGER « TUEGIN’ IN THE D »

crédits : Big Tuego & Fusils à Pompe

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