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Entre les immeubles en ruine et les maisons abandonnées, on croise parfois quelques animaux sauvages. « On se croirait dans Je Suis Une Légende… » raconte le photographe Matt Sukkar. Pas étonnant que la musique des habitants de ces quartiers de Détroit soit inspirée de sonorités venues d’ailleurs. Et entre les thèmes classiques du gangsta rap, deux obsessions reviennent régulièrement : l’envie de « devenir légal » par l’entreprenariat et de fuir, au soleil ou dans le New York d’Abel Ferrara.

A Atlanta, les trap houses ont donné leur nom au rap de T.I., Jeezy et Gucci Mane. A Detroit, le mot d’argot désignant ces mêmes maisons abandonnées est spot. Avec leur désir de ne surtout pas rester piégés, ni dans l’illégalité, ni à Detroit, Payroll, Vezzo, Webbo, Peezy, Skeechy, Masoe, Damedot, 80’s et les autres, sont les acteurs d’une spot music hyper active, faisant de leur ville le théâtre d’une des scènes locales les plus passionnantes et productives actuellement.

La compilation Tuegin’ In The D est un regard subjectif sur ce qu’il s’est passé à Detroit en 2015. 22 tracks rapportées par le Boss Tuego au retour de son pèlerinage dans les tréfonds du Michigan. A écouter avec une Rolex au poignet et des lunettes Cartier avec branches en buffle sur le nez.

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crédits : Big Tuego & Fusils à Pompe

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À Atlanta, les locomotives évitent les arrêts en gare. Le rap y mute en permanence, au gré de l’excentricité d’une poignée de figures innovantes. Ces chefs de fil qui n’aimeraient ressembler à personne, trainent derrière eux des wagons entier de copycats. Et accrochés à de telles locomotives, il est compliqué pour eux de ne pas se faire semer. Alors, certains passent de Gucci Mane du pauvre à Future du misérable, avant d’échanger leur panoplie de Migos contre un kit Young Thug, pour finalement être déposés en gare de l’oubli.

Bankroll Fresh est une bulle d’oxygène dans cette essoufflante fuite en avant. Ni révolutionnaire, ni imitateur, il avance avec des œillères, concentré sur ses propres rails, sans se laisser dissiper par le brouhaha de la ville. Il s’est créé une sorte de chemin alternatif, une réalité parallèle où Future, Migos et Young Thug ne sont jamais nés, où Chicken Talk et Thug Motivation 101 sont restés les derniers étalons du rap d’Atlanta.

Depuis 2008, il apprend à maitriser ce style pour pouvoir l’innover de l’intérieur. Même après sa renaissance, marquée par un changement d’alias de Yung Fresh à Bankroll Fresh, ses projets ont gardé l’ADN classique de la trap music, qu’il a étudié en côtoyant Gucci Mane et Zaytoven. Mais en jouant sur les flow, sa voix et le choix de ses productions, il a réussi à rafraichir un genre vieux de plus de dix ans, et à devenir une personnalité remarquable dans un univers de clones.

L’obsession de Fresh est de sans cesse trouver de nouveaux flow. L’an dernier, Earl Sweatshirt tweetait que Bankroll deviendrait bientôt l’un des rappeurs aux idées les plus pillées du pays. Il devait ignorer que c’est déjà le cas. Sorti durant l’été 2012, le bégaiement hyper haché du street single 36 inspire le Karate Chop de Future. Ce même Future, qui se met à marmonner à voix basse dans le troisième quart de Now, continue d’avoir une oreille sur Fresh à l’époque de 56 Nights.

Bankroll Fresh change de cadence d’un morceau à l’autre, mais garde ce côté saccadé et répétitif. Ses chansons font l’effet d’un tourbillon de la mer de Seto, captivent, hypnotisent, puis laissent étourdi comme après un looping. Avec ces drôles de rythmes, il réactive le côté « motivational music » qu’avait la trap des débuts.

Naturellement râpeuse et granuleuse, il aime aussi jouer avec sa voix. Pour la modifier ou en renforcer les teintes, il s’enregistre parfois avec la main appuyée autour de sa gorge. Perchée sur sa voiture de flic à moitié ensevelie, Beyoncé débute Formation en posant sa voix comme l’aurait fait Bankroll. Quand on sait que le single est écrit par ses copains Swae Lee et Mike Will, on se dit que les gimmicks de Fresh sont déjà à deux doigts de percer en ligue supérieure.

La plupart du temps, ses productions puisent dans les sonorités néo orléanaises de la fin des années 1990 et, surtout, dans la trap music du milieu des années 2000. C’est D.Rich qui le fourni en rattlesnake snares, sirènes stridentes, pizzicati, thérémines hantés et synthés de films d’horreurs. Soit tout l’artillerie du maître Shawty Redd, à côté de qui D.Rich a énormément travaillé.

Mais Bankroll Fresh essaie aussi de se démarquer dans le choix de ses prods. Avec le temps, on y trouve de plus en plus de gimmicks bizarres, cachés au milieu d’éléments habituels : des bourdonnements, vibrations, sonneries non identifiées, fausses notes et autres mélodies inquiétantes. Avec 2-17 et leur single Walked In, ils participent aussi au son minimaliste que l’on entend depuis quelques années à Atlanta. Sorte de réponse extra-terrestre aux tubes de DJ Mustard, animée par Inomek, DJ Spinz ou Fki, et qui rappelle les recettes hyper efficaces des trublions de D4L.

En sommes, les producteurs savent qu’ils peuvent se lâcher avec Bankroll Fresh. Sur Screen Door, Mike Will sort les cors de chasse vikings pour que Fresh puisse nous aspirer l’âme avec son flow tourbillonnant à l’infini. On rêve alors de le voir s’éclater sur des grands huit bâtis par Bangladesh ou Timbaland.

Avec son petit bandana noué autour du coup et ses lunettes de ski en plastique vissées sur le front, Bankroll a l’air moins farfelu que les collègues de sa génération. Il renvoie l’image d’un mec simple et sympa, à des années lumières des a priori inaccessibles Gucci Mane et Future. Fresh tient beaucoup à cette apparente simplicité, d’après lui en adéquation avec la mentalité de son quartier. Il est originaire de la Zone 3 d’Atlanta, de loin la plus pauvre de la ville. Dans une interview réalisée récemment pour le magazine Fader, il impute le manque de réussite des rappeurs de l’ouest à cette situation plus dure : « East side motherfuckers have the family that can buy them the nice computers and they can sit in there and make the music. Motherfuckers from the west side, they just got the swagger and the demeanor about themselves. »

La carrière de Bankroll Fresh connaît un petit boost quand il rejoint l’équipe de Street Execs. Ce studio appartenant à 2 Chainz fonctionne à moitié comme un label, à moitié comme une famille. Les rappeurs et les producteurs partagent en permanence les idées, les dépenses, profitent d’une cantine qui leur permet de rester toute la journée, et d’une équipe qui gère leur promo et leur marchandising. En échange, les membres participent aux actions mises en place par l’association, allant de la distribution de repas pendant les fêtes aux shows organisés pour faire vivre le quartier. C’est dans ces locaux que Bankroll travaille avec 2-17, Skooly, Travis Porter ou encore 2 Chainz, avec qui il enregistre quelques uns de ses petits hits.

A la manière des vieilles publicités du label So So Def, Street Execs pratique un marketing de rue. En mars 2015, les rappeurs de l’équipe se sont tous vus offrir une affiche à leur effigie, placardée sur un bilboard géant dans le quartier où ils ont grandi. Sur instagram, Bankroll Fresh filme fièrement le sien, trônant au dessus d’une bretelle de la Spaghetti Junction. Après presque dix ans de carrière, le jeune rappeur ne précipite pas les choses, et semble pleinement satisfait de sa place actuelle : celle d’un héros local, un artiste de proximité qui rap pour ses amis et ses voisins.

Posé sur le porche des Dirty Glove Bastards, Bankroll raconte que ses meilleurs projets sont encore à venir. Et c’est vrai qu’il a tout d’un rappeur encore en formation mais immensément prometteur. Malheureusement sa course de fond s’est arrêtée ce week-end, juste devant les locaux de Street Execs.

« I was going to the studio because I had seen the bigger picture. I knew I wasn’t gonna be able to make millions just running around in the streets because first of all your name will get too hot, they’ll try to knock you off. Or, I’ll get too piped up, a nigga might try to rob me. I shoot him, he shoot me. That’s just how this shit goes in Atlanta this shit real, for real. And motherfuckers don’t know it because they be so caught up in the “Okay, well, Atlanta. The music. The glamor. They ball. The strip club.” They don’t know. I done seen this city swallow motherfuckers. »

On ne saura jamais jusqu’où Trentavious White voulait aller. Mais avant de se faire engloutir par la grande bouche d’Atlanta, il a eu le temps de semer 1001 idées que l’on aura la chance de voir germer, dans la musique d’autres rappeurs.

illustration : Hector de la Vallée

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Fut un temps où il chantait le refrain de tous les hits de la Terre, comme s’il était un check point incontournable avant la sortie d’un album. En parallèle, son style se faisait absorber par la génération montante. Future était partout, y compris quand il n’était physiquement plus là.

C’est à cette époque qu’Epic Records l’a imaginé en star de la pop. Avec des chansons comme Real & True, I Won ou Side Effect, il prend progressivement cette direction, celle d’un interprète qui parle de victoires, d’épreuves et d’amour en étant le moins spécifique possible.

En résumé, sa musique et tout ce qu’elle porte étaient désincarnés. Cela a souvent été le cas avec Future, mais durant les mois qui ont précédé la sortie d’Honest, cette caractéristique s’est accentuée. Comme s’il était une voix flottante au dessus d’un corps. Et c’est, entre autres raisons, pourquoi il était facile de se l’approprier.

Depuis, cette voix a fait le voyage inverse, pour venir reprendre place dans la chaire du rappeur. Le storytelling autour de sa musique est passé de l’odyssée spatiale aux évènements très concrets liés à l’incarcération de DJ Esco, aux décès de ses proches ou à sa rupture avec Ciara. Alors, les énergies et émotions véhiculées par sa musique se sont transformées en devenant beaucoup plus personnelles.

Dans la culture haïtienne, une personne dont l’esprit a quitté le monde des vivants devient zombi en retrouvant son corps. C’est à peu près le trajet qu’on imagine entrepris par l’âme de Future. En reprenant place dans sa biographie et dans ce qu’il a de plus intime, sa musique évoque un corps gangrené, des instincts morbides et autodestructeurs. Avec Dirty Sprite 2 il est définitivement « devenu un monstre ».

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Il n’est plus mélancolique mais dépressif, il n’est plus simple consommateur de drogues mais poly toxicomane dépravé, il n’est plus amoureux d’une femme mais les traite toutes comme de la viande inerte, et ses excès de matérialisme ne paraissent plus triomphants mais misérables. Grâce à un flow plaintif on comprend qu’il achète une nouvelle voiture comme il goberait un paquet de gélules de prozac, pendant que les détails choisis pour ses récits libidineux les transforment en provocations détestables.

D’une certaine manière, des titres comme Groupies et Slave Master sont les miroirs de These Walls et U. Future et Kendrick Lamar partagent de nombreux sujets sur leurs albums respectifs, connaissent aussi des expériences similaires, mais les vivent et les racontent très différemment. Et si la dépression, les substances utilisées comme pansement ou l’abus de pouvoir sur les femmes, sont des thèmes communs à Dirty Sprite 2 et To Pimp a Butterfly, le premier ne s’embarrasse pas de remords et de quête de rédemption.

A des époques et dans des styles différents, l’état d’esprit de Future et l’atmosphère de son album peuvent rappeler le Redman de Dare Iz a Darkside. Un tournant noir, où la sensation d’adrénaline renvoyée par les excès et la sauvagerie dissimule mal une sorte de mal être. Aujourd’hui, Redman avoue ne plus pouvoir écouter son deuxième album pour ces raisons là, il sera intéressant de voir comment Future abordera DS2 dans vingt ans.

Si Future se mue définitivement en bête blessée et misanthrope, c’est aussi grâce à la parfaite symbiose qu’il a trouvé avec ses producteurs. Majoritairement pourvues par Metro Boomin et South Side, les productions de DS2 sont globalement agressives, pleines de basses pachydermiques et des sons mécaniques d’un combat de robots géants.

Sur Serve The Base, des cris saturés se mélangent à des bourdonnements électroniques. Avec Groupies, basses, sirènes et piano semblent nous passer sur le corps comme un seul drone cacophonique. Les sonorités sont toujours futuristes, mais n’évoquent plus le calme rassurant de l’espace. Cette fois, Future nous projette en pleine dystopie fasciste où tout est noir. Ou violet. Les sons et décors spatiaux ont évidemment toujours été des métaphores de prises de drogues, et sur DS2, le « futur » de Future a changé en même temps que son rapport à la drogue. Maintenant qu’il assume d’en abuser parce qu’il se sent lamentable, la couleur de ses productions a logiquement évolué en conséquence.

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Cette symbiose avec les producteurs est à son apogée sur la révélation finale de Blood On The Money. Grâce à leurs tags et styles respectifs, Cassius Jay, Zaytoven et Metro Boomin donnent l’impression d’arriver chacun leur tour dans la pièce, et rendent évident une chose ressentie sur tout le disque : Même sans invité (en tout cas, après un passage essentiel par audacity ma version n’en compte aucun) Future n’est jamais seul. Parce que comme lui, ses producteurs prennent corps. Et même s’ils restent muets, Zaytoven, Metro Boomin et South Side n’arrêtent pas de réaffirmer leur présence avec des gimmicks de production, pour rappeler que cet album est aussi le leur.

Issues de croisements génétiques entre Shawty Redd, Lex Luger et Mike Will Made It, la trap sombre développée par la 808 Mafia & al. cette année est née en 2013. A cette époque Gucci Mane enregistrait ses derniers albums avant d’entrer en prison, et sa musique était habitée par une tristesse inhabituelle chez lui. Que ces producteurs aient fini par participer au second souffle de Future est tout naturel, tant Gucci Mane était à cette époque influencé par les spleens de l’astronaute.

Derrière le léger éraillement d’auto-tune sur la voix de Future, se cache Seth Firkins. Ingé son de tous ses projets sortis cette année, c’est lui qui donne à DS2 ce son moite comme le sol d’un strip club. Les filtres et les échos sur sa voix plonge Future dans la matière brumeuse que l’on trouve sur la pochette du disque, et crée presque une sensation psychédélique sur des titres comme Thought It Was A Drought ou The Percocet & Strippers Joint. A noter que cela n’est vrai que sur la version CD, le mix n’étant pas le même en digital, faisant d’ailleurs de l’écoute des deux versions des expériences différentes.

Il y aura encore des tas de choses à dire sur DS2, cet enfant né de la rupture avec Ciara, plein de rage, de défonce et d’énergies négatives. Sur les détails de l’habillage sonore (a-t-il vraiment enregistré avec un gobelet plein de glaçons à la main ?), sur les croquettes de Ralo et les claquettes Gucci, sur ce pouce tombé du ciel, cet hommage terrible à A$AP Yams ou sur Kno The Meaning et la nouvelle dimension qu’elle fait prendre à 56 Nights. Après la relative déception d’Honest, Future aurait pu renouer avec la formule qui l’avait fait décoller, celle reliant gangsta rap et ballades pop. Il a préféré prendre la Terre entière à revers, après avoir regardé le diable dans le blanc des yeux. En espérant que Dirty Sprite 2 (et son succès aussi artistique que commercial) inspire le gangsta rap à suivre la même voie, originale et radicale, libre de compromis.

Et le pire, c’est qu’il n’est même pas certain que DS2 soit le meilleur projet que Future ait sorti cette année…

illustrations : Bobby Dollar