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La première apparition sur disque de Big Gipp date de 1994, avec son couplet sur Git Up, Git Out des Outkast. Pendant que ses copains se distribuent les coups de pied au cul pour se motiver à faire quelque chose de leurs vies, Gipp a l’air de naviguer entre solitude et paranoïa. Debout aux aurores, il triture un cendrier en attendant que les autres daignent se lever, et repensent à ceux qui ont essayer de l’entuber. C’est aussi la première fois qu’il fait référence aux « mutants ».
Des dizaines de fois dans sa carrière Big Gipp s’est comparé à un mutant, allant jusqu’à appeler son unique album solo Mutant Mind Frame. C’est vrai qu’en se baladant dans Atlanta, ce grand échalas avec une face d’écureuil et une afro, fringué comme s’il s’était habillé dans le noir, ne doit pas être loin de faire le même effet qu’Hank McCoy hors de son labo. Et il n’y a pas que physiquement que Gipp paraît bizarre : Quand il se met à rapper sur les sandwichs bananes – mayonnaise mangés à même la nappe, on en vient à se demander s’il n’est pas complètement fou.
Evidemment Big Gipp a juste sa manière bien à lui d’évoquer les choses. Il n’est ni seul, ni parano, ni fou, mais assez original pour qu’à travers ses yeux, le quotidien d’un noir pauvre et désœuvré du Sud devienne celui d’un X-Men pourchassé par les anti-mutants.

Je ne sais plus où j’ai lu/entendu que « Big Gipp était Gunplay avant Gunplay ». En prenant en compte les contextes et époques différentes, l’idée se défend. L’un comme l’autre est capable, entre deux lignes sur son amour des bagnoles, de venir nous rappeler très froidement que nous ne sommes guère plus que des statistiques insignifiantes, et préfère utiliser des espèces de métonymie plutôt que d’aborder frontalement les choses. Ils partagent aussi des personnages en apparence outranciers, l’un de pimp l’autre de dealer de coke, servant à dissimuler des cicatrices qu’ils n’hésitent pas à rouvrir.

I Know Pain (Mutant Mind Frame/2003)

Il y a une autre figure qui est apparue plusieurs fois dans les chansons de Big Gipp, celle du Boogie Man. S’il a été jusqu’à en faire un titre avec André 3000 c’est sans doute parce que le mot sonne exactement comme il faut pour une chanson de rap…

« I’m Mr. Boogie Boogie From The Goodie Goodie Gip Put my Oogie Oogie Between Your Camel Foot So Stay Put»

…Mais l’obsession de Big Gipp pour le croquemitaine date de bien avant la musique, de quand il était gamin et qu’un fait divers terrorisait Atlanta. Entre 1979 et 1981, une trentaine d’enfants noirs ont disparu. Après deux années d’enquête, la police fini par arrêter un jeune homme noir. Ce dernier est jugé coupable du meurtre de deux des enfants disparus, et dans la foulée, la police clos l’affaire sur les disparitions, persuadée d’avoir arrêté l’unique coupable.
Cet horrible épisode, en plus d’être traumatisant, a tous les ingrédients pour faire fonctionner l’imagination d’un rappeur : la justice blanche qui traite par dessus la jambe une histoire de meurtre dans la communauté noire, des membres du Ku Klux Klan qui tournent autour de l’affaire et des rumeurs de complots. Big Gipp, qui a vécu tout ça à travers ses yeux d’enfants, a enfilé son costume de raconteur pour rendre hommage aux disparus.

Ce n’est peut-être pas clair pour tout le monde, Big Gipp est un membre de Goodie Mob, l’autre grand groupe de la Dungeon Family avec Outkast. Sa carrière solo n’a jamais vraiment décollée et le grand public le connaît plus pour son couplet dans Grillz de Nelly que pour Mutant Mind Frame ou Kinkfolk, son album en duo avec Ali des St. Lunatics.
Les premiers albums d’Outkast et de Goodie Mob sont tellement bons qu’on oublie souvent que la discographie de la Dungeon Family regorge d’autres très bons disques. Ceux de Big Gipp en font partie. Et en ayant régulièrement « muté » pour traverser toutes les époques, modes et styles de la ville (un peu à la manière d’un E-40 dans la Bay, en moins productif), et juré fidélité éternelle à la triplette ‘voiture – strip club – cambrousse’, Gipp concoure au titre de rappeur le plus « ATLien » d’Atlanta.

Illustrations : Gangsterdoodle

1 comment

avril 28th, 2014

[…] narration dans la série télé. Et n’oublions pas qu’Atlanta possède aussi son Yellow King, le Boogie Man, tueur d’enfants protégé par les autorités et traqué par la Dungeon […]