Pour arriver sur la surface de Pluton, en partant du cimetière d’où débute son histoire, Future a dû parcourir plus de 6 milliards de km.
Le voyage fut long, dura dix ans, mais lui permit de produire l’album dont il rêvait ; un album qui prend le temps de revenir sur chacune des facettes du personnage qu’il s’est sculpté durant cette décennie.
Parce que si pour beaucoup le rappeur Future n’a émergé que dans les derniers mois, tout au plus une paire d’années, c’est en réalité depuis le début des années 2000 qu’il opère secrètement en orbite autour d’Atlanta…
…et c’est presque un demi-siècle qu’il faut remonter en arrière pour retrouver trace des plus vieilles influences de Pluto.
Le père spirituel
Nous sommes à la fin des années 60, Lyndon Johnson, impopulaire à cause de la guerre du Viet Nam, renonce à se présenter à sa propre réélection. Pendant ce temps, les opposants ordinaires à cette guerre préfèrent célébrer des rockeurs et guitar heros comme Janis Joplin, Jefferson Airplane ou Carlos Santana.
Couvrant le concert de l’un d’entre eux, un photographe de Rolling Stone Magazine s’infiltre backstage pour une interview ; « Bonjour, je suis un journaliste de Rolling Stone » dit-il, ce à quoi le grand noir ébouriffé face à lui répondit :
« Je suis Jimi Hendrix, je viens de Mars. »
La récente conquête de l’espace et les premiers pas d’un homme sur la lune sont à cette époque une grande source d’inspiration pour le rock psychédélique, et vont même jusqu’à faire naître des sous genres musicaux comme le space-funk ou le space-jazz.
L’espace est alors un moyen de décrire les voyages d’un esprit imbibé de drogues : LSD, Marijuana, Héroïne, sont pour ces artistes des vaisseaux pour la Lune, Mars et Pluton.
Parmi le demi-millier d’astronautes qui a émergé à cette époque, Jimi Hendrix est celui qui va nous intéresser, le guitar hero étant un des pionniers des métaphores cosmiques ;
« I’m in orbit around the third planet from the star called the sun. Over. » – Third Stone from the Sun
« I have lived here before the days of ice. And of course this is why I’m so concerned. And I come back to find the stars misplaced. » – Up from the Skies
Que ce soit par ses textes, l’usage de la pédale wah-wah, les distorsions de la fuzzbox ou les effets d’échos, la musique d’Hendrix nous renvoyait souvent aux odyssées spatiales que seuls de grands accros aux modifications de l’esprit ont pu vivre.
Cet Hendrix cosmonaute est, presque 45 ans après, une des influences principales des thèmes de Pluto. Et comme nous allons le voir, l’obsession de Future pour le guitariste ne date pas d’avant-hier.
Famille étendue
Nayvadius Willburn est un petit dealer de crack à Atlanta. Il raconte que c’est sa mère qui lui a tout appris et l’a poussé dans cette voie, mais personne ne sait vraiment si c’est vrai. Ce qui est sûr, c’est que lorsqu’il n’est pas dans la trap house ou au coin de la rue à vendre sa dope, Nayvadius essaie de faire de la musique dans le garage de ses grands-parents, chez qui il vit. Parce que son ambition n’est pas de devenir le kingpin d’Atlanta ; son rêve, c’est d’être une rock star.
Seulement, à Atlanta, ce n’est plus du rock qu’il faut faire pour être une star, mais du rap. Alors, le jeune ado se met à rapper et à enregistrer quelques trucs à droite à gauche, avec qui veut bien de lui.
Voyant que son petit-fils savait rapper et chanter, y voyant surtout un moyen de le faire sortir de la rue, le grand-père se fera impresario d’un jour.
Celui-ci savait vers qui se tourner, un autre de ses petits fils ayant réussi dans la musique. La famille Willburn-Wade est un peu éclatée dans Atlanta et sa banlieue, mais la vie est faite d’évènements qui amènent régulièrement les familles les plus atomisées à se retrouver : les naissances, les mariages ou … les enterrements.
Nayvadius n’avait que 14 ans le jour de cet enterrement. Toute la famille était présente, y compris son cousin, Rico Wade. Membre d’Organized Noize, Rico est un des cerveaux de la Dungeon Family, équipe la plus secrète et prolifique d’Atlanta, maison mère d’Outkast et Goodie Mob.
Le grand-père présenta Nayvadius à Rico ; « C’est ton cousin, pour l’instant il est dans la rue, mais il chante, vois ce que tu peux faire avec lui. »
A l’époque, Rico Wade travaille avec Bubba Sparxxx sur le titre Ugly, peaufine le troisième album d’Outkast et n’a que peu de temps à accorder à son cousin, mais trouvera quand même le temps de lui faire enregistrer un titre.
Pendant les trois ans qui vont suivre, la Dungeon Family ne va cesser de gagner en reconnaissance, mais Nayvadius n’aura pas ou peu de contact avec cette partie de sa famille. Et il n’osera pas retourner vers Rico, se disant qu’étant maintenant célèbre, il doit avoir des cars entiers de cousins plus ou moins éloignés qui réapparaissent pour profiter de son succès.
Mais la providence offrira à Nayvadius une nouvelle chance de travailler avec son cousin, un nouvel enterrement. Cette fois, il prit son courage à deux mains pour aborder Rico Wade de lui même. « Tu te rappelles de moi ? » ; « Bien sur, je joue souvent la track que tu avais enregistrée à l’époque, je la fais écouter à tout le monde, il faut que tu reviennes en studio avec nous. »
Le lendemain matin Nayv’ était dans le donjon pour enregistrer le titre « Trap Star », un titre déjà marqué par la double influence trap et rock puisqu’il y est question de la cuisson de la cocaïne sur des riffs de guitares saturées…
Après l’enregistrement de ce titre, Nayvadius est devenu « Meathead ». Maintenant officiellement membre de la Dungeon Family, il ne quitta pas leur studio une seule minute pendant plusieurs mois.
Famille recomposée
Meathead est maintenant un membre à part entière de la Dungeon Family. En studio, en plus de l’équipe d’Organized Noize, c’est un véritable All Star Game ATLien qu’il côtoie : Big Boi, Andre3000, Big Rube, Big Gip, Cee-Lo, Khujo, Killer Mike, et beaucoup d’autres.
Maintenant, il lui faut être connu du public. Mais n’ayant pas le temps de s’occuper de tout le monde individuellement, Rico entourera Meathead de quatre autres nouvelles recrues, avec qui il formera Da Connect. Dans la foulée, en 2003, le groupe sortira Dungeon Family 2nd Generation. Entièrement produit par Organized Noize, cet album devient la première apparition sur disque de Nayvadius Willburn.
Cet album est surtout l’occasion pour Nayv’/Meathead d’établir quelques connexions, notamment avec le rappeur Ludacris. Ce dernier sortira la même année son quatrième album, The Red Light District, pour lequel Nayvadius va pouvoir écrire un refrain.
Entre ce refrain et celui de Racks qui le rendra riche, Meathead devient Future, renommé ainsi par ses frères de la Dungeon Family qui voient en lui « le futur du rap ». Mais l’écriture de refrains n’occupant pas la moitié de son temps, et surtout ne remplissant pas tout de suite ses poches de liasses, Future est obligé d’écrire et de retourner vendre de la drogue à Kirkwood, en même putain de temps.
C’est en naviguant dans le business de la drogue qu’il fera la connaissance de Rocko, personnage un tiers rappeur, un tiers entrepreneur, un tiers dealer, et fondateur du label A1 Recordings sur lequel il signera Future quelques années plus tard, et via qui ce dernier rencontrera toute la clique des trappeurs sauvages d’Atlanta, en particulier Gucci Mane.
Ayant bien pris soin de ne pas se jeter dans la fosse aux lions tout de suite, et de bien préparer son arrivée dans le jeu en se construisant son univers et son identité, Future ne réapparaitra sur le devant de la scène que dix ans après ses véritables débuts.
La suite tout le monde la connaît. Future entame un de ces marathons de mixtapes comme seuls les trappeurs d’Atlanta savent nous les faire : 1000, Kno Mercy, Dirty Sprite, True Story, Free Bricks, Streetz Calling puis Astronaut Status. Et avec des titres comme Magic, Ain’t No Way Around It, Same Damn Time ou Tony Montana, Future parvient à devenir un rappeur à succès, dans un style à part capable de plaire à un public diversifié tant il ratisse large du côté des artistes et styles qui l’ont marqués.
Le fils prodigue
Depuis un peu plus de 6 mois, il est difficile de passer à côté de Future sur les radios américaines, et aujourd’hui tout le monde est capable de reconnaître en quelques secondes sa voix tremblante, son utilisation unique de l’autotune ou ses prononciations et articulations si particulières qui peuvent parfois le faire passer pour un Jamaïcain de l’espace.
Sur ses sept mixtapes, Future aura réussi à convaincre aussi bien dans la trap (Tony Montana, Birds Take a Bath), le RnB de club (Ain’t No Way Around It) ou les balades rap spatiales et EMOTEAM (Space Cadet, Deeper Than The Ocean).
Mais après un tel marathon, il lui faut maintenant franchir l’étape difficile du premier album studio.
C’est dès 2010 que Future travaille sur ce premier disque, et depuis le début il souhaite faire un album contenant dans son ADN le spectre de toutes ses influences.
Les premiers brainstormings sur l’orientation du disque, c’est avec Mike Will qu’il les aura. C’est à Gucci Mane que les deux doivent leur rencontre, et depuis ils ont déjà eu l’occasion de travailler ensemble à plusieurs reprises.
Future explique alors à Mike Will qu’il souhaite que son disque fasse de lui une rock star. Pour ça, s’il est prêt à y intégrer plus de chant que de rap, il n’est évidemment pas pour abandonner les délires spatiaux qu’il développera de plus en plus au fil des mixtapes. Parce que comme le guitariste qu’il idolâtre, Future veut donner l’impression qu’il vient de l’espace. Avec ce parti pris comme base, le projet est lancé sous le nom de code « FUTURE HENDRIX ».
Le premier morceau enregistré est « Truth Gonna Hurt You », sur lequel le chant de Future est habillé de guitares saturées qui semblent provenir de la galaxie Jimi.
C’est autour de cette pierre angulaire que l’album va se développer, les titres suivants à être enregistrés étant « Turn On The Light » et « Neva End ». Ces trois balades produites par Mike Will, très proches dans leurs sonorités, formeront la colonne vertébrale de l’album. Et si les guitares, que l’on retrouvera sur Permanent Scar de Jon Boi ou Deeper Than The Ocean de Will-A-Fool (absent de l’album final), sont absentes de T.O.T.L. et Neva End, Mike Will s’inspirera néanmoins de sonorités rocks pour ces titres. En effet, à l’époque de l’enregistrement, Future écoute en boucle The Fool, le dernier album du groupe de rock alternatif Warpaint, et invitera ses producteurs à en faire de même avant de produire pour lui.
Avec son mélange de chant et de rap, sa cohérence sonore marquée par le rythme de balades, sa position extra-terrestre et évidemment en invitant Big Rube pour faire le narrateur de son histoire, Future inscrit aussi son album dans la continuité des disques de la Dungeon Family. Alors comment ne pas penser à ATLiens d’Outkast, tant ces albums ont des points communs, de leur façon de nous plonger dans un autre univers par leurs productions douces, « spatiales », qui utilisent violons, pianos et guitares, jusque dans leur volonté affichée d’être des OVNIS, ou au moins albums difficilement identifiables.
Désormais l’album s’appelle Pluto et d’avantage de rap que prévu y a été intégré. On y retrouve notamment les deux hymnes du guêpier, Tony Montana et Same Damn Time, qui ne dénotent pas tant du reste en donnant l’impression que Future trappe comme un extra-terrestre, grâce à des textes à la limite du surréaliste (dans l’un Future revit le film Scarface en accéléré, dans l’autre il est sur Pluton et Mars au même moment, pour y faire deux choses en même temps).
Le défaut du disque, c’est du côté de son entame qu’il faut aller le chercher ; et si le titre Parachute avec R. Kelly reste correct même sans tenir toutes ses promesses, les trois titres suivants sont soit complètement ratés, soit pas à leur place et gâchent l’unité de Pluto.
Comme vous êtes des grands garçons, vous allez pouvoir ne garder que l’intro et les tracks 6 à 14, y rajouter Space Cadets de Zaytoven au début, Deeper Than The Ocean de Will-A-Fool à la fin, et obtenir un album of the year fait maison.
Parce qu’en tant qu’album, on ne peut avoir qu’un sentiment mitigé sur ce Pluto, tant on y sent le potentiel d’un disque qui aurait pu/dû être infiniment meilleur et qui est un peu gâché par un surplus de chansons. Mais avec en son coeur une dizaine de titres qui vous enverront dans l’espace sans vous demander la permission, Pluto reste un très bon album de rap, grâce à ses productions qui émulent parfaitement l’immensité spatiale et au talent de Future pour l’écriture de refrains.
Maintenant, espérons que « Future Hendrix » voit quand même le jour, tant ce sont les titres issus de ce projet qui offrent à Pluto ses meilleurs moments.
Pendant que les commentateurs sportifs ne cessent de prophétiser l’avènement d’un « nouveau » Zidane ou Michael Jordan, que la pop music attend que Michael Jackson ait un successeur, le rap lui, est à la recherche du fils spirituel de Tupac Shakur.
Ce que ces figures ont en commun, c’est d’abord d’avoir su transcender leur discipline, de l’avoir amenée à un niveau tel qu’ils ont pu toucher et marquer une audience élargie ; jusqu’à devenir des légendes célébrées aussi bien par un public de néophytes que d’initiés.
A vrai dire, voir Tupac associé à ces autres noms pourra faire tiquer certains. Non pas que son statut de légende puisse être remis en question, mais il est vrai que ce qu’il véhicule ne peut toucher l’Humanité aussi largement qu’une reprise de volée en finale de la Ligue des Champions.
Cela tient avant tout au public premier du rap, infiniment plus marqué sociologiquement que celui du football. Alors oui, et a fortiori dans un pays où l’on est renvoyé à son appartenance ethnique jusque sur sa carte d’identité, Tupac Shakur s’adressait avant tout – uniquement ? – aux noirs, ou « african-americans » pour reprendre l’expression usitée aux Etats-Unis.
Le statut atteint par ce rappeur dans la communauté noire américaine reste à ce jour sans commune mesure. Et il n’est même pas question d’entrer dans une énumération de ce que Tupac a apporté au rap, simplement de souligner l’impact qu’il a eu sur cette population.
Que ce soit à travers ses textes ou par son comportement et ses déclarations, il aura participé à raviver les flammes d’une forme gangster de la « Black Pride » américaine, chère aux Black Panthers dont ses parents étaient de fervents militants. Ajoutez à cela une insoumission totale à l’ordre établi et une allégeance sans faille à « la rue », synecdoque des ghettos noirs, et vous avez les éléments à la base de son rayonnement.
Puis il y a ce qui viendra lier ces ingrédients, le petit plus inexplicable qui fait basculer le commun des mortels dans la légende. « He is the realest », une expression qui perdrait de son sens avec une traduction. Celle-ci renvoie à sa manière de raconter son quotidien et celui de sa communauté, sans inhibition, sans jamais restreindre les sentiments exprimés dans ses chansons, que ce soit sa haine, sa peine ou sa fierté, si bien qu’il ne fasse aucun doute que ce qu’il dit soit vrai.
« The realest nigga since Tupac »
L’assassinat de Tupac en 1996 aura laissé le rap sans véritable « Roi de la Rue », Jay-Z, Lil Wayne ou Eminem jouant sur un tout autre tableau. Alors, nombreux sont ceux qui ont essayé d’occuper le trône laissé vacant par « Makaveli ».
Il aura fallut attendre une petite dizaine d’années avant que ne se dessine la silhouette d’un sérieux prétendant à cette Royale succession.
Sa mère l’a appelé Torrence, mais à Bâton Rouge, capitale de l’état de Louisiane, tout le monde le connaît sous le nom de Lil Boosie.
Quand en 2006 sort Bad Azz, son premier album en major, Boosie s’est en réalité déjà bien aiguisé les dents sur le circuit indépendant.
Six ans plus tôt, après le décès de son père d’un cancer, Boosie souhaite se mettre à rapper pour exorciser sa peine. Il n’est âgé que de 15 ans quand, pour enregistrer ses premiers couplets, il rejoint l’écurie de C-Loc, star locale à la tête d’un label. Boosie n’a alors comme modèle que le fantôme de Tupac, dont il étudie les albums comme une profane liturgie.
Dès ses débuts les parallèles sont évidents, l’attitude et les thèmes rappelant Tupac. Mais là où des cars entiers de prétendants ont échoué, Lil Boosie apparaît vite armé pour obtenir cet unanime soutien des ghettos noirs. L’inexplicable ?
En tout cas, six ans après ses débuts, Boosie devient le premier rappeur à pouvoir oser se comparer à Tupac sans se faire lapider pour blasphème.
Très vite, il est adoubé par des vétérans, comme le regretté Pimp C qui l’aide à monter Trill Ent. en 2002. Sur ce label, avec Webbie et d’autres rappeurs de sa Trill Fam, il s’imposera comme la plus grosse star de sa région à coups de mixtapes souvent distribuées gratuitement, mais surtout grâce à ses nombreux concerts, Boosie étant sur scène presque cinq jours sur sept pendant plusieurs années.
C’est avant tout localement qu’il commence à se forger une réputation, avec un rap typiquement Louisianais teinté de Bounce Music. Ce style dansant, aux rythmes hypersexualisés, est originaire de la Nouvelle Orléans où il animait notamment les carnavals de Mardi Gras avant d’être popularisé dans le rap par le producteur Mannie Fresh.
Sur les disques de Boosie, cette Bounce Music est retravaillée par des producteurs comme Mouse On The Track ou B.J., pour devenir le décor de ses histoires marquées de matérialisme, de conscience sociale, de violences et d’émotions, qu’il conte avec sa voix rocailleuse, nasillarde, reconnaissable entre mille.
Son petit plus, c’est d’arriver, à travers la violence et les sentiments exacerbés de sa musique, à se faire le réceptacle cathartique de la haine, des frustrations, humiliations, et autres injustices subies par sa communauté pour les transformer en carburant à fierté. Non pas qu’il incite ses auditeurs à être fiers d’être dominés, mais il leur démontre qu’il existe des raisons d’être fiers de qui et de où ils sont, et en un sens, même sans faciliter la vie de personne, au moins à redresser la tête pour sortir du schéma dominants/dominés. Comme Tupac ?
En tout cas, cela est suffisant pour que ce slogan, en provenance des ghettos où Boosie se produit, lui soit sans cesse accolé : « He is the realest nigga since Tupac. »
Le Maire de Bâton Rouge
En 2007, après la sortie de Survival Of The Fittest, un album réunissant toute la Trill Fam, Boosie est un véritable phénomène en Louisiane, et est en passe de le devenir nationalement.
A Bâton Rouge, du petit qui à la crotte au nez jusqu’au voyou endurci par les années de prison, tout le monde est fan de celui que l’on surnomme Bad Azz. Quand sa mère passe en voiture, ce sont de véritables troupeaux d’enfants que l’on peut voir se former et se mettre à courir pour tenter de la rattraper, espérant apercevoir leur champion à travers les vitres.
De l’avis de tous ceux qui le côtoient dans la vie, quand Boosie redevient Torrence Hatch, l’homme est humble et n’a pour ambition que de faire profiter à sa communauté l’argent qu’il fait avec la musique. Alors, quand il n’est pas sur scène ou en studio, Boosie est partout dans Bâton Rouge ; il joue au bingo à la maison de retraite, fait en sorte que chaque enfant de sa ville ait un vélo pour aller à l’école ou organise des repas de charité à Thanksgiving et Noël. Si bien que Connie Hatch en est certaine, si son fils se présentait aux élections, la mairie de Bâton Rouge serait à lui.
Torrence est aussi père de six enfants, qu’il élève avec leur grand-mère dans un gigantesque pavillon de la banlieue de Bâton Rouge ; le plus gros achat qu’il ait pu faire avec l’argent gagné de son marathon sans fin de concerts.
Une décennie pour possession de drogue
A 20 ans, Boosie s’est vu diagnostiquer un diabète de type I. Celui-ci se caractérise par une soif et un appétit décuplé, un amaigrissement malgré une prise de nourriture abondante et un excès de glucose dans le sang. Forcé de contrôler systématiquement sa glycémie et de s’injecter plusieurs fois par jour de l’insuline, l’air que respire Boosie a donc constamment cette odeur oppressante d’hôpital et de pharmacie.
De son aveu, cette maladie a décuplé son aigreur et alimente la violence de ses textes ; « Maintenant c’est comme si même Dieu voulait ma mort ».
Alors évidemment Torrence Hatch n’est pas un saint. Si lui même n’a pas d’affiliation connue avec un gang, ni même la réputation d’être l’homme de ses chansons les plus violentes, être le rappeur préféré des hors la loi amène forcément à se retrouver avec un entourage aux casiers judiciaires chargés.
Comme énormément de rappeurs sur ce credo, il n’est donc jamais entièrement sorti des milieux crapuleux, même après sa relative réussite. Il utilise cela pour parfaire sa crédibilité de rue, mais en joue comme on joue avec le feu, surtout dans un milieu où l’on ne reste jamais longtemps sans ennemi, même en étant un artiste adulé.
La veille de la sortie de son deuxième album en major, Superbad : The Retour Of Boosie BadAzz, disque qui devait finir d’asseoir sa reconnaissance nationale, Boosie subit un contrôle de police. Un joint d’herbe roulé, un sac de marijuana et une arme à feu sont retrouvés. Torrence devra plaider coupable pour échapper aux peines très lourdes de l’état de Louisiane, et s’en « sortira » avec deux ans de prison.
A l’annonce de son incarcération, fans, amis et familles sont dévastés. Mis de côté le fait que cette péripétie vient compliquer la promotion de son disque et sa volonté d’enfin exister durablement à l’échelle nationale, Bâton Rouge se sent déjà dépeuplé à l’idée de perdre Boosie pendant deux ans.
Des concerts sont organisés pour fêter les derniers mois de Boosie en liberté et aider à payer les frais du procès. Le studio de production vidéo Motion Family viendra réaliser un mini film sur les cinq derniers jours de liberté de Boosie, dans lequel on peut voir à quel point la population de Bâton Rouge, mais évidemment surtout les membres de la famille Hatch, sont abattus par cette incarcération.
Mais dans les derniers instants la machine infernale commence à s’emballer. Le 10 novembre 2009, alors qu’il attendait le début de sa peine de prison, Boosie est de nouveau contrôlé en possession de marijuana. La sanction est immédiate, sa peine de prison est doublée, et le voilà désormais équipé d’un bracelet électronique et placé en maison d’arrêt.
Pendant les années qui vont suivre, des évènements demandant la libération de Torrence Hatch seront organisés régulièrement, servant à mobiliser l’opinion mais aussi a continuer de réunir des fonds pour payer les frais d’avocat et faire vivre la famille nombreuse de Boosie qui se retrouve privée de son unique source de revenu.
Les affiches et les t-shirts marqués du slogan « Free Boosie » sont partout dans Bâton Rouge, et se répandent dans toutes les Etats-Unis via internet.
Il n’y a plus un article ou une vidéo à propos de Boosie qui ne soit pas, dans les minutes qui suivent leur mise en ligne, noyés sous des centaines de commentaires de fans.
« Free Boosie Bad Azz ! » ; « Free the realest ! ».
Deux ans plus tard, alors qu’il est incarcéré à Angola, le pénitencier de l’Etat de Louisiane, il est cette fois accusé d’avoir fait entrer du sirop à la codéine et de la marijuana en prison. Jugé pour ces faits, Boosie voit sa peine une nouvelle fois doubler ; 8 ans.
Derniers jours d’un condamné
En parallèle, une autre affaire va venir considérablement compliquer la situation de Boosie.
Le 21 octobre 2009, un dénommé Terry Boyd est assassiné à Bâton Rouge. L’auteur du crime, retrouvé avec l’arme, est immédiatement arrêté. Mais alors que les autorités proposent à l’assassin un allégement de sa peine en échange d’indications sur les affaires crapuleuses de la ville, ce dernier affirme qu’il a tué Terry Boyd parce que Lil Boosie le lui a demandé.
Mis à part ce « témoignage », il n’y a, encore aujourd’hui, aucune preuve que Boosie ait bel et bien commandité ce meurtre. Malgré cela, le procureur Hillar Moore réclamera que le jugement le plus sévère soit accordé au rappeur. Dans cette sombre affaire absolument vierge de preuve, le procureur affirme vouloir s’appuyer sur… les textes des chansons de Boosie pour prouver sa culpabilité. Quant au verdict, il sera proclamé par un jury entièrement anonyme, dont seul lui connaitra la constitution ; une première en Louisiane depuis presque 30 ans.
Le procès débutera le lundi 30 avril 2012. S’il est jugé coupable, Torrence « Lil Boosie » Hatch pourrait être condamné à mort.
Lil Boosie n’est pas Tupac, et pour retrouver chez le premier l’éclat du second, il ne faudra pas trop s’éloigner de Bâton Rouge. Néanmoins Boosie reste Boosie. Un excellent rappeur, maitre de l’auto célébration et de l’émotion voyou, qui aura eu la chance de collaborer avec des très grands, que ce soit pour les productions (Pimp C, Mouse & B.J.) ou les featurings (Young Jeezy, B.G., Pimp C), pour offrir au rap sudiste des années 2000 quelques un de ses sommets avec Bad Azz, Superbad ou Survival of the Fittest.
Lil Boosie est-il coupable ou non ? Au vu de la peine encourue, ce n’est même pas important. Déjà enfermé pour presque dix ans pour possession de drogue douce et d’une arme à feu (rappelons si besoin est que nous sommes aux USA), le voilà une nouvelle fois, et comme des milliers d’autre concitoyens, victime de l’absurdité de la justice Louisianaise.
Après l’annonce de la peine encourue, la famille a pu renforcer ses soutiens, venant d’habitants, d’internautes ou de rappeurs comme Young Jeezy à Atlanta ou Yo Gotti à Memphis, mais peine toujours à se faire entendre en dehors des réseaux et médias spécialisés dans le rap, n’ayant pour seule plateforme ce site internet : http://boosiejustice.com/
De la volonté de faire connaître des artistes en les associant à une tête d’affiche, jusqu’à l’envie d’une star de jouer le chef d’entreprise, il existe tout un panel de raisons pouvant expliquer qu’un rappeur passe de la carrière solo au groupe.
Pour plusieurs de ces raisons, Gucci Mane n’a pas échappé à cette étape. En 2003 déjà, Never Again Records l’avait fait rapper aux côtés de quelques bras cassés pour essayer de capitaliser sur le succès de Black Tee à Atlanta.
Mais évidemment quand on pense à Gucci Mane, c’est d’abord le Brick Squad qui vient à l’esprit. Cette association de zigotos, aux ramifications qui s’étendent aujourd’hui sur toutes les USA, étant sans doute le groupe de rap le plus prolifique et constant de ces trois dernières années.
Véritable poupée russe, pleine de sous groupes et affiliés, la galaxie Brick Squad possède une vingtaine d’étoiles plus ou moins brillantes. L’explorer s’annonçait laborieux ; finalement, il s’avère que son histoire peut être résumée à travers le parcours de deux personnages clés. Et si Gucci Mane est important, puisqu’il est le noyau autour duquel le groupe s’est forgé, son rôle reste secondaire à côté de ceux joués par Debra Antney et son fils Juaquin Malphurs.
La Reine de Jamaica
New York, Queens, au sud du très pauvre quartier de Jamaica ; Debra n’a que neuf ans quand elle fait une overdose d’héroïne qui aurait pu lui couter la vie. La petite ne consomme pas cette drogue mais son père, accro, cachait de la poudre dans un pot de talc pour bébé. Pour jouer, elle a utilisé le pot, sans savoir.
Si la poudre n’avait pas été cachée, sans doute qu’elle aurait pu la reconnaître tellement l’héroïne fait partie de son quotidien. Ainée d’une fratrie de neuf enfants, c’est elle que son père utilise pour monter la garde quand, pour payer ses doses, il cambriole le magasin où travaille sa femme, c’est aussi elle qui traverse la 150ème rue, strappée avec des petits sachets d’héro cachés sous le tee-shirt.
De cet univers où, raconte-t-elle, les femmes cuisinent et font le ménage pour des hommes qui les frappent en retour, Debra essaiera de s’échapper. Alors, plutôt que de faire la bonne à la maison, elle a fait tout ce qu’elle a pu, aidée par les aides sociales, pour réussir via l’école.
Une dizaine d’années plus tard, la voilà diplômée en acupuncture et à la tête de plusieurs associations caritatives. Appréciée et respectée à Jamaica, considérée par tous comme une mère pour ce qu’elle fait pour sa communauté, le petit chef d’entreprise souhaitera vite fonder sa propre famille. Mais si elle possède un instinct maternel qui donnerait des cauchemars à Elisabeth Badinter, elle refuse de se marier, étant toujours hantée par l’image de son père.
Debra aura des enfants, plein, et avec plusieurs hommes, mais sans jamais en épouser un seul.
C’est le 31 mai 1986 que nait son fils le plus célèbre, Juaquin Bertholimule Malphurs.
Dès ses premières années, Juaquin est un garçon débordant d’énergie, un petit casse cou à l’affut de la moindre connerie à faire. En atteste cette semaine où sa mère aura dû l’emmener trois fois aux urgences pour qu’il se fasse recoudre successivement la jambe, la main puis une épaule, qu’il s’était entaillé méchamment en jouant au con. Cet épisode avait fait naitre des soupçons chez les services de protection de l’enfance, trouvant louche qu’un garçon puisse se blesser autant dans un laps de temps si court… Mais en réalité il n’y a sans doute pas meilleure mère que Debra Antney. Maman voyou, surnommé le « Pitbull en jupe », elle cumule quatre emplois, donne tout son temps et son énergie pour les enfants de son quartier. Une énergie qu’elle est fière de retrouver chez son fils ;
Juaquin ne peut pas rester quelque part sans rien faire. Il est comme moi, c’est fou. C’est un mini-moi, une version mâle de moi même.
Au même moment, en ce début des années 90, un homme appelé Mack Drama débarque dans le Queens. Originaire de Compton à Los Angeles, où il habitait précisément la rue Piru, lieu de naissance des Bloods, il arrive à New York pour y importer les couleurs de son gang.
En quelques temps, souvent après un passage par la prison de Rikers Island, les petits gangsters New Yorkais se retrouvent affiliés aux Bloods.
Un des cousins de Juaquin devient vite un de ces néo-bloods New Yorkais. Les deux cousins passent beaucoup de temps ensemble, notamment des après-midis devant la télé à regarder le Muppet Show. Inspiré par leur émission favorite, c’est ce cousin qui le surnommera « Waka », en référence aux onomatopées proférées par Fozzie Bear quand il est mal à l’aise. La raison ? « Waka » est simplement une façon de prononcer « Juaquin » en articulant comme un mongol.
L’autre cadeau que fera ce cousin à « Waka », c’est de l’intégrer, lui et un autre de leurs cousins, Anthony, à son gang.
Road to Riverdale
Juaquin et Anthony, commencent à dealer pour leur cousin aux quatre coins de Jamaica, des ptits sachets blancs, verts ou marrons, alors qu’ils viennent juste d’avoir neuf ans. Cette affaire arrivera vite aux oreilles de Debra Antney et il est hors de question pour cette dernière de laisser son fils s’empêtrer dans des histoires de gangs, surtout qu’en tant qu’aîné, il risque d’entrainer ses frères dans cette spirale infernale. Pour elle cette histoire est signe qu’il est temps de quitter New York.
Debra pense tout de suite à Atlanta pour cette retraite. Il ne lui faudra pas deux coups de téléphone pour arriver à trouver un job en Georgie. Mieux, Miss Antney est tellement réputée pour ce qu’elle a entrepris à Jamaica, que des associations créent des postes spécialement pour elle afin de l’accueillir.
En 1995, Debra arrive donc dans le quartier de Riverdale, avec cinq de ses fils, trois filles qu’elle a adoptées, ses sœurs et sa mère. Là bas, elle travaille dans divers services sociaux, devient gérante d’associations caritatives et retrouve donc très vite le rôle de maman de secours qu’elle avait dans le Queens.
De son côté, Juaquin jure que ses jeunes années à Atlanta se passent loin des gangs, même si ça ne l’empêche pas de dealer avec ses frères et son nouvel ami Mario. Parce que si Debra a du succès dans sa vie professionnelle, cela ne s’accompagne pas d’une aisance matérielle de roi pour la famille. Avec ses salaires, Debra doit nourrir ses enfants, ses sœurs et sa mère, qui peine à vivre de son magasin de fringues. Alors pour suivre le rythme, Waka rejoint les angles de rues, pour revendre de la drogue et de la marchandise volée. Et il résume sa situation assez simplement ;
J’étais entouré de basketteurs et de dealers de drogues, alors c’est ce que je suis devenu. Si j’étais entouré de médecins et d’avocats, c’est surement ce que je serais aujourd’hui.
A l’école, aussi improbable que cela pourra paraître pour certains, Juaquin est un bon élève. Il envisage longtemps de suivre les traces de sa mère et de réussir par cette voie, et pourquoi pas, un jour, aller à l’Université. Ce serait en tout cas la voix royale pour qu’il puisse faire de sa passion un métier en devenant basketteur professionnel. Small forward qui fera 1m98 adulte, il sera même pisté par des scouts de ligues mineures en entrant au collège. Mais pour l’instant, Mario et lui, deux grands maigres débordant d’énergie, sont surnommés Slim et Flaco par les petits à qui ils mettent des raclées sur les playgrounds d’Atlanta.
Le début des années 2000 sera un tournant important pour la famille Malphurs/Antney. Plusieurs évènements vont en effet venir marquer leur vie personnelle et professionnelle, dont quelques électrochocs aussi tristes qu’importants pour la fondation future du Brick Squad.
Fuck School
Faisons un saut dans le temps, jusqu’à il y a seulement une paire d’années. Juaquin vit toujours à Atlanta, toujours avec sa mère, qui est devenue son manager. Seulement, le voilà désormais connu dans toutes les Etats-Unis sous le nom de Waka Flocka Flame.
En pleine nuit, Debra est réveillée par Waka déboulant en larmes dans sa chambre. Son fils, tombé à genoux, a l’air tellement dévasté, raconte t’elle, qu’en le voyant elle s’est mise à pleurer aussi fort que lui. A cette époque Gucci Mane traverse une période très difficile sur le plan personnel et psychologique ; il vient d’enchainer les coups d’éclats, et son entourage commence à être inquiet qu’il ne fasse une vraie grosse, grosse connerie. Alors, automatiquement, Debra Antney fait un rapprochement avec Gucci et questionne son fils ; « Où est Gooch’ ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce qu’il a fait ? ». A ces questions Waka ne fera que présenter des excuses « Excuse moi maman, je suis désolé, tellement désolé… », sa mère ne comprenant pas, elle finira par simplement l’envoyer chez Gucci Mane pour voir s’il allait bien.
Debra Antney avouera à un journaliste qu’elle n’a compris que quelques mois après ce qui s’était passé ce soir là. Et cela n’avait rien à voir avec Gucci Mane, pas cette fois. Si son fils était dans cet état, c’est parce qu’il est encore hanté par un événement qui a eu lieu dix ans plus tôt, et dont il se sent entièrement responsable.
An 2000, Juaquin a 14 ans quand il accompagne son petit frère, RahRah, dans un quartier voisin. Le plus petit des deux frères Malphurs est, comme son ainé, un bon élève, et il a promis à un camarade de l’aider à faire ses devoirs. Si Waka l’accompagne, c’est pour les couvrir ; le père de l’élève en difficulté est violent, et s’il apprenait que son fils se fait aider à l’école par les frères Malphurs, il pourrait s’en servir comme prétexte pour lui coller une très sale raclée.
Une fois les devoirs terminés, Juaquin et son frère s’en retournent chez eux, le grand à pied, le petit à vélo.
Sur le chemin les deux frères se séparent, Waka partant trainer de son côté.
Quelques heures après, l’ainé Malphurs est accueilli chez lui par des sirènes, et une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas celles de la police qui crient dans le quartier.
Deux rues après l’avoir quitté plus tôt dans l’après midi, son jeune frère se faisait percuter par un camion.
Mizay Entertainment
Debra se rappelle qu’après la mort de son petit frère, Waka est devenu « une version démoniaque de lui même ». Incapable d’accepter la moindre forme d’autorité, il quitte l’école et est forcé d’arrêter le basket-ball. Le voilà devenu un corner boy à plein temps, adepte des petits gains d’argent journaliers ; vente de drogue, racket, recèle, tout y passe, jusqu’aux vols dans le magasin de sa propre grand-mère.
Dans le même temps, la réputation de Miss Antney lui permet d’obtenir un poste dans une grosse association qui vient de se créer ; The Ludacris Foundation, créée par le rappeur ATLien qui vient de gouter au succès international avec Back To The First Time et Word of Mouf.
Si sa carrière dans le social prend alors un nouvel élan, la poursuivre à travers l’association d’un rappeur lui permet aussi d’accorder un peu plus de temps à sa passion. Plus jeune Debra était danseuse, et si elle a dû arrêter pour pouvoir offrir son temps aux autres, elle en a gardé une passion immense pour la musique. Dans le Queens déjà, elle aimait jouer un rôle en coulisse dans la carrière de petits artistes locaux, à Atlanta elle va développer d’avantage cette corde de son arc… Jusqu’à envisager de créer sa propre entreprise de conseils et de management d’artistes.
C’est ainsi que naît Mizay Entertainment. Ce nom provient du surnom que Ludacris a donné à Debra, « Miss A », prononcé avec un accent du sud dont la New Yorkaise aime se moquer.
La formule proposée par Mizay est toute particulière. C’est un mélange de gestion de carrière artistique et d’assistance sociale. Un artiste qui entre là bas, entre dans la famille, il devient comme un fils ou une fille pour la patronne qui se retrouve à gérer absolument tous les aspects de sa vie. Parce qu’à travers Mizay, l’ambition de Debra est d’abord d’arriver à sortir des jeunes de la rue en leur offrant une carrière dans la musique.
En 2003, elle est contactée par un jeune artiste dont la carrière ne démarre pas chez Neva Again Record. Otis Williams Jr. vient du quartier de Bouldercrest à Atlanta, et espère avec l’aide de la structure de Debra Antney, pouvoir monter son propre label ; 32 Entertainment.
Otis Williams, a.k.a. OJ Da Juiceman débute alors une collaboration avec Mizay qui n’a jamais pris fin depuis.
Le Prologue
32 Ent. est lancé avec succès, OJ Da Juiceman commence à sortir des mixtapes localement via sa structure, à se faire un nom dans la Zone 6 d’Atlanta et à signer quelques amis.
Déjà, les terrains déblayés par le Jui-Man sont des voies ouvertes à ses futurs coéquipiers du Brick Squad.
Pour plusieurs raisons OJ ne joue plus un rôle de premier plan dans la Brick Squad, pourtant, dire qu’il a toujours « déblayé le terrain » pour les autres reste un euphémisme. De la façon dont chaque membre du BS utilise les ad-libs dans ses chansons, jusqu’à l’exploration des productions de Lex Luger, il a toujours eu un tour d’avance sur les autres.
Récemment, lors d’une interview à propos de son entreprise, un journaliste demanda à Debra Antney ce que représentait pour elle d’avoir travaillé avec des artistes qui ont tous fini par apparaître au premier plan, citant Gucci Mane, Waka Flocka, Nicki Minaj et French Montana. Après avoir répondu à la question, elle ajouta ;
Je ne comprends pas pourquoi, dans aucune interview personne ne me parle jamais de Juiceman ? Pourquoi personne ne pense jamais à Juiceman ? Il était là, avant. Et c’est moi qui lui ai présenté Gucci…
C’est aux alentours de la fin 2005 que Debra reçoit un autre coup de téléphone important. C’est une collègue, Vicky Davis, ancienne institutrice reconvertie dans le social. Cette dernière souhaite que son fils, un rappeur qui vient d’amasser un peu d’argent avec la vente d’albums, mais qui a tendance à le dilapider un peu n’importe comment, puisse donner un peu de son temps et de son argent à la communauté. Miss A appelle le garçon pour lui demander ce qu’il souhaite faire. Ce garçon, Radric Davis, lui explique qu’il veut participer à ses œuvres de charité… mais aussi et surtout, qu’il aimerait passer une étape supérieure dans sa carrière.
Le reste de l’histoire tout le monde la connaît. Impressionnée par le garçon, Debra Antney démissionne de tous ses autres emplois dans le social et devient le manager de Radric « Gucci Mane » Davis, l’aide à créer So Icey Ent. au sein de Warner, et s’il semblerait qu’Otis et Radric se connaissaient déjà (il n’existe en vérité aucune preuve), c’est elle qui fait se rencontrer et travailler ensemble OJ Da Juiceman et Gucci Mane.
So Icey Boys
Cinq ans après la mort de son petit frère, l’ainé Malphurs continue d’explorer le côté obscur de sa Force. Plus que jamais impliqué dans le trafic à Riverdale, même voir quelques un de ses amis tomber sous les balles ne semble pas lui donner envie de raccrocher.
Il faudra que sa mère vienne le tirer de ce bourbier pour qu’il n’aille pas rejoindre son petit frère trop tôt.
La patience de Debra arrivera à bout quand en 2006, son fils est arrêté armé après une grande fusillade dans Riverdale. Waka échappe à la prison en plaidant coupable, mais il n’échappe pas au courroux de sa mère, plus sauvage que la pire des prisons du tiers monde.
Elle ne pourra pas le sortir complètement de la rue, ni l’enfermer dans sa chambre toute la journée, alors sa solution trouvée est de le coller 24/24 dans les pattes de Gucci Mane et OJ Da Juiceman avec deux de ses frères.
Deux ans durant, les trois frères vont devenir les roadies des deux artistes Mizay Ent. et cette petite troupe commencera à passer des journées, des semaines et des mois sans se dissoudre un seul instant. Rapidement, ils sont rejoints par Mario, le meilleur ami de Waka et, de façon intermittente, par Anthony, le cousin Blood du Queens devenu le rappeur Frenchie.
Et si à cette époque Waka ne songe pas un seul instant à devenir rappeur, au contact de Gucci Mane, un de ses frères se mettra à rapper pour devenir celui que l’on appelle Wooh Da Kid.
Gucci Mane, OJ Da Juiceman, Wooh Da Kid et Frenchie se mettent à rapper ensemble. Accompagnés par leurs hypemen Juaquin et Mario, ils formeront ensemble les So Icey Boyz.
C’est à cette époque que Gucci Mane termine de baptiser les membres de son entourage, Mario aka Slim, devient Slim Duncan. Quant à Juaquin, il lui rajoute la flamme à ses Waka et Flaco ; le voilà devenu Waka Flocka Flame.
Entre 2008 et 2009, Gucci Mane entame un de ses marathons d’allers et retours en prison, et en son absence les So Icey Boyz ont du mal à exister.
Cependant OJ en profite pour développer sa carrière solo, en sortant une mixtape tous les deux mois. Parmi elles, la désormais classique Alaska In Atlanta, première apparition connue de productions de la future superstar Lex Luger (Early Morning Trappin ; Midget ; Vegetarian).
Profitant que les stars d’Atlanta soient quasi toutes enfermées à cette époque, OJ parvient à un degré supérieur d’exposition ; son avalanche de mixtapes lui vaut d’être partout sur internet, quelques un de ses singles tournent en radio ; a tel point qu’il finira par atterrir sur la couverture du magazine XXL, au milieu de 9 autres artistes désignés comment étant les révélations de l’année passée.
Le style développé par Jui-Man à cette époque influencera celui du Brick Squad, mais marquera aussi plus largement le rap. Souvent raillé pour son style vestimentaire, ses rimes surréalistes pour aborder des sujets qui ne sont pas valorisés par les Ayatollah du Hip-Hop, la seule chose que l’on peut en réalité reprocher à Juiceman, c’est d’être arrivé le premier.
En racontant comment il gare sa voiture, sa ressemblance avec des choses farfelues (une bière, un ours polaire, un igloo, une lesbienne), son crazy stupid swag ou en abusant d’ad libs à l’infini, il a ouvert des voies aussi bien pour Lil B ou RiFF RAFF que pour certains de ses futurs coéquipiers.
Juaquin Flaco Flame
« Et si je me mettais à rapper ? » Cette idée est arrivée à Waka comme une envie de pisser. Il n’y a sans doute même pas pensé sérieusement. Et quand il évoque l’idée autour de lui, à part Gucci qui le soutient et le pousse dans cette voie, personne ne le prend au sérieux. Le rap ce ne serait pas pour lui.
Seulement, depuis qu’il a arrêté l’école et le basket, il ne sait pas quoi faire d’autre, si ce n’est retourner vendre de la drogue.
Pour le rap, il sait éventuellement vers qui se tourner ; sa mère, bien sûr.
Quand Waka est venu voir sa mère pour lui parler de son envie de s’essayer au rap, la première réaction de celle-ci fut d’en rire et de lui ordonner d’aller faire de l’argent intelligemment. Elle non plus n’y a pas cru, et elle l’avoue encore aujourd’hui.
Alors Waka commencera seul ; Ou presque, puisqu’il s’enfermera dans son garage avec son ami Tay. En deux, trois nuits, les deux potes vont enregistrer une dizaine de morceaux avec un micro et un ordinateur.
Waka n’a pas le flow et l’écriture de Gucci ou OJ, il en a bien conscience, alors il combattra avec d’autres armes, sa rage et son énergie illimitées.
Avec ses 10 pistes en poche, il commence à participer activement aux shows des membres de So Icey Boyz, et petit à petit, l’énergie qu’il déploie sur scène lui permet de s’attirer la sympathie du public.
Sans vraiment qu’il ne s’en rende compte, Waka Flocka devient un petit phénomène à Atlanta. Et c’est presque par hasard qu’il découvre que sa musique est appréciée par de plus en plus de monde ;
J’étais dans ce club à Atlanta, le Figure 8 à côté du Greenbriar Mall. La salle était blindée, personne ne me connaissait. J’étais assis, quand tout d’un coup, le DJ lance « O Let’s Do it »… Et là, la foule est devenue complètement dingue. J’avais enregistré ce truc en 10 ou 15 minutes, et tout le monde le connaissait !
Debra est épatée, et devra bien avouer qu’il est bien possible que son fils puisse avoir une carrière. Son premier conseil, ce sera de le pousser dans la voie qu’il a commencé à emprunter ; la voie d’un rap basé exclusivement sur l’énergie. Elle souhaite que le rap devienne le défouloir de son fils, que ce soit là qu’il libère son stress plutôt qu’à un coin de rue avec les armes aux poings.
En réalité, Waka expliquera que l’énergie qu’il insuffle à ses morceaux, il ne la puise pas uniquement dans le stress de la vie urbaine ou dans sa folie naturelle, mais surtout dans sa souffrance, celle d’avoir perdu son frère et de s’en sentir coupable.
La formule sonne un peu cliché, mais le rap devient une forme de thérapie pour Waka Flocka, le réceptacle de toute la haine qu’il avait accumulée contre lui, et qui par le passé l’avait amené à frôler la prison et la mort.
« I was told to calm down and spit my pain on da mic » – For My Dawgs
« so much pain in me I use the mic to pour it out » – Lil Debbie
Marqué par vingt ans de gangsta rap avec lequel il a grandi, Waka synthétisera tout ce que ce genre a pu offrir dans un hybride de trap et de crunk music. Pas besoin de lyrics, ne visant pas un public de chambre mais celui des clubs d’Atlanta, celui qui l’a soutenu en premier. Et il est bien conscient que ce n’est pas la « qualité », toute subjective d’ailleurs, des lyrics qui font qu’un titre sera passé en club ou non.
I said I don’t need lyrics. That’s where everybody got it misconstrued, it’s the energy, the delivery, and the realness of the person that’s making it
1017 Brick Squad
So Icey Ent. fermé après le changement de label de Gucci, les So Icey Boyz n’ont plus de raison d’exister. Cependant ils ne disparaitront pas pour autant, puisque rejoint par Waka Flocka Flame, ils renaitront immédiatement sous l’A.O.C. 1017 Brick Squad.
Gucci Mane et OJ Da Juiceman sortant tous les deux des périodes les plus engageantes de leurs carrières, Waka Flocka Flame emboitant leurs pas avec Salute Me Or Shoot 2 puis LeBron Flocka James, jusqu’à devenir le nouveau prince des mixtapes à Atlanta, le Brick Squad originel devenait dès sa création une drogue extrêmement recherchée.
Parce qu’en plus de proposer le haut du panier en matière de trap music, épaulé par une armée de producteurs managés dès le berceau par Debra Antney (Lex Luger, South Side, Prince N’ Purp, Tay Beatz, etc.), la force de ce Brick Squad est de pouvoir proposer autant de personnages intéressants et différents qu’il compte de membres. Chacun d’entre eux est identifiable grâce à ses gimmicks, son timbre de voix, sa façon bien à lui de parler du trafic ou de la cuisson de la drogue. Et si la mayonnaise prend, c’est parce que par dessus leurs différences, ils partagent tous ce côté outrancier, à la limite du cartoon ou des bad guys de comics ; comme si Kermitt, Fozzie Bear, Scooter, Gonzo et Animal s’étaient mis au deal après la fin du Muppet Show.
Malheureusement, cette version originale du Brick Squad ne sortira jamais de disque. Entre les allers et retours de Gucci Mane en prison, les quelques problèmes d’égo entre ce dernier et OJ Da Juiceman et la primauté des carrières solos de chacun, on ne devra se contenter que d’apparitions des uns et des autres sur des projets solos.
Flockaveli & Monopoly
Waka Flocka continuera sur sa lancée de mixtapes, et sa popularité grandira progressivement au gré de titres comme Luv Them Gun Sound ou Hard In The Paint. La complémentarité de son style explosif avec les productions abrasives de Lex Luger poussera les deux amis à prévoir une mixtape en commun. Mais une fois terminée, l’alchimie fut telle que l’entourage de Waka Flocka, notamment sa mère, lui conseilla de garder ce projet au chaud pour en faire son premier album.
La mixtape fut donc entièrement mixée par un ingénieur son de KY Engineering. Ce dernier expliquera que pour mixer cet album, il n’eut à disposition qu’un studio équipé… d’enceintes de club.
Le résultat, ce fut le petit miracle Flockaveli, dernier « game changer » de l’histoire du rap.
Au delà des immenses qualités de cet album, et de l’impact qu’il aura sur le rap, ce dont il a été question maintes et maintes fois déjà, ce qui a pu marquer les auditeurs, c’est l’absence des OGs du Brick Squad, remplacés par une petite dizaine d’inconnus.
Ces gangsters sont en réalité les artistes signés sur ‘Brick Squad Monopoly’. Avoir ce label, afin de signer ses artistes, fut une vraie volonté de Waka Flocka une fois installé comme artiste solo.
Les premières signatures sur BSM, comme Slim Dunkin ou D-Bo, sont en réalité les amis d’enfance de Waka. Bien conscient que le rap lui avait offert la possibilité d’échapper à ce que la rue a de pire, il entend bien en profiter pour sortir aussi ses amis de ce bourbier. « J’ai donné une carrière à mes gars » explique t’il en interview, « c’est toujours mieux qu’un autre rappeur qui en réalité ne fait que t’envier, et qui est là juste pour récupérer un peu de ta lumière. Moi je vais utiliser ma lumière pour éclairer mes potes. »
« Can I Take Sum Partna’s out da hood ? They say my downfall is I wanna take all my homies out da hood » – Rap Game Stressfull
Prenant en quelque sortes la succession de sa mère, elle qui avait aidé la première « génération » du Brick Squad à avoir une carrière, Waka se mue en mécène pour ses meilleurs amis.
Mais toutes les signatures ne viendront pas des quartiers d’Atlanta où Waka a passé son adolescence, puisqu’il fera une tournée des guêpiers les plus célèbres des USA pour se former une équipe All-Stars de jeunes gangsters.
Suwoooooo
Même s’il s’est servi du rap comme d’un tremplin pour sortir de la délinquance, Waka s’évertuera à rapper pour son quartier et les rues qui l’ont vu grandir. Alors, pour garder une crédibilité rue, il se tournera vers ce qu’il a connu, et ses jeunes années en tant que membre des Bloods.
Déjà depuis les tout débuts de carrière il multiplie les cris de guerre Bloods et les références au rouge. Par la suite, c’est absolument chaque artiste signé sur BSM qui sera plus ou moins affilié au gang couleur sang. Cherchant à tout prix à légitimer davantage son appartenance à ce que la rue a de plus de gangster, Waka se tournera naturellement vers un de ses seuls souvenirs de gang ; en l’occurrence l’homme qui était venu importer la couleur rouge dans le Queens de sa petite enfance, Mack Drama.
C’est lors d’un voyage à Los Angeles, via YG Hootie, rappeur de Compton qui ne cesse de plaider allégeance aux Bloods, que Waka Flocka retrouvera OG Mack Drama. Durant l’année 2011, ils s’afficheront ensemble en concert et sur youtube à de nombreuses reprises ;
La supercherie se défait d’elle même en voyant cette vidéo. Mack Drama – l’hurluberlu avec un keffieh rouge sur la tête – n’est plus ce qu’on peut appeler un gangster actif, mais guère plus qu’un Sitting Bull des temps modernes, utilisant son passé gangster pour faire peur aux enfants et amuser les touristes.
Mais la fascination de Waka pour l’univers des gangs ne semble pas différente de celle d’un enfant face à une vitrine de jouets. Lors de sa première visite à Piru, qu’il a pris soin d’immortaliser sur caméra, on le voit émerveillé comme un gosse qui arriverait dans un parc d’attractions.
Alors, souhaitant ramener au gangsta rap sa puissance d’antan, celle de l’époque de N.W.A. qu’il prend souvent en exemple, il s’amusera à signer des artistes venant des quartiers et villes les plus emblématiques de l’univers des gangs ; Ice Burgandy vient d’Inglewood, P. Smurf de South Central, YG Hootie de Compton, Bo-Deal de Chicago, le mexicain MGM devient la caution Cartel, etc.
Malheureusement, ce petit jeu de proximité avec les gangs ne sera pas sans conséquences. Passons le fait que le désormais ridicule Mack Drama se retrouve à utiliser son affiliation au Brick Squad pour exister, plutôt que l’inverse. Il est par exemple derrière la création d’un improbable Brick Squad SW, structure sur laquelle il signe des rappeurs et chanteurs mort-nés.
Le véritable danger, ce sont les vrais voyous qui vont être attirés par la sanguinaire affiliation.
Rap Game Stressful
A force d’arriver en concert escorté par des Bloods ou de parler de sa dextérité avec les armes à feu, Waka Flocka va finir par provoquer les petits voyous et les gangs adverses. Il se fera tirer dessus, braquer, et se retrouvera lié indirectement à des affaires d’homicide et de possession d’arme. Après avoir échappé de justesse à la prison, il avoue être fatigué par le rap jeu. D’un côté oppressé par le rythme de vie de troubadour pour grand voyou, de l’autre déçu par le comportement de certains de ses amis. Alors, en 2011 Waka Flocka annonce qu’il va arrêter le rap. C’est sa mère qui se fera son porte parole pendant cette période où il prendra un peu de recul avec la musique ;
« Waka était déçu du changement de comportement de certains de ses amis. Et de la mentalité dans l’industrie. Tout le monde pense que tu lui dois quelque chose, parce qu’ils s’imaginent que tu as une tonne d’argent. Être dans le rap, ou être dans la rue, cela ne veut pas dire que tu ne ressens rien, ou que tu n’as pas de coeur. Waka a été très touché par ça. »
Mais le pire arrivera en Décembre 2011. Alors que Waka et son meilleur ami Slim sont en studio pour enregistrer un clip pour leur série de mixtapes The Twin Towers, une embrouille survient entre Mario « Slim Dunkin » Hamilton, et l’un des petits gangsters présent pendant la session. Le motif est inconnu, probablement dérisoire au vu des conséquences ; après s’être fait coucher par Slim Dunkin, le garçon vexé est revenu au studio pour abattre « Dunk » d’une balle dans la poitrine.
Après ces évènements Waka, dévasté, se fera un peu plus discret. Aussi parce qu’il peaufine son second album, le très attendu Triple F, pour Friends, Fans & Familly.
Les amis et la famille, le Brick Squad n’est fait que de ça. Et quand les liens de sang n’existe pas, Debra Antney fait toujours en sorte de créer des liens forts avec ses ouailles. Gucci Mane parle d’elle comme si elle était sa tante, Slim Dunkin parlait d’elle comme si elle était sa mère. Et si Miss A a révélé publiquement avoir adopté cinq enfants, elle confesse qu’en réalité il y en a plus que ça… mais qu’elle préfère taire leurs noms pour ne pas faire jaser.
Après avoir lancé la carrière de Nicki Minaj, et remis de l’essence dans le moteur de French Montana, Miss A a prouvé qu’elle était actuellement une des personnalités les plus influentes du rap. Sa façon de gérer la carrière des artistes, entre management classique et seconde maman, a fait de Mizay Ent/1017 Brick Squad une sorte d’anti-Cash Money, dont l’empreinte n’est pas encore aussi profonde que celle du label Orléanais, mais qui est bel et bien en train d’écrire une des plus belles pages de l’histoire du rap.
Aujourd’hui le groupe des OGs du Brick Squad n’existe plus vraiment. Gucci Mane continue de forger sa légende en solo, OJ et Frenchie ne cessent de disparaitre, a priori occupés par des « activités » extra-musicales, Wooh et Waka travaillent, eux, sur leurs albums solo respectifs et au développement de BSM.
Ce sont donc les membres de BSM qui en profitent pour prendre du galon, notamment les Angelenos Ice Burgandy et YG Hootie, qui depuis la mort de Slim Dunkin, sont les mieux placés pour obtenir le titre de 6ème homme du Brick Squad.
Quant à « Miss A », elle garde certainement un oeil, et le bon, sur le développement de BSM. Elle reste aussi plus que jamais impliquée dans la vie de sa communauté, notamment via son association RahRah’s village of hope, qui s’assure qu’aucun enfant d’Atlanta ne soit oublié par le père Noël.
Là d’où il vient, Issue n’a pas encore l’âge de voter. Pourtant, il est déjà derrière une demi-douzaine de projets musicaux aussi étranges que réussis. Si je parle de lui ici, c’est parce qu’étant le fils d’E-40, il est un enfant du rap. Cependant rien dans sa musique ne laisse paraitre cette filiation. Et s’il rappe, la musique d’Issue a quand même plus à voir avec un chainon manquant entre Pink Floyd et Aphex Twin qu’avec un quelconque album de Sick-Wid-It.
Etant un grand amateur de musique Européenne, plusieurs collaborations entre lui et des artistes français sont en préparations (Soufien3000, Sidisid, Roro, Fusils A Pompe). En préambule à ces connexions estampillées Bay To France, et à ses propres projets à venir, je suis revenu avec lui sur sa vie, sa musique et sa dernière mixtape Pig, un de mes coups de coeur de ces derniers mois.
Pour commence, peux tu te présenter rapidement ?
Je m’appelle ISSUE, je viens du Tealand aussi connu sous le nom de Vallejo.
Je suis rappeur, producteur et possesseur de Lamborghini.
J’ai toujours baigné dans la musique mais j’ai officiellement commencé à en faire aux alentours de 11 ans. A cette époque j’avais déjà fait plus de 200 morceaux sur Reason.
Aujourd’hui je dois en être à 600 ou 700 beats. Honnêtement j’ai déjà 200 ou 300 chansons terminées, j’ai quatre mixtapes prêtes que je n’ai jamais sorties, majoritairement des chansons faites à l’époque de la mixtape « E ». J’envisage de les sortir bientôt, avec une sorte de « Lost Tapes ».
Tu produis à un rythme journalier ?
En tout cas j’écoute de la musique tous les jours. Le matin je me lève pour boire un peu de liquide de sagesse (thé), je me douche, m’habille, saute dans ma Mopar, puis je vais à l’école. Après l’école, je fais mes devoirs et j’écoute de la musique… En vrai je ne fais mes prods et mes chansons que le week-end, l’école passe en priorité !
On devine quels ont été tes premiers contacts avec la musique…
Mon père. J’ai entendu de la musique toute ma vie, et j’ai eu l’honneur de rencontrer tous ces OG’s qui passaient enregistrer à notre studio…
Mais mon plus vieux souvenir de musique, c’est Baby One More Time de Britney Spears. J’avais seulement 6 ou 7 ans, cet album était magique.
Pour ce qui est du rap, j’ai toujours été un fan d’E-40. Forcément j’entendais sa musique sans arrêt, mais c’était tellement bon… Mais sinon je suis aussi un grand fan de 2Pac.
Ton père, ou ton frère, te font des retours sur ta musique ?
Toujours. Je leur fais écouter absolument tout ce que je fais et ils me disent ce que je dois changer.
Et quand tu as commencé…
C’est mon frère, Droop-E, qui m’a acheté Reason et mon matériel pour faire de la musique. C’est lui qui m’a appris tout ce que je sais, du sampling, à l’enregistrement, tout.
Je ne me rappelle plus des premiers trucs que j’ai rappé, mais mon premier beat, c’est simple, il était vraiment bizarre… Avant la mixtape « E », j’en avais fait une autre qui s’appelait « Hears to the Future », je ne l’ai jamais sortie. Dis toi que si tu trouves « E » étrange ou bizarre, « Hears to the Future » l’est deux fois plus. Je pense que je sortirai tout ça avec les « Lost Tapes ».
Et tu travailles avec quoi aujourd’hui ? Tu sais jouer des instruments ?
Oui, je sais jouer de la trompette, du piano et un peu de basse et de guitare.
Sinon je produis avec GarareBand et Logic. Les gens pensent que je fais de la musique avec des systèmes dont ils n’ont jamais entendu parler…
Pour travailler, il me suffit de boire un peu de thé et je me mets au boulot. Ca ne me prend jamais plus de 10-15 minutes pour faire une chanson entière. Je travaille toujours très rapidement, et le plus souvent tout seul. J’aime être entièrement indépendant quand je suis en studio. J’enregistre moi même, met les effets moi même, tout ça.
Venons en à ta musique, en parlant de ta dernière mixtape : « Pig » Entre la « présence » de David Gilmour sur l’intro, cette chanson où tu dis être né en 1973 (l’année de sortie de Dark Side Of The Moon), le sample de « Money », et même le nom de la tape qui est le titre d’une de leur chanson… Ca fait beaucoup de références à Pink Floyd.
J’adore Pink Floyd. Tu pourras demander à quiconque me connaissant, ils te diront que Pink Floyd est mon groupe préféré.
Tu écoutes aussi de l’IDM non ? On sent cette influence sur certaines prod. de Giorgio Momurda sur Pig.
Merci de l’avoir remarqué. Giorgio Momurda est vraiment très créatif, plein de sagesse.
Et Lil B.
Pour être honnête, mon style de musique ne vient pas du rap, j’écoute toutes sortes de musiques. Mais je dirais que Lil B a vraiment eu une influence sur moi. Entre 2009 et 2010 Lil B a été ce que j’ai écouté le plus. La façon qu’il a d’aborder ses chansons, c’est du jamais entendu.
Ma musique est vraiment une combinaison de Pink Floyd et de Lil B. Un peu plus Pink Floyd, parce que j’ai acheté et écouté tous leurs albums. Leurs trucs psychés, de 1969 à 1979, c’est leur sommet. Dark Side Of The Moon et The Wall sont mes albums préférés de tous les temps. Je les ai découverts en arpentant le rock des années 70. J’aime vraiment le rock de cette époque.
En écoutant tes propres prods, on pense à ce qu’a pu faire Thomas Bangalter en solo aussi.
Droop-E m’a fait découvrir Daft Punk, puis Kraftwerk. On a découvert Justice aussi à la même époque ! J’adore la musique européenne mais Daft Punk restent mes préférés. Je peux écouter Discovery d’une traite, tout comme Human After All.
Tu as un EP qui arrive, intitulé « Sitting Bull », tu peux nous en parler un peu ?
Sitting Bull, ce sera 6-7 chansons. Produit par Giorgio Momurda, Schwarz, 333Boyz et Soufien3000. Vous aurez de la vraie musique de chef là dessus, le Issue des débuts est de retour et plus fort que jamais. Et on parlera de voiture de course et de thé comme d’habitude. Mon frère Witch Garden sera dessus aussi.
Et sur ton album, Chief, prévu pour juin ?
En plus, vous retrouverez Metro Zu, Droop-E, Moe Green, Dark Sister, Dude, O’Grime, Work Babee, Murs, Juiceboxxx, Akira The Don.
Et j’espère Lil B. J’aimerais vraiment travailler avec lui.
Comment imagines tu ta carrière sur le long terme ?
Soit je continue la musique comme je le fais maintenant, soit je deviens designer de voiture.
Et ton avis sur le rap d’aujourd’hui en général ?
Je pense qu’aujourd’hui il y a une amélioration. Je pense qu’on a une génération d’artistes qui sont vraiment bons. Je deteste le rap qui ne cherche pas à devenir meilleur. Moi même, je pense avoir trop de créativité pour stagner comme certains le font…
Aujourd’hui j’écoute Pink Floyd mais aussi Metro Zu, O’Grime et Lil B.
Metro Zu, ils sont vraiment très bons. Ils aiment ce que je fais, et j’aime vraiment ce qu’ils font aussi. J’espère vraiment pouvoir faire des shows avec eux, qu’on puisse chanter ces trucs de pimp ensemble !
Merci pour tes réponses Issue !
De rien, je passe le bonjour à @Teaholics and @V10Dude, mon équipe.
Et soyez prêts pour ma première vidéo. J’ai sorti ma Ferrari 458 Italia du garage pour cette vidéo ! La chanson s’appelle « Ferrari (Italian Love) » et c’est produit par Soufien3000 !
Hier est sortie une nouvelle mixtape de Gunplay, Bogota Rich. Pour rappel, cette dernière est un amuse gueule avant BOGOTA, elle même énième mixtape précédant le premier album solo de Gunplay, Valkyrie, qui selon toutes vraisemblances sortira après la seconde compilation MMG et le deuxième album de Triple C’s, son groupe avec Rick Ross, Torch et Young Breed.
Bogota Rich ressemble en de nombreux point aux précédentes sorties solo de Gunplay : peu de morceaux, la moitié de freestyles sur des faces B, pour un leger arrière goût d’incomplétude. Pour ce qui est du fond, personne ne sera dépaysé non plus puisqu’il continue de faire ce pourquoi on l’aime ; majoritairement du rap post-Flockaveli qui doit s’écouter très fort pour être apprécié, racontant ce que pourrait être le quotidien de Taz le diable de Tasmanie s’il était exportateur de cocaïne.
Il y a quelques années/mois il fallait encore argumenter, preuves à l’appui, pour faire comprendre aux ascètes et aux ignorants qui s’arrêtaient à son apparence et son energie, que Gunplay était un peu plus qu’un animal. Dieu merci de plus en plus de gens ont fini par comprendre qu’il était loin d’être unicellulaire, et qu’en plus de réussir à insuffler cette energie nucléaire à ses morceaux, d’avoir la bonne idée de travailler avec des producteurs plus versatiles qu’il n’y parait comme Lil Lody (Rollin’, Bogota), il sait aussi s’appliquer à écrire des textes qu’il peut rapper sur plusieurs minutes sans jamais reprendre sa respiration.
Sa carrière pourrait prendre un tournant important cette année. Déjà grâce à la création de sa propre sous-structure au sein de MMG, BILDERBERG MAYBACH, qui lui permettra peut être de sortir plus régulièrement sa musique, mais aussi parce que devenu un des rappeurs préférés du monde du rap internet, des blogs et des réseaux sociaux, des collaborations issues de cet univers parallèle commencent à arriver : Kendrick Lamar tout récemment, et si Bogota a été repoussé c’est en partie lié à d’autres connexions. Je ne m’étend pas plus sur cette histoire de rap internet, mais sachez que j’ai écris un article un peu plus détaillé sur la question qui sera publié quelque part sur internet dans la semaine. #teaser
Tout ça pour vous dire, mais les plus futés l’auront compris en voyant la pochette en tête de la page, que j’ai (re)fait une tape célébrant Gunplay (utilisez la fonction « rechercher » en haut pour trouver la première). L’idée étant que si Gunplay est incapable de sortir des projets complets faisant plus d’une heure, on va les faire nous même. Donc voici une trentaine de morceaux, aucun venant de Bogota Rich et Off Safety, beaucoup de couplets qui trainaient dans le gouffre des internets.
Et un immense merci à Pierre THYSS pour l’exceptionnelle pochette.
En décembre 2011, Gucci Mane sortait de prison pour la énième fois. Dans l’établissement pénitencier du comté de Fulton en Géorgie, où il a passé près de la moitié de son temps ces dix dernières années, il est même devenu une figure familière :
« Ca fait plus de 10 fois que je suis enfermé ici, je sais comment gérer la chose » ; « Beaucoup de jeunes détenus viennent me voir parce qu’ils ne savent pas quoi faire, où aller. » ; « Je les invite à penser à ce qu’ils pourraient faire de positif en sortant. »
Ces longs mois passés en prison, Gucci Mane les occupe à lire et à écrire, ce qui explique sans doute sa capacité à encore inonder le marché de centaines de couplets par an. Ainsi, en 2011, et alors qu’il n’a été « en liberté » que 2 mois et demi sur les 12, il a trouvé le moyen de sortir pas moins de 8 albums, seul ou en collaboration avec Waka Flocka ou Future. Et s’il se contente parfois de recycler d’anciens couplets ou de rejouer son personnage comme s’il utilisait un générateur automatique de Gucci Manières, il lui arrive encore d’avoir des petits moments de grâce… même si le mot peut prêter à sourire accolé à son apparente lourdeur.
Il est très dur de parler du travail de Gucci Mane. S’il est sûrement impossible de parler objectivement de musique, c’est une difficulté qui semble se décupler avec lui. Rarement un rappeur n’aura autant attiré les jugements aussi péremptoires et paradoxalement demandant systématiquement à être expliqués ; parce que dans une discussion sur Gucci Mane, vous aurez toujours tort de dire que c’est mauvais et serez toujours suspect si vous le trouvez génial.
Probablement que ces positions découlent directement de son personnage : à priori outrancier, lourd, jamais dans la nuance. Alors, avant de parler de sa musique, il faut peut être d’abord parler de lui ; et parce qu’après tout, il n’est jamais question d’autre chose que de lui dans ses chansons.
Premières années en Alabama
2 février 1980, nous sommes dans le sud de Santa Fe, plus exactement dans le quartier haute sécurité d’un pénitencier du Nouveau Mexique. Dans les cellules les prisonniers dorment les uns sur les autres, le nombre de places prévues ayant été depuis longtemps largement dépassé. De fait, le dernier prisonnier, entré ce matin là, était le 1 136ème, pour un secteur qui ne comptait même pas 900 places. On ne saura jamais si c’est l’arrivée de cet ultime renfort qui donnera la force aux détenus de se révolter, et d’entamer ce qui reste encore aujourd’hui une des révoltes de prisonniers les plus violentes de l’histoire des Etats-Unis, ou si c’est le traitement sadique que leur réservaient les gardiens, à base de mind-game les poussant à se retourner les uns contre les autres. Quoi qu’il en soit, et bien que ça n’ait rien à voir, c’est ce matin là, pendant que l’Amérique entière avait les yeux tournés vers ce carnage, qu’en toute discrétion, caché dans une petite clinique du fin fond de l’Alabama, le petit Radric Davis faisait perdre les eaux de sa jeune maman.
On est alors encore bien loin de son futur royaume, la Zone 6 d’Atlanta. Précisément, nous sommes à Birmingham en Alabama et c’est là que Radric, futur Gucci Mane, va passer les neufs premières années de sa vie.
Vivant avec au moins deux frères dans une famille monoparentale et donc avec un unique revenu, soit les variables d’une équation très répandue dans le Sud et ailleurs, on peut imaginer que son quotidien est celui de millions d’américains pauvres.
En entrant à l’école, Radric amène dans son petit cartable tous les stigmates de cette situation économique et sociale.
D’un côté, son fort accent du sud couplé à sa légère dyslexie ne l’aident pas à s’exprimer dans une langue valorisée par l’école, et pour cela ses professeurs ne cesseront de lui répéter qu’il ne sait même pas parler anglais.
De l’autre, ses camarades en font la cible de moqueries quotidiennes, n’ayant pas de quoi s’acheter les vêtements à la mode. Et tout cela, on peut l’illustrer d’une seule et même ligne de Gucci Mane :
« I neva had shit nigga that’s te truth. Rich kids in the school used to jone my shoes »
Dans une des rares chansons où il parle de son enfance, Gucci Mane évoque les moqueries dont il est l’objet. Mais là où cette phrase devient doublement intéressante c’est quand elle est retranscrite « rich kids in the school used to draw on my shoes » sur absolument tous les sites de lyrics, révélant qu’encore aujourd’hui certains américains ont du mal à comprendre l’argot et l’articulation pataude de Gucci. (To jone = se moquer).
Le petit est très vite abonné aux bagarres et aux vols à l’étalage.
« J’étais un mauvais petit gars noir, mais c’était pas de ma faute. » dit il, en se rappelant que s’il avait gagné une pièce a chaque fois qu’il avait pris part à une baston, il serait devenu riche avant sa dixième année.
Et à l’heure du goûter, pour soigner ses blessures, ce n’est pas avec du lait qu’il accompagne ses morceaux de pain, mais déjà avec le sirop violet. Il n’a pas encore neuf an que Radric a déjà la peau qui gratte, et le visage lourd, très lourd.
A l’époque, la seule figure masculine dans la vie de Radric, c’est son grand-père, de qui il tient son patronyme. Cet homme, aux yeux rougis par la surconsommation d’herbe, a voulu mettre en garde son petit fils, lui dire que s’il ne suit pas la voix des sages et s’entête a répéter les mêmes erreurs, c’est une vie très dure qu’il devra affronter ; « a hard head makes a soft ass » comme dit le proverbe sudiste cher au vieil homme.
Ce conseil, Radric prendra soin de le suivre à la lettre, mais en le comprenant comme il eut envie de le comprendre. Ce n’est peut être pas la « voix des sages » invoquée par son grand-père qu’il suivra… tout du moins pas des mêmes sages.
Enracinement en Zone 6
Hiver 89, il neige sur Atlanta pour accueillir Radric et ses frères qui viennent d’emménager dans l’Est, là où leur mère a obtenu un poste d’institutrice. La ville est divisée en six zones ; d’abord correspondant à des zones de patrouilles de la police, cette délimitation finira par gagner un autre sens pour les habitants qui se la réapproprieront jusqu’à en faire un élément à part entière de leur identité. Ainsi, quand on se présente entre ATLiens, il est courant de préciser de quelle zone on vient, en particulier pour les habitants des Zones 3 et 6, les plus pauvres et celles au taux de criminalité le plus élevé.
C’est dans la Zone 6 que la famille Davis s’installe et c’est une vraie jungle que décrit Gucci Mane quand il parle de ses premières années là bas ;
« C’était dur, vraiment très rude. Quand on est arrivé c’était la mode des vestes starter, on se les faisait piquer. Et quand on te la volait, on te la prenait avec ta casquette et tes chaussures. Il n’y avait pas de règles dans la rue, des chiens contre des chiens. Si tu ratais ton bus le matin, t’avais intérêt à te déplacer en équipe, sinon au premier coin de rue tu te faisais tomber dessus. »
Rapidement le frère ainé de Radric arrive à se faire remarquer dans le quartier et à devenir populaire grâce à ses talents de basketteurs. Radric lui, n’a pas vraiment cette possibilité, étant peu athlétique et simplement pas intéressé. Il lui faudra trouver une autre voie pour se faire remarquer, et c’est alors que lui est apparue la lumière.
Cette lumière, elle ne lui est pas venue des cieux mais des bracelets diamantés de celui qui était à l’époque le Président non élu de la Zone 6. Un homme extrêmement respecté dans la Zone, et parce qu’il déambule dans les rues de son territoire habillé par les plus grands couturiers italiens, on l’y surnomme « Gucci Man », l’homme Gucci. Gucci Man prendra non seulement Radric Davis sous son aile, mais il en fera même son fils, en épousant sa mère.
Le quotidien de Radric prend alors une toute nouvelle tournure. Le voilà non seulement membre d’une famille au complet, mais il peut désormais se faire offrir ce qu’il désire : plus personne pour se moquer de ses paires de Nike toujours neuves ou de ses vestes aux couleurs des Hawks de Dominique Wilkins coutant trois mois du salaire moyen de la Zone 6.
Tout en prenant goût à son nouveau mode de vie, Radric comprend très bien à qui il le doit, ou plutôt à quoi ; à cette poudre blanche dissoute dans le bicarbonate de soude, basée dans les cuisines du Gucci Man. S’il veut préserver ce niveau de bien-être il sait à quoi il va devoir s’en tenir. A moins que…
A la même époque il y a en réalité un second model qui va entrer dans la vie de Radric, quelqu’un chez qui il va retrouver les signes de prospérité portés ostensiblement par son père adoptif. Chaines, bagues en or et costumes italiens, pour le style qui rend un noir suspect aux yeux de la police. S’il se défend de vendre de la drogue et laisse entendre qu’il s’est enrichi avec le commerce des charmes féminins, le fils Davis n’est pas dupe, si Big Daddy Kane peut afficher ces richesses, c’est grâce au rap.
Avec le rap, Radric entrevoie alors un moyen légal de réussir, un moyen surtout moins risqué et dangereux que le deal de crack ; il le voit bien, étant spectateur de la progressive tombée dans l’alcool du Gucci Man, fatigué par la pression de ce business.
Au début des années 90, pendant que les jeunes de son âge s’amusent encore à Galaga, Radric lui, commence à vendre ses premiers sachets d’herbe. Il s’invite alors dans les fêtes du coin pour faire transformer ses pochons en liasses de billets. Si cela lui permet de toucher de l’argent plus rapidement qu’avec le rap, ce n’est pas sans risque et il en fera l’expérience très vite. A 14 ans, alors qu’il est « invité » dans une soirée pour fournir les convives en diverses substances, Radric a le malheur de commencer à boire et à trop s’amuser. Les organisateurs sont obligés d’appeler la police pour le faire partir. Etant retrouvé avec les poches pleines de produits, les choses sont un peu compliquées avec la police. Pour la première fois de sa vie Radric Davis enfile des menottes, et si cela amuse le Gucci Man, qui voit son fils adoptif passer par une étape qu’il estime nécessaire pour devenir un vrai débrouillard, cette incarcération attriste énormément la mère.
A sa sortie, peut être dans le but de ne plus avoir à décevoir sa mère un jour, Radric Davis se met à rêver d’une vie où il ne pourrait vivre que du rap. Ce sera l’objectif qu’il se donnera dès ses 15 ans… Mais la route étant longue et parce qu’il faut bien faire cet argent en attendant, c’est d’abord dans la cuisson du bicarbonate de soude et la vente de poulets (chicken = kilo de cocaïne en argot américain) qu’il se lancera corps et âme.
Big Gucci Mane
Le meilleur témoignage de ce qu’il se passera durant cette période dans les cuisines de Radric Davis, il se trouve dans ses raps. Progressivement, en parallèle du trafic, il s’est en effet offert une renaissance: Radric Davis est devenu Big Gucci Mane, un nom porté en hommage a ses deux mentors et symbolisant chacune des faces de sa double personnalité ; Gucci Man le hustler et Big Daddy Kane le rappeur.
On peut le dire tout de suite, même s’il n’a pas manqué d’opportunités, Gucci Mane n’est jamais complètement sorti de la rue, et ce mode de vie, celui d’un dealer de coke, c’est une des seules choses dont il a envie de parler. Et même s’il a probablement arrêté aux alentours de l’an 2000 d’être un dealer à plein temps, il a toujours gardé un pied dans ce milieu pour en rester un des narrateurs certifiés.
Son premier disque, ‘La Flare’, sort en 2001 chez Str8 Drop record. Une rareté, ayant été tirée à 1 000 exemplaires, que peu de gens ont entendu à l’époque. C’est 4 ans plus tard, après avoir travaillé ses gammes entre deux casseroles sur le feu, avec quelques morceaux qui font du bruit localement comme ‘Black Tee’, et quelques passages en prison pour trafic de cocaïne, qu’il sort son véritable premier album : ‘Trap House’.
Difficile de mentir sur la marchandise, c’est étiqueté dessus. Avec cet album Gucci Mane nous fait avant tout visiter ses cuisines pour s’exercer à un genre déjà bien connu à Atlanta, la Trap Music. Avec ses propres codes, décors, références, ce sous genre venait juste d’obtenir une reconnaissance nationale avec l’émergence d’artistes comme T.I. ou Young Jeezy. Il s’agit de faire de la musique à destination des trafiquants de drogues de toutes tailles, de leur fournir le fond sonore de leurs activités, de quoi les motiver et les inspirer pendant qu’ils cuisinent ou effectuent une transaction.
Il ne faut pas deux minutes d’écoute de cet album pour percevoir ce qui différencie Gucci Mane des autres trappeurs.
« I stay High like girafe pussy in my trap house » ; « Money long like Shaq feet »
Les comparaisons sont farfelues dans un décor qui reste on ne peut plus réel et sérieux. Gucci Mane n’est pas un clown, et s’il est bien habité par un semblant de folie douce, il n’en demeure pas moins un truand armé et dangereux. De ce mélange de figures à priori débiles pour décrire un univers dur et violent, il crée l’impression d’être un personnage de dessin animé ou de BD qui aurait pris vie dans le monde réel.
Alors, ce qui est souvent perçu comme dérangeant dans la Trap Music s’en trouve décuplé, comme grossi à travers un miroir déformant : parler d’activités illégales, de comment on peut s’y épanouir, en tirer une fierté et surtout, sans jamais en éprouver le moindre remords, que ce soit vis à vis de sa communauté ou, pire, vis à vis de Dieu ; sur tout ça, Gucci Mane fait encore moins de concessions que les autres. Dès lors, difficile de savoir s’il est un génie du crime avec un plan ou si c’est un fou lâché dans la nature et branché sur le mode random. Un point pour lequel il rappelle déjà le Joker de The Dark Knight. Et quelle que soit la solution que vous ayez choisie pour l’appréhender, il y a cette récurrence : Gucci Mane n’a pas de limite, et qu’il soit fou, génial ou les deux, le « personnage Gucci Mane » est inarrêtable, incontrôlable, tout en étant pourtant tout à fait réel.
Pour dessiner ce personnage, Gucci Mane possède des armes bien à lui : un flow saccadé, étalé avec nonchalance, et des intonations et prononciations qui lui sont très personnelles. Le défaut de prononciation qui à l’école causait des problèmes à Radric Davis, Gucci Mane a su l’utiliser pour venir parachever le « Gucci Flow », et en faire une arme musicale. Grâce à son articulation si particulière, Gucci Mane peut souvent donner l’impression d’être à deux doigts du bégaiement ou du fourchement de langue, comme s’il était constamment en train de rapper sur le fil d’un funambule, tout en s’offrant la possibilité de pouvoir versifier avec tout ce qu’il veut, puisque tout devient assonance et allitération une fois passé par la patate chaude qu’il semble garder constamment dans la bouche.
Le « Gucci Flow » évoluera avec le temps, développant de nouvelles armes pour devenir une véritable artillerie. On pense évidemment aux onomatopées que Gucci utilisera de plus en plus pour habiller ses phrases, mais aussi au double-temps qu’il développera aux alentours des années 2008, souvent considérées comme son apogée en terme de rap.
Sa carrière, il la débutera entouré des parfaits partenaires à la production. Avec des mélodies faites de notes de synthé que l’on croirait aléatoires et improvisées, accompagnées parfois de violons, de bois ou de cuivres, Zaytoven essaie de recréer des équivalents musicaux, tantôt de l’eau qui bout sur le feu, renvoyant à l’ambiance d’une trap house, tantôt d’une brise glacée comme un bonhomme de neige. On retrouve dans les productions de Zaytoven certains éléments de la musique de Shawty Redd, à l’origine de la majorité des beats de Trap House et, à la même époque, producteur attitré d’autres trappeurs comme Young Jeezy. Le résultat colle parfaitement à Gucci Mane, son flow et son personnage, renforçant l’un et l’autre. Zaytoven lui offrira ses premiers morceaux phares : d’abord Icy avec Young Jeezy, puis Street Nigga, Bitch I Might Be et beaucoup d’autres.
A cette époque, aidé par le succès d’Icy et les complications dû à un différent sur les royalties avec Young Jeezy, Gucci Mane a tout pour exploser à l’échelle nationale. Seulement, peu avant la sortie de son premier album studio, ‘Back To The Trap House’, un événement va venir impacter la vie personnelle de Radric Davis, et sans doute venir marquer le premier grand tournant de la carrière de Gucci Mane.
Meurtre, prison et naissance de « Mixtape Gucci »
Le 10 mai 2005, alors que Gucci Mane rentre avec une strip teaseuse pour lui faire écouter quelques chansons, cinq hommes s’invitent par effraction chez la demoiselle. Parmi eux se trouve un dénommé Pookie Loc, wanna be rappeur signé sur CTE. Sa présence peut laisser entendre que cette intrusion est liée aux rapports houleux entre Gucci Mane et le patron de CTE, Young Jeezy, d’autant plus qu’on retrouve parmi ces hommes Kinky B, co-propriétaire du label avec Jeezy. Il y aura beaucoup de versions de l’histoire, et probablement qu’on ne connaitra jamais l’entière vérité : certains parlent d’une tentative de laver l’honneur de Jeezy en venant voler Gucci Mane, d’autres de péripéties liées aux histoires de gangs, Gucci Mane étant souvent considéré comme affilié aux Bloods, alors que Pookie Loc (comme Young Jeezy) est affilié Crips, d’autres disent que la Black Mafia Family serait impliquée… Quelle qu’en soit la raison, le résultat est le même. Pendant que la Strip Teaseuse est tenue en joug par l’un des hommes, Pookie Loc pointe son arme en direction de Gucci. Ce dernier, également armé, dégainera le premier et tuera Pookie.
Au procès, la juge lui reconnaît la situation de légitime défense. Néanmoins, il se dit encore aujourd’hui que Gucci Mane a souffert du manque de suivi psychologique reçu après ce qui reste le meurtre d’un homme. Et s’il a échappé à la prison pour cette histoire, il y passera 6 mois juste après le procès, pour une vieille affaire d’agression d’un patron de club.
Tel Red Hood à sa sortie des cuves de produits chimiques, Gucci Mane ressort plus malin, plus fort, plus doué, de ces épreuves. Après sa libération en janvier 2006, il entame alors un marathon de mixtapes qui prendra fin en 2008 avec un retour en prison.
La première de ces mixtapes reste encore aujourd’hui un de ses meilleurs disques. Parrainé par DJ Burn One, la double cassette ‘Chicken Talk’ résume une bonne partie du meilleur du Gucci Mane passé, présent et futur.
Comparé à ce qu’il offrait sur ses précédents albums, Gucci Mane a progressé à tous les niveaux et entre dans une autre dimension.
La plupart de ses meilleurs partenaires sont là et ses sujets de prédilection sont traités ; de la pure trap music sur les prods de Zaytoven (Chicken Talk), du rap de rue violent en compagnie de Yo Gotti sur un beat menaçant de Drumma Boy (How Hood Is This) aux hymnes mongols sur son amour vrai des bijoux et des voitures (My Chain, Stupid, Giant).
Enfin, il y a ce morceau, 745, un freestyle sur une prod. de DJ Paul et Juicy J, sur lequel Gucci Mane revient sur son affaire de meurtre en légitime défense, analyse avec justesse sa situation vis à vis du rap et évoque son ambition. Sans doute que Gucci Mane voit qu’il a pour l’instant relativement échoué vis à vis de sa volonté d’être un artiste de premier plan, et pour lui les raisons sont claires, elles sont liés à son attachement à la rue, à son mode de vie qu’il ne veut pas renier et à sa réputation de garçon incontrôlable.
« Niggaz scared to sign me cuz I beef too much and they heard that I stay in the Streets too much. »
Pour autant, il n’envisage pas de changer, au contraire il espère atteindre son but (être le numéro 1) par cette voie. Et il l’annonce on ne peut plus clairement, son but est de détrôner le meilleur rappeur vivant à cette époque.
« Beyonce, Oh that’s your fiancé ? Jeezy is the appetizer you’ll be the entrée »
En ambitionnant de s’attaquer à Jay-Z, Gucci Mane vise non seulement le sommet de la pyramide, mais aussi quelqu’un représentant son antithèse. Un rappeur qui pour réussir a complètement laissé derrière lui le milieu des trafiquants de drogues où il aurait évolué dans le passé. Un ‘passé’ qu’il a d’ailleurs toujours évoqué de manière moralement plus acceptable que Gucci Mane, car toujours du point de vue de celui qui a quitté ce milieu, et non sans certains regrets d’en avoir été un acteur, pendant que Gucci le décrit de l’intérieur et sans intention de s’en écarter.
Tentation mainstream
Après cette longue série de mixtapes, qui contient ses hauts, ses bas, ses périodes, ses moments d’incarcération, ses centaines de morceaux et qui mériterait à elle seule un dossier de 10 pages tant elle constitue le véritable noyau dur de sa carrière, la cote de Gucci Mane est au plus haut.
Au sortir de ce qui s’apparente à ses 12 travaux d’Hercule, Gucci Mane est maintenant un rappeur extrêmement respecté, dans sa Zone 6 natale évidemment, mais dans tout Atlanta et aux quatre coins de l’Amérique.
Entre 2008 et 2010 il n’y a pas un rappeur qui n’a pas sa collaboration avec le Gucc’ et des artistes mainstream comme Black Eyed Peas ou Mariah Carey l’invitent sur les remix de leurs singles.
Plus que le grand public, en plus des auditeurs assidus de rap dont il avait déjà le soutien et la reconnaissance, c’est du public ‘branché’, ou peu importe comment il faut l’appeler, que Gucci Mane devient une égérie à cette époque. Les ‘hipsters’ avides de blog mp3 découvrent Gucci Mane, l’écoutent souvent « au second degré » amusés par ses jeux de mots et son personnage tirant vers le cartoon, refoulant son côté criminel ou refusant peut être de croire que ce mec existe vraiment et qu’il est exactement comme dans ses chansons.
En tout cas, Gucci touche un public beaucoup plus large que les fans de rap sous terrain, et son rayonnement lui paraît être assez haut pour retenter l’aventure en major.
Débute alors une collaboration avec Warner Bros, au départ trois albums sont prévus mais seulement deux verront finalement le jour.
En terme de ventes, sans que ce soit une catastrophe, les deux albums ne font pas des scores exceptionnels et le premier des deux ‘The State VS Radric Davis’, qui est de loin le plus réussi, échoue aux portes du disque d’or. Qualitativement, on est loin d’atteindre le meilleur de ce que Gucci a pu offrir sur mixtape. Si ‘The Appeal’ est clairement un album produit à la va-vite, voir raté, car fait de l’addition de morceaux de mixtapes, de featuring mal choisis et de productions de Swizz Beatz, ‘The State VS Radric’ reste un bon album grâce à des morceaux qui marqueront la mythologie de Gucci (Classical, sur lequel il assène une nouvelle pique à Jay-Z, Heavy, Stupid Wild, Lemonade). Et une nouvelle fois Gucci Mane montre qu’il est entièrement conscient de ce qui est son seul obstacle au succès durable, lui même : sur Worst Enemy il revient sur sa personnalité, ce côté feu que lui même semble incapable de contrôler, ses allers-retours en prisons, ses beefs avec T.I. et Young Jeezy… Si cela aurait pu être un premier pas vers la stabilisation de sa carrière, les choses vont en réalité s’empirer, et juste après la mise en vente du premier disque, Gucci Mane retourne encore et encore en prison.
6 mois, puis 6 mois.
A cette époque, il faut croire que Gucci Mane veut démontrer que le puit dans lequel il s’engouffre est sans fond. Non seulement les quelques projets qui germent ne sont pas terribles (Jewelry Collection, The Burrrprint 2) mais une fois libéré, il renchérira une fois encore dans la folie. Le 2 novembre 2010, après à peine 6 mois de liberté, il est arrêté au volant d’un véhicule non assuré, sans permis, alcoolisé, roulant en sens inverse, après avoir, entre autres charges, grillé des feux et détruit du mobilier public : ALL IN.
A son arrestation, ce n’est cette fois pas à la prison qu’il est conduit, mais au service psychiatrique du Grady Memorial Hospital.
L’éternel retour, l’inévitable rechute
Un peu comme le mari pris en flagrant délit d’adultère et qui n’arriverait pour autant pas à s’empêcher la récidive, Gucci Mane sort régulièrement un projet pour marquer son retour au foyer conjugal, c’est à dire au rap de rue pur et dur. Après sa sortie d’hôpital il y eut Return Of Mr.Zone 6, puis plus récemment Trap Back.
S’il a essayé de se fondre dans le système à plusieurs reprises, nous l’avons vu ce fut toujours sans véritable réussite ; alors pour ne plus avoir a céder à cette tentation, après sa dernière escapade, il a lui même construit les murs du piège qui fera de lui l’éternel prisonnier de la Zone 6 : ce fameux tatouage sur le visage, celui qui n’a pas fait couler de l’encre que sur la joue du rappeur bipolaire.
Si en regardant ce tatouage on voit d’abord l’acte d’un homme qui s’est laissé aller à la folie, on peut y voir aussi un geste symbolique, celui de l’abandon de toute ambition nationale. Plus que jamais Gucci Mane devenait ce rappeur qui répugne le grand public. Le street album ‘The Return Of Mr.Zone 6′ mis en vente juste après, vient confirmer un retour vers un rap plus dur, libéré des featuring et des producteurs imposés par une maison de disque qui espérait placer des singles en radio.
Mais l’inévitable arriva, après avoir jeté une femme de sa voiture en marche, Gucci est de nouveau arrêté et emprisonné pour quelques mois… Cette fois, à sa sortie, il promet que ce sera la dernière fois, qu’il est lassé de ses propres débordements et qu’il se concentrera pour ne faire parler de lui que par la musique. Wait and see.
En tout cas, il se pourrait que Radric Davis reprenne du plaisir à rapper. Si Trap Back n’est pas encore un retour au Gucci Mane qui a fait trembler la terre par le passé, il semble poursuivre une dynamique positive déjà entamée avec l’album Free Bricks : Zaytoven, Drumma Boy, Mike Will, Future, 2 Chainz, Rocko, voilà les noms qui devront entourer celui de Gucci dans l’avenir pour qu’il « revienne » vraiment. Et s’il se remet à rapper comme sur ce Show Me, venu de nul part ou presque, alors il y a de bonnes raisons d’être optimiste.
Quelque part, il y a quelque chose de rassurant dans le semi-échec mainstream de Gucci Mane, celui-ci survenant parce qu’il refuse de se débarrasser de ce qui fait sa personnalité et nourrit ses textes. Et qu’il refuse par véritable respect/amour pour son univers, parce qu’il est véritablement fou, ou les deux, cela lui permet en tout cas de poursuivre une carrière cohérente, que ce soit pour le meilleur (Freebricks, The Return Of Mr.Zone 6) ou les pires Guccimaneries (BAYTL en collaboration avec l’ignoble V-Nasty).
Et par delà ça, la musique aura fait de Gucci Mane un homme riche, ce qui est bien le principal. Il est aussi un des rares rappeurs dont la vie entière pourrait être intégrée à l’œuvre artistique, au même titre que les tout autant légendaires Pimp C, Cam’Ron ou Tupac Shakur.
D’après Georges Frêche (R.E.P.) il n’y aurait que 5 à 6 % de gens intelligents en France. Avec tout le respect que l’on doit à Monsieur Frêche, on pense, chez Fusils A Pompe, que ces chiffres sont largement surestimés. C’est pour ça qu’on prend toujours le temps d’expliquer la démarche de chacune de nos sorties… et on ne vous cache pas que cette fois-ci, il va falloir vous concentrer.
Après une trilogie exceptionnelle dédiée à l’art de la chasse, dont le succès nous a permis de quitter nos emplois respectifs, nous avons voulu rendre hommage à l’un des meilleurs producteurs actuels, dont le talent est inversement proportionnel au manque de reconnaissance qu’il reçoit.
DJ Fresh est une personnalité devenue centrale pour le rap de la Bay Area. Sa série d’album intitulée The Tonite Show, entièrement produite par lui et son équipe de producteurs The Whole Shabang, est un peu le rite de passage obligatoire de la bay, indispensable dans une carrière. Souvent utilisés pour promouvoir un album qui sortira quelques mois après, ces Tonite Show sont presque toujours meilleurs que les véritables albums de ces artistes. Pour en savoir un peu plus sur la Bay Area, zone géographique dont une partie de la scène musicale fonctionne depuis des années en autarcie, je vous renvoie à mes articles sur les rappeurs HD et DB Tha General.
La beauté des productions de DJ Fresh, il n’y a pas de mot pour en parler, c’est pour ça que plutôt que de discourir inutilement pendant des heures, on vous a préparé cette double offrande: d’abord, une selection de nos titres préférés, sobrement intitulée « Best Of » et faisant le tour de tout ce qu’est capable de créer le disque jockey officiel de la Bay Area ; Les inspirations RnB et Funk en provenances des années 80, habillées de longues nappes de synthés, et qui pourront aussi bien accompagner une viré nocturne en Rolls Royce Phantom Coupé qu’un deal de poudre sous les pluies de San Francisco.
Pour ne pas faire les choses à moitié, nous avons fait passer cette selection dans les fours de la Gorille Music Company de Silverback_Gz. Déjà coupable de mix racés pour sa propre série de K7 dont nous sommes extrêmement fans, nous lui avons demandé de tout retravailler à la sauce G.M.C. Le résultat va même au delà de nos espérances, avec notamment des ralentissements qui donneront même aux plus grands consommateurs de sirops d’insupportables démangeaisons.
Mais, je vous le disais, c’est une double offrande. En faisant cette sélection, la question suivante s’est posée: doit on choisir nos morceaux préférés pour faire découvrir DJ Fresh à ceux qui ne connaissent pas, ou rechercher les perles rares pour satisfaire les spécialistes et amateurs de la creuse ?
Ce bonus est là pour satisfaire la seconde catégorie. Mais plus qu’un bonus, c’est bel et bien devenu un volume à part entière, et sans doute le .rar dont tout fan de DJ Fresh a déjà rêvé.
Résultat d’un travail d’orfèvre opéré par Damencio, vous retrouverez ici une sélection de 21 morceaux qui ont été samplés par DJ Fresh. Donc, non, ce n’est pas du rap, mais ce n’en ne sont pas moins des petits bijoux en provenance direct des années 80, et autant de témoins de l’immense culture musicale de DJ Fresh.
Maintenant, serez vous aussi fort que Damencio dans la detection de samples ? Nous n’avons pas précisé pour quels morceaux ces samples ont été utilisé… Et on est curieux de voir combien vous serez capables de reconnaitre, en sachant que ça ne correspond pas forcément aux morceaux présents sur le Best Of.
On remercie l’équipe habituelle, les affiliés, les camarades, les supporters, tout est inscrit en codé sur les pochettes recto/verso.
A bientôt pour #CHARLESPASQUAMONEY, mixtape entièrement produite par Roro avec des instrus, des remix, du rap, mais que du 100% inédit, et n’oubliez pas de suivre le site officiel: http://fusilsapompe.tumblr.com
« One Thing I’ll Never Understand is How Could a Man Be Afraid Of Another Man Who Bleed The Same As You And I Can »
Dans cette ligne se résume une bonne partie du rap de Trouble. A priori, pour qui ne fait pas l’effort d’aller au delà de la surface, un énième trappeur très énervé, qui va nous parler d’extrême violence et d’armes à feu. Alors oui, le bras droit d’Alley Boy est un rappeur très violent, un des plus violents qu’il m’ait été donné d’entendre, dont la moitié des morceaux aura pour but de décrire de manière très réaliste, avec les images les plus crues possible, ce qu’il est capable de vous faire si vous l’empêchez lui ou les membres du Duct Tape de vaquer tranquillement à leurs occupations. Mais bien souvent, et c’est pour ça que son entreprise d’intimidation est toujours efficace, il y a un peu plus que ça.
Dans cette ligne, et dans tout son couplet sur ce remix, Trouble nous rappelle que notre sang peut couler, qu’il est entouré par plus d’équipiers que dans une équipe de Foot US, qu’il peut faire en sorte d’armer ta petite sœur et ta mamie de machettes et de les convaincre de t’égorger sans sommation… Mais le tout est inséré dans un couplet dont le but est de nous rassurer. Trouble dit tout ça en essayant de nous faire comprendre qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur de lui, pire, qu’il ne comprend même pas qu’on puisse avoir peur car, après tout, il n’est qu’un mortel lui aussi. Comme s’il cherchait à nous démontrer que ce type de violence sanguinaire était quelque chose de naturelle, d’aussi simple et normal que de respirer… D’ailleurs cette phrase fait probablement référence à celle de Notorious Big…
« Picture Me Being Scared Of Nigga That Breath The Same Air As Me »
… sauf que l’air est remplacé par du sang, et potentiellement le votre.
Démultiplier la peur et la force de l’intimidation en faisant mine de chercher à nous rassurer, ou le plus puissant Mindfucking de l’histoire du rap.
« Don’t want nobody to be scared. Just be prepared »
Evidemment, des fois que vous ayez un doute sur les intentions de Trouble, les bruits d’armes qui résonnent sur l’instru sont là pour vous aider à comprendre où il veut en venir. Tout comme ses « BUSSIN’ » lâchés comme des balles tirées depuis sa bouche.
La force de Trouble repose très souvent sur ce genre de mécanisme. Parce que ses textes fonctionnent comme des discours, avec des rimes « pauvres », parfois juste inexistantes, mais faits de juxtapositions d’images hyper réalistes et marqués par son immense charisme.
Si le morceau fonctionne très bien tout seul, son énergie saiyenne est décuplée par le passage en vidéo. Déjà parce qu’il nous permet de voir que Trouble est effectivement aussi bien entouré et armé qu’il le dit, mais aussi parce qu’il est l’occasion pour lui de nous montrer qu’il est soutenu aussi bien dans les guêpiers les plus dangereux d’Atlanta et alentours que dans ceux de Memphis ou de Houston.
Tourné quelques jours après la mort de Nate Dogg, on y retrouve aussi un très bel hommage, Trouble portant sur certains plans un tee shirt « Free Nate Dogg ». Sans doute sa façon de nous dire que, même si on ne pourra plus entendre de refrain chanté par le Californien, il ne nous a pourtant pas vraiment quitté, les légendes étant immortelles.
En un couplet mis en vidéo, Trouble démontre à quel point il est loin d’être le rappeur unidimensionnel qu’il semble être au premier coup d’œil… Et qu’il est au moins aussi intéressant que son partenaire Alley Boy, si ce n’est plus. Mais le morceau lui, ne s’arrête pas là, et à la prestation du rappeur du Duct Tape, s’ajoute celles réalisées par un casting parfaitement choisi.
D’abord Yo Gotti. Au moment où j’écris ces lignes je n’ai pas encore écouté CM6, mais soyez certains que je m’apprête à le consommer après (ré-) écoute de ce couplet de Gotti.
Après avoir remis à leur place les noirs isolés et les peureuses, il va sur quatre lignes démontrer à tout ceux qui n’en étaient pas encore convaincus qu’il est un trappeur capable de cuisiner aussi bien les mots que la poudre (et qu’elle soit noire ou blanche).
« Gunplay. Every Time I Step Out On The Scene,
Yellow Tape. Niggas Shouldn’ta Never Crossed The King
Murder Rate. Risin It’s The Highest You Ever Scene
Funeral. Pinch Yourself, Bitch This Not A Dream. »
Sur chaque ligne, un mot isolé fonctionnant comme une métonymie : toujours le détail d’un décor, mais qui impose une scène toute entière ; aidé par la suite du vers de Gotti, qui à chaque fois peut être rattaché soit au mot d’avant, soit à celui de la ligne d’après. 7 lignes en 4. Une grosse balle dans la chatte des sceptiques qui méprisent les textes de rap de rue.
S’en suit Waka Flocka, tout en rage et énergie, comme à son habitude, et qui tient son allitération en O/A sur toute la durée de son couplet. Articulations pataudes qui collent à l’image qu’il renvoie dans la vidéo ; bandana porté n’importe comment, utilisation de son bling/jouet de Fozzie Bear comme si c’était une arme, yeux mi-clos, cameos d’un partenaire avec un tee shirt Elmo… On est tout droit dans l’univers mi-gang mi-cartoon des membres fondateurs du Brick Squad (Gucci/OJ/Waka/Frenchie), ce côté personnage de dessin animé qui leur confère un côté incontrôlables, innaretables, impossible à raisonner.
Pour conclure, Trouble s’est alloué les services d’une légende vivante. Pas Bun B, trop monsieur pour l’exercice, mais Trae, The Truth, le poète maudit, resté très proche des rues de Houston, de ses tueurs et assassins. Et une nouvelle fois parfaitement mis en scène dans la vidéo, avec les artefacts de la culture Texane ; gentes en platine armée sur véhicules très lents roulant en zig zag et signes de gangs locaux.
Voilà, tous les éléments sont réunis pour que Bussin’ (Remix) soit le meilleur morceau de rap de l’année. DE RAP.
Et comme je suis un garçon exhaustif (je crois que ça ne veut rien dire), voici une liste plus complète, un top 5 des morceaux de l’année, un top par zone géographique rapologiquement intéressante. Donc pas de top 5 de France ou d’Alaska, merci. Il se peut qu’on y trouve un ou deux morceaux qui étaient déjà écoutables l’an dernier, mais ils sont sortis sur disque cette année.
Un morceau en solo, introduit par une insulte raciste en argot italo-américain et une citation tirée de Scarface ; voilà comment Gucci Mane entre en scène sur Free Bricks. Dans ces deux premières minutes peut-être est il en train d’envoyer un message subliminal à celui qui sera son partenaire pour tout le reste de l’album :
« Tony Montana, c’est moi »
Ce partenaire c’est Future, star montante d’Atlanta, puissante machine à tubes, et qui a durant l’an 2011 voulu convaincre tout le monde qu’il était le balafré, en scandant son nom en boucle sur une production de Will A Fool. Comme avec Hard In The Paint l’an dernier, et d’autres singles les saisons rap précédentes, beaucoup sont venus s’essayer au jeu du remix de Tony Montana, avec plus ou moins de succès et sans doute l’envie de récupérer un peu de la superbe de Future, au moins de se mesurer au nouveau rappeur à la mode.
Mais pour Gucci Mane il y a un enjeu supplémentaire dans l’ascension de Future, le titre de N°1 de la Zone 6, périmètre de patrouille de police d’où les deux rappeurs sont originaires. Ce titre, jamais personne n’est jamais vraiment venu le contester à Gucci, mais l’évolution de sa relation avec OJ Da Juiceman a démontré à quel point il y tenait et le défendrait, quoi qu’il en coûte, même si les prétendants sont à priori de très proches alliés.
Pour rappel, il y a deux ans, alors que Gucci est incarcéré, le Jui-Man démultiplie sa productivité et la qualité de ses mixtapes. Il est alors la tête d’affiche de la 6ème Zone, si bien qu’il terminera dans la liste des rookies de l’année du magazine XXL, chose très rare pour un rappeur de son genre. Il se dit aux coins des rues d’Atlanta que Gucci Mane n’aurait pas apprécié que son partenaire ait autant attiré les projecteurs sur lui pendant son absence ; à sa libération, on aurait assisté à une guerre d’égo sous-marine entre les deux trappeurs. Plusieurs mois après, OJ Da Juiceman confiera en interview qu’il n’a pas revu Gucci depuis sa libération, mais dit avoir eu tout de même des conversations téléphoniques avec lui. Des conversations qui auront sans doute cessé après qu’Alley Boy, autre rappeur de la Zone 6, ait ravagé le pauvre Juiceman en public. Après cette altercation (on ne peut a priori même pas parler de « combat » tellement l’homme-jus a été crucifié) OJ Da Juiceman a attendu que son partenaire prenne position et désavoue Alley Boy. Une chose géopolitiquement très compliquée étant donné le soutien infaillible des rues de la Zone 6 dont bénéficient Alley Boy et ses équipiers de Duct Tape Ent.
Gucci Mane aura tiré les leçons qui doivent être tirées de cette histoire. Aujourd’hui son duo avec OJ est quasi inexistant, alors c’est plus finement qu’il placera ses pions autour de Future.
Ne serait il pas maintenant en train de suivre les conseils d’un vieux stratège chinois ?
« Keep your friends close but your ennemies closer » Sun-Tzu.
Est-ce que Free Bricks n’était pas l’occasion pour Gucci Mane d’avoir Future aussi prêt de lui que son hétérosexualité le lui permet ? N’était-ce pas l’occasion, non pas de se mesurer à lui, mais de l’utiliser, de l’asservir ? A noter que cette citation, souvent prêtée à Sun-Tzu, parfois à Mobutu, est en réalité une citation d’Al Pacino dans le Parrain II. On retombe sur nos pieds.
Car plus qu’un album en duo, on a vraiment l’impression d’assister à un spectacle de Gucci Mane où Future serait invité. A part Dead People, où il est seul avec son partenaire Young Scooter, et éventuellement Lamborghini, Future n’a pas de véritable moment à lui, pour briller, sur ce disque. Le plus souvent il est là pour chanter le refrain et ses couplets sonnent comme ceux d’un artiste en featuring, pas comme ceux de quelqu’un qui est censé partager la vedette.
Dans le même temps Gucci Mane offre sa meilleure prestation de l’année, sans doute même depuis Mr. Zone 6. Pourtant il n’avait pas chômé. En deux ou trois mois de liberté seulement sur les 12 derniers, Radric Davis a enregistré pour quatre mixtapes et trois albums, sans compter ses featurings sur les projets du Brick Squad. Et s’il n’a pas toujours été au meilleur de sa forme sur ces projets, loin de là (notamment sur le décevant Ferrari Boyz), en partie dû à des productions qui n’étaient pas toujours faites pour lui (et peut être aux aléas de la vie d’un garçon bipolaire), il est sur Free Bricks totalement à l’aise. Enfin il retrouve Zaytoven et sa musique pour laboratoire de dessin animé, parfaite bande son pour un personnage de cartoon tel que Gucci, qui doit se sentir rajeunir de quelques années.
« Zay’ done turned me to the old me, back to business and I’m back to ? » (Gucci Mane sur GO)
Avec Zaytoven, c’est Mike Will qui produit le plus de pistes sur cette mixtape. Déjà présent sur pratiquement toutes les meilleures sorties sudistes de l’année (Step Brothers, TRU REALigion, TM103, les mixtapes de Future, etc.) le jeune producteur d’à peine plus de vingt ans confirme qu’il est capable d’adapter ses nappes lentes à n’importe qui, afin de lui offrir un costume sur mesure. Il apparaît évident sur cette mixtape que c’est du côté de Mike Will que Gucci Mane devra se pencher pour continuer à exploiter son personnage de Joker du rap jeu, fou mais malin. Et si South Side sera toujours le bienvenu pour les moments de rechute dans la véritable folie du patient Radric (cf. Gucci 2 Time), je pense par contre qu’il est temps d’oublier Lex Luger qui ne correspond à aucune de ses multiples personnalités.
Finalement peu importe les raisons, que l’on croit à mon interprétation politico-romanesque, que l’on y voit une passation de pouvoir entre générations, ou qu’on ait une vision terre à terre un peu relou comme aurait un vrai critique de disque, Free Bricks réunit les personnalités de l’année (Mike Will, Future & Will A Fool) autour de vétérans dans une très grande forme (Zaytoven, Drumma Boy, Gucci Mane & Shawty Redd) et sera ce que je retiendrai en priorité de cette année 2011.
Plutôt que de proposer un top 10, 5 ou 100 de mes disques préférés de l’année, je vais essayer de revenir chaque semaine sur l’un d’entre eux, en privilégiant ceux dont je n’ai pas déjà parlé ou qui sont passés trop inaperçus à mon goût. Je commence avec le premier album du rappeur d’Huntsville Kristmas.
Avec ce premier album, Kristmas nous fait une parfaite présentation de lui-même, de sa vie et de son univers. Un quotidien rythmé non pas par la cuisson de bicarbonate de soude mais partagé entre un emploi salarié, le studio et les bars d’Huntsville. Une condition qu’il évoque sans jamais tomber dans la complainte larmoyante : Kristmas est fier d’être « working man », de la même manière que beaucoup sont fiers d’être des « trap boys ».
Originaire d’Huntsville et membre de l’équipe Slow Motion Soundz (PRG’z, G-Side, etc.), celui qui officie aussi au sein du groupe DB49 bénéficie du travail des producteurs du coin, les Block Beattaz en tête, dont le talent n’est j’espère plus à prouver.
On retrouve donc sur W2 Boy les envolées instrumentales et les ambiances nuageuses typiques des albums du SMS, servant des textes marqués par l’appartenance sociale de Kristmas… dans la plus pure tradition d’un rap du sud que le grand public se borne à ignorer.
Mais cet album est tellement marqué par la vie et la personnalité de son auteur que le mieux pour en parler, reste de lui poser quelques questions…
Peux tu te présenter en deux mots ?
Je suis Kristmas alias le gros le plus frais de la planète, le roi de la coordination, W2 boy, voix de la main d’œuvre, le roi des comptoirs de bar, etc… haha !
Comment est-ce qu’on grandit dans une ville comme Huntsville ?
En fait je n’ai pas grandi à Huntsville. J’ai grandi dans une toute petite ville de l’Alabama qui s’appelle Shorter. C’est à presque 3 heures au sud d’Huntsville. Pas de lumière dans les rues, beaucoup de routes cabossées et une population de peut être 1 000 personnes. C’est extrêmement rural et toutes les activités se trouvent en dehors de la ville… On y a pas eu la télé par cable avant 1994!
J’en suis pas fier mais je me rappelle avoir été viré en 5ème (7th grade) de l’école parce que j’avais bu… Dès le CM1, CM2 (4th grade, 5th grade) on regardait des pornos pour s’en inspirer peu de temps après… En fait, si le Sud se développe lentement, nous on grandissait très vite !
Comment s’est faite ta découverte du rap ? D’abord en tant qu’auditeur.
En fait j’ai une sœur qui a 10 ans de plus que moi, donc ma rencontre avec le rap s’est faite avec Children’s Story de Slick Rick, The Ghetto de Too $hort, Run D.M.C., Big Daddy Kane, Kool Mo Dee, ou bien 2 Live Crew, LL Cool J… Dans le même temps mes parents étaient fans de Blues, donc ça s’est mélangé avec Al Green, Otis Redding, Sam Cooke, BB King, Isley Brothers. On peut rajouter un peu de gospel là dedans parce que j’allais à l’église… ce sont vraiment les bases des musiques qui m’ont influencées.
La première fois que j’ai acheté une cassette, je devais avoir 11 ans. Je m’étais inscris en cachette à « Columbia House » qui te permettait à l’inscription d’avoir 11 Cds gratuits, puis après quand t’en achetais 2, d’en avoir 3 gratuits ou un truc comme ça ! Du coup, mes 11 premiers CDs c’étaient Ready To Die, le premier Ol’ Dirty Bastard, 36 Chambers du Wu-Tang, l’album des Gravediggaz, Smoove Da Hustler, Craig Mack, Aaliyah et je me rappelle pas du reste. Je me suis bien fait botter le cul à cause de cette commande, mais c’était un sacrifice acceptable tellement j’aimais cette musique !
Et quand est-ce que tu t’es dis que toi aussi tu voulais être rappeur ? Tu peux nous raconter comment tout à commencé, jusqu’à la rencontre avec les gars de SMS, DB49, etc.
J’apprenais par cœur tous les textes de rap que j’entendais. J’écoutais la cassette, je mettais pause, j’écrivais ce que j’avais entendu, et ce jusqu’à avoir tout le texte. Après je relançais la chanson et je rappais par dessus en me prenant pour le rappeur.
Le premier rap que j’ai écris c’était pour un devoir d’été. C’était sur les dangers du sexe non protégé, les MST, le SIDA et… ouais, j’avais que 9 ans… Mais on a grandit tellement vite qu’il fallait qu’on soit au courant de ces choses très vite. Je crois qu’il y a toujours eu une part de « conscience » dans ma musique… Après j’ai rappé autant que je le pouvais, de la primaire jusqu’au lycée, et bien avant que ce soit vraiment à la mode.
Quand j’ai commencé, je voulais être un mélange de Kool Moe Dee, Slick Rick et Big Daddy Kane. Pour moi, ils représentaient la classe en personne. Pour ce qui est de mon flow, je dirais que c’était du côté de Jay-Z, mais aussi MJG, Bun B, Mac (No Limit), Fiend, Outkast, Ghostface, Snoop… celui de Nas sur la Purple Tape de Raekwon… C’est un mélange de tout ça qui a fait de moi le rappeur que je suis.
C’est plus tard, vers 1999 que j’ai rencontré Slow Motion Soundz. Mata, qui est maintenant membre du Paper Route Gang’z m’avait présenté au reste du « Slo’ ». On avait discuté d’un premier contrat, mais j’avais refusé parce qu’à l’époque ils avaient déjà beaucoup d’artistes à gérer en même temps. Malgré ça, ils m’ont aidé à monter mon propre label, Shorterboy Records, vers 2002/2003. C’était à l’époque de Lacs N Prices. Même si j’avais mon propre label, j’ai enregistré une grosse partie de mes chansons aux studios de « Slow Mo’ ». Et en 2007, après la sortie de ma première cassette, So Gifted, j’ai mis de côté la gestion du label pour me focaliser sur ma carrière d’artiste. Je suis entré officiellement dans SMS un an après, à l’époque où G-Side bossaient sur Huntsville Int’l. Au même moment Bentley et G-Mane étaient aussi en enregistrement et Bentley a demandé à S.T. de venir sur une des ses chansons. S.T. a convaincu Bentley, qui ne me connaissait pas à l’époque, que j’étais parfait pour le chanson qu’il lui avait proposé. C’était No Special Technique. Ca s’est fait, et ça a tellement bien fonctionné qu’on a commencé à blaguer sur le fait de faire une cassette entière tous les trois… Après ça on s’est revu tous les samedis au studio pour boire, fumer et faire du rap et on a commencé à faire cette cassette.
On s’est dit, si on fait un disque ensemble, il nous faut un nom. C’est GMane qui a eu l’idée de « DB49 ». Le soir même où on a trouvé le nom du groupe, on a fait un concert dans un club, on a acheté des pintes de bières qu’on a alignées tout le long de la scène pour que le public puisse boire pendant le concert ! Haha, la vraie vie !
Aujourd’hui, on le sait parce que tu le répètes souvent dans ton album, tu continues à avoir un travail à plein temps en plus du rap. Comment tu fais pour combiner les deux ?
Hahaha, parfois c’est l’enfer, et je me demande moi même comment je fais… A un moment c’était plutôt facile mais après… ça à commencé à devenir très chaud ! Quand les concerts ont commencé, le tournage de vidéos, toutes ces choses ont rendu la gestion de mon temps très difficile. Mais le fait que je sois manager (à son travail) m’aide un peu. Ca me permet de gérer mon emploi du temps comme je l’entends. Codie G me dit à l’avance ce que sera notre emploi du temps, et je peux essayer d’arranger mon travail en fonction. Mais n’oublie pas que je suis la Panthère du Slo’Mo’ et que quoi qu’il arrive je trouverais du temps pour rapper !
Et si t’avais la possibilité d’arrêter de travailler pour ne vivre que du rap ? Tu le ferais ou t’as besoin de cette équilibre entre les deux ?
Mec, je quitterais mon travail dans la minute…Mais j’ai besoin de cet argent et c’est pour ça que je continue à travailler. J’ai réussi a avoir un mode de vie plutôt agréable et je n’ai pas envie de le sacrifier. En plus j’ai Ayden maintenant, mon bébé qui vient juste de naitre (3 jours avant cette interview… félicitations a Kristmas et la maman !) donc je ne peux vraiment pas quitter mon job. Mais si un jour j’en ai l’opportunité ! Ce serait génial de pouvoir vivre uniquement de ce que j’aime faire.
Comment tu perçois l’industrie de la musique aujourd’hui ? Et celle du rap en particulier…
Je pense que c’est cool pour le rap aujourd’hui. Les indépendants reprennent du poids, et je suis indépendant donc… je suis à la bonne place ! Je pense qu’il y a beaucoup de faux indépendants maintenant, genre secondés par un gros label mais qui font comme si ils faisaient tout eux même… Nous on est vraiment indépendants. On paie tous nos frais et on doit économiser petit à petit pour travailler, pas de soutiens d’un label ou quoi. Mais le rap est cool aujourd’hui, il y a beaucoup de bonnes choses qui sortent, je suis content.
Vous avez beaucoup de très bons rappeurs et producteurs à Huntsville et j’ai l’impression que vous avez surtout un succès très local ou alors auprès d’un public de spécialistes. C’est une volonté ou vous avez le désir d’avoir un jour un succès national, voir grand public ?
Je pense que l’envie est là, j’en suis sûr même. Mais je crois que nos gars avec le plus de potentiel ne sont pas concentrés là dessus. On est plus centré sur le développement de notre propre économie, de notre propre scène. On a vu des gens se faire tirer dessus pour avoir eu un statut de superstar… nous on fait juste notre truc. Et si une superstar vient frapper à notre porte on s’enfuira pas en courant, juste on ne court pas après ça.
Mais c’est vrai que, vu à quel point on est cool, c’est dommage qu’on ait pas notre reality show, notre tournée mondiale et des poupées parlantes à notre effigie en magasin ! Haha !
Et là si un label venait te voir avec le contrat qui ferait toi une superstar, tu signerais ?
J’aime Slow Motion, vraiment, et je préfèrerais un contrat venant de quelqu’un qui veut signer toute notre équipe pour garder la même hiérarchie, CP, Codie G, etc. Eux me connaissent déjà, ma musique, mon potentiel… Je vais avoir 30 ans mercredi là (7 décembre), et je ne cours pas après ça. Donc si un label veut me signer, qu’il sache qu’il devra prendre mon équipe de management et de production avec moi !
Pour ce qui est des producteurs, tu travailles notamment avec les Block Beattaz. Ils donnent généralement l’impression de s’adapter au style des rappeurs avec qui ils travaillent. Ils ne font pas le même genre de beats pour G-Side ou pour Jackie Chain par exemple. C’est pareil avec toi (cf. Slavin). Comment c’est de travailler avec eux ? Tu leur demande ce que tu veux, les guide, ou est-ce qu’ils font ça vraiment au feeling ?
Je crois que je suis différent de la plupart des rappeurs, à savoir que j’écris mes textes sans jamais entendre de beat. Je veux pas que le beat influence ce que j’ai à dire. Donc normalement j’ai tout au plus un refrain, une idée de quelques samples que je veux et je leur dit. La plupart de mes chansons naissent comme ça. Après t’en as qui arrivent d’un coup en entendant un beat, comme avec Cool Muffucka sur W2, et je pense à un refrain… c’est toujours le première chose à laquelle je pense quand je travaille une chanson. Et après ça, CP va avoir ses propres idées, va faire sa petite cuisine qui va parfaitement coller à ta musique, qui que tu sois !
Et en dehors de ton équipe, y’a des gens avec qui tu voudrais travailler ?
Hum, je pense que je vais faire quelques trucs avec Big K.R.I.T…. Surtout après que Spin Magazine nous ait identifié tous les deux comme « la nouvelle vague du rap conscient » ; bien que je pense qu’on soit juste tout les deux des mecs normaux. On travaille dur et honnêtement, mais on fait aussi la fête au moins aussi sérieusement que l’on travaille !
Et sinon quels sont les prochains projets que l’on va pouvoir écouter ?
Alors… Il y a No Hooks qui arrive, un projet qui réunit DB49 et S.L.A.S.H.. Les solos de Bentley et S.L.A.S.H. arrivent très vite aussi, ceux de Zilla et de G.I.A. suivront. Et pour moi ? Il y a donc No Hooks… et quand j’aurais changé la roue arrière de ma caisse, je sortirai un nouvel album. Provisoirement intitulé 1225, mais ca changera probablement de nom.
Sinon, j’ai cru comprendre que tu étais aussi bon en rap qu’en levée de coude… Tu sais qu’on pense être champion de ça en France. Il faut que tu nous conseille des boissons, ou mieux, ce qu’on doit boire en écoutant W2 !
Crois le ou pas, mais ma boisson préférée est un Cognac français, le Courvoisier. On boit beaucoup avec du jus de canneberge, et on le répète assez dans nos chansons, on boit aussi beaucoup de bières brunes !
Sinon, en écoutant W2, tu as besoin de plusieurs boissons. Pour Feng Shui et Cool Muffucka, tu dois boire un French Connection, un cocktail de Courvoisier et de Grand Marnier glacé ou froid. Après tu as besoin de quelques shots de Tequila pour les chansons plus aggresives. Il te faut aussi une bouteille de Crown Royal et de jus de canneberge.
Dans le bar où j’ai mes habitudes, le « Diapers n Daicquiris », ils font un cocktail qui s’appelle le « Crown Slushy ». Tu prends du Crown Royal, des canneberges et de l’Apple Pucker, le tout mélangés avec de la glace… et là BOW, un Crown Slushy !
Avec tout ça, à manger, je conseille des ailerons de poulets citronnés et poivrés !
Wow, merci pour tous ces conseils. Maintenant si tu veux ajouter quoi que ce soit pour conclure…
Pour finir… Slow Motion jusqu’à la fin du monde ! Soyez sûrs d’avoir écouté iSLAND de G-Side, la cassette de Zilla, l’album d’Untamed, et évidemment W2 Boy, mon album. Et sinon, qui est-ce que je dois appeler pour pouvoir faire un concert en France ? On a fait tout le tour de l’Europe mon gars… Mais jamais la France ! Vous nous ignorez ou quoi ? Haha !
Merci beaucoup à Kristmas d’avoir accepté de répondre à mes questions.
J’avais déjà pu parler un peu de Friendzone au début de l’été, profitant de la sortie d’une cassette de Shady Blaze pour les présenter eux ainsi qu’une bonne partie des producteurs qui ont travaillé avec la famille Green Ova. Je vous renvoie à cette introduction si, pauvre de vous, vous ne les connaitriez pas encore.
Aujourd’hui sort le second volume des compilations Kuchibiru Network, sur lequel on retrouve plusieurs de ces producteurs. Aux côtés de leurs propres travaux Friendzone ont donc invité, entres autres, L.W.H., Ryan Hemsworth, Julian Wass mais aussi Silky Johnson ou Skywlkr. Beaucoup de noms différents mais malgré tout un projet qui maintient une unité du début à la fin et, même si chacun garde sa petite particularité, c’est en les voyant ainsi côte à côte que l’on voit que tous ces producteurs sont bien les étoiles d’une même constellation. Kuchibiru Network est la parfaite porte d’entrée vers la musique de ces gars, que ce soit les atmosphères inspirées de pop japonaise de Friendzone, la bande originale d’aventures bibliques de L.W.H., les samples d’électronique céleste de Ryan Hemsworth ou le design sonore de quêtes secrètes d’un jeux vidéo qui n’existe que dans l’imagination de Julian Wass.
On y retrouve aussi plusieurs apparitions de Squadda B, MondreM.A.N. et Shady Blaze au micro, qui nous font nous poser une question existentielle: A quand un long projet de ces garçons entièrement produit par Friendzone ?
La cheville entravée par un bracelet électronique et apparaissant dans ses vidéos avec tour à tour une jambe ou un bras cassé, selon qu’il se soit fait tirer dessus ou tabasser par la police, HD porte sur lui les stigmates d’une vie calme et reposante, où le mot d’ordre est ‘stabilité’.
HD rappe à propos de cette vie rythmée par une « occupation compliquée » qui explique ses allers et retours en prison (il y est d’ailleurs au moment où j’écris ces lignes), à propos de cette vie qu’il aborde comme un jet de dés qu’il doit sans cesse relancer. Jamais à l’abri d’un bad beat qui le forcerait à devoir tout arrêter du jour au lendemain, HD profite alors des 3/4 mois de liberté qu’il lui reste par an pour rapper comme un mort de faim, sur tout ce qui lui passe sous la main.
En deux ans, une dizaine de cassettes chargées à ras bord de couplets sur ses affaires de port d’armes et de chicken, mais aussi et peut être surtout, sur les bienfaits de la consommation de syrop et d’herbe violette, puis sur son amour pour ce qui le rend particulièrement émotionnel, les goapalés (gwap), surnom donné à ses très grosses liasses de Benjamins avec lesquelles il essuie la sueur et les larmes.
HD n’est sans doute pas un rappeur que l’on va écouter pour prendre une claque technique, il n’apporte rien de nouveau et n’a clairement rien à proposer au grand public ou même à qui que ce soit en dehors des auditeurs de rap de rue. En plus, comme je le disais, il rap sur tout ce qu’il peut. N’ayant certainement pas les moyens de s’offrir des productions qualités premiums, il se contente de faces B, de radio rips, de boucles très simples, parfois de morceaux pop ou funk à peine samplés avec une ligne de basses juste posée dessus.
Malgré ça, ses disques sont toujours réussis. Pour qui est réceptif aux ambiances de gangsters, HD remplit le cahier des charges grâce à un personnage charismatique qui sait raconter ces histoires en en oubliant aucun aspect. HD aime son quartier et son mode de vie mais ne le glorifie pas, décrit les difficultés de sa condition et des siens, avec un portrait parfois très dur, parfois très noir, mais sans être misérable.
I worked the shawty like a black panther, But I’m trapped with this crack, the ghetto cancer, Given STD’s injected HIV, She feel like she getting blessed when I serve her some D
L’autre tour de force de ses projets est d’arriver à créer une ambiance cohérente malgré l’impression de patchwork donnée par son choix de beats (que j’imagine limité par ses moyens). Mis à part peut être les trois volumes de Extortion Muzik, mais il s’agissait ici vraiment de mixtapes un peu fourre tout, il arrive a créer et à maintenir une couleur sonore du début à la fin, comme s’il était touché par une forme de synesthésie. Les exemples les plus parlants étant The Coldest Winter Ever, ou l’hiver est rappelé jusque dans les mélodies très froides, ou tout récemment son album Fresh, produit par DJ Fresh & le Whole Shabang, son projet le plus sérieux, dans tous les sens du terme, sorti pour l’instant.
A propos de Fresh, et malgré les qualités de ce disque, il est étrange de voir à quel point il a été baclé, chose à laquelle on est peu habitué avec les productions de DJ Fresh: présence de sons parasites, morceaux qui sautent et/ou se coupent trop tôt. DJ Fresh ne produit d’ailleurs qu’un tiers de l’album, laissant le reste au main de son équipe de production. De là à penser que Fresh délègue et s’implique moins quand il travaille avec certains rappeurs plutôt qu’avec d’autres, il n’y a qu’un pas que j’ai allègrement franchi.
Malheureusement pour lui, sa personnalité et son mode de vie risquent d’être d’immenses obstacles à sa carrière. Son avant dernier voyage en prison l’a par exemple privé d’une apparition dans la clip de Gimme Da Loot de Shady Nate… probablement le plus gros tube que la Bay ait produit cette année et sur lequel il est censé être en featuring. Ce à quoi s’ajoute une tendance à clasher avec quiconque tente de collaborer avec lui, confère son récent beef avec Lil Rue, avec qui il avait pourtant de très bons morceaux ou l’interlude sur Coldest Winter, où il s’est enregistré en train d’appeler DB Tha General pour l’insulter…
HD a déjà collaboré avec Lil Blood, Philty Rich, Al Husky, Mistah F.A.B., Lil Rue, etc. mais jamais sur ses propres disques, où il préfère être entouré par sa propre équipe, le Bearfaced Gang. Hen Sippa, Lil Rod, Blast Holiday, G-Sirty, 600BJ, B-Stroll, etc, etc. font tous, tout comme lui, des allers et retours par la case prison… et mis à part Blast Holiday, je ne crois pas qu’ils aient sorti de projet en solo. Parmi cette équipe, on retient particulièrement les apparitions de Hen Sippa, dont le flow rauque et nonchalant est l’équivalent sonore du visage du chien Droopy.
Rien à partager avec vous, les projets d’HD sont tous disponibles sur Rapbay.com, je vous conseille de commencer par Emotional Bout My Guap, puis d’enchainer avec l’album Fresh, en attendant son véritable premier long format en solo Breakin’N'Entering, prévu pour la fin de l’année.