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Enfin. A lire impérativement dans les conditions de son écriture, soit avec cinq drogues minimum dans le sang, et O Fortuna (Carmina Burana) de Carl Orff en fond sonore. Go.

TELL’EM

Au plus haut de la canicule de 1995, le général Percy Miller reliait d’un trait les 3660 kilomètres qui séparent Richmond de la Nouvelle Orléans, débout sur le toit d’un Tank forgé dans l’Or des Nazis. Sa croisade pour la reconquête des terres sauvages de Louisiane scella pour toujours le destin des sirènes g-funk à celui des tambourins militaires de KLC. Ce que les 504 soldats sans limite ont accompli, Richard Morales a.k.a Gunplay Don Logan Jupiter Jack Daniels, le commet en solo. Initié à l’art des chamanes Yoruba, il invoque tour à tour les fantômes de Mystikal, Mia X, Silkk Tha Shocker, Kane et Abel. Ce belliqueux marlou devient semblable à une armée, et son remake du Hot Boys & Girls de Master P, pareil à une manchette main nue de Kimbo Slice sur une oreille gelée par l’hiver continental. En guise d’introduction, Don Logan se présente avec un portrait chinois, quatre minutes et seize secondes plus tard, l’image d’un gorille sous bath salt est gravée derrière nos paupières boursoufflées par la violence. D. Rich y ajoute un frotté à la corde de marin, pour transformer cette épopée No Limit en scène coupée de Jaws : Gunplay et sa dentition de requin sont derrière vous, le péril est imminent.

JUST WON’T DO (Feat. PJK)

Le fil reprend à l’exact instant où nous étions restés, groggy, après la plus grande tornade de rimes internes de l’Histoire. On sait désormais que l’autoroute qui mène au paradis se traverse avec le Livre posé derrière le pare-brise d’une Porsche 911. Le sample commandé sur les terrasses du Café del Mar ne laisse aucun doute sur l’intention du morceau : Gunplay fait face au passé et au destin comme s’il surfait un océan nommé d’après le mot grec qui signifie espoir. La suite de Bible On Da Dash sonne comme le come back d’un homme qui vient d’échapper à la prison à vie, parce qu’il s’agit du come back d’un homme qui vient d’échapper à la prison à vie. Côte à côte, les deux chansons illustrent le monologue de Frank Semyon pour le fils de son associé mort : « A thing that splits your life – there’s a before, and a after. » Le producteur, Mike Mulah, est un ancien DJ de House poudrée, qui depuis deux ans n’a cessé de réunir Gunplay et Peryon J. Kee autour de leur amour commun pour le rap introspectif hautement chargé en prométhazine, qu’il soit d’inspiration Texane ou nord Californienne (Get Like Me, It’s Goin Down). Cette nouvelle collaboration aurait pu être un duo Jacka – Husalah, si le premier avait réussi à fuir la rue, et que le second n’était pas une saloperie d’indic’.

BE LIKE ME (Feat. Rick Ross)

Même quand son lieutenant chasseur de rêves se fait malmener par le Julien Clerc du pauvre, le Teflon Don ne bouge pas d’un iota. Il l’observe se faire dévorer par des chiennes en dégustant des chicken wings à l’arrière de sa Bugatti Phantom, déjà prêt à le faire disparaître des photos comme un vulgaire Nikolaï Iejov. Dans le coffre, le fusil d’assaut est d’origine russe, parce que l’adrénaline dégagée par ce track est similaire à celui pompé par le cœur noir de Joseph Staline pendant les grandes purges. Pour être comme Ross et Gunplay il faut vendre son âme, ou au moins la mettre en location. La bible sur le tableau de bord est là pour détourner l’attention, ce sont les bougies et les crânes en os de porc qui protègent Gunplay du serpent, de la mort et de l’incarcération. Est-il nécessaire de rappeler ce que Richard Morales s’est fait tatouer sur la nuque ? Après Real Niggas et Aiight, Be Like Me clos une trilogie qui finit d’asseoir les deux compères comme les Satanas et Diabolo de l’extermination par drive-by, avec code munitions illimités. Et si sur le pont Rick Ross déterre les corps de Boyz N Da Hood, la prod. de Beatbully instaure la Menace comme Quincy Jones III.

ONLY 1

A la façon de Cam’Ron sur le deuxième couplet d’Horse & Carriage, Gunplay joue à Mr. Me-Too. Un rappeur de Floride est obligé de payer son tribut à celles qui y dirigent l’industrie en secret. Mères et sœurs, femmes et amies, ce sont les travailleuses du King Of Diamond et du Take One Lounge qui font la pluie et le beau temps des carrières locales. Only 1 est cet obligatoire passage pour Clubs de Gentlemen, avec ses rayons lasers hard trance et les beuglements crunk du Prophet Posse au complet. A jouer entre Drop et She Get It, pour être sûr de provoquer l’averse de Présidents Morts sur les parades de silicone. Fort à parier que si Gunplay ne foutait pas autant les miquettes ou qu’Only 1 et son gimmick un poil fainéant appartenait à un rappeur plus populaire, cette chanson abreuverait les lecteurs mp3 des collègues aux jeans retroussés du service marketing. Malheureusement pour eux, fidèle aux enseignements des pères spirituels Trick Daddy et JT Money, Gunplay ne sait faire danser qu’à grands coups de râles agressifs et au son des armes à feu.

FROM DA JUMP (Feat. Triple C)

Ce à quoi ressemblerait Started From The Bottom, enregistrée dans une turbine à gaz combustible, chantée par quelqu’un qui vient vraiment d’en bas, et sans aucune envie d’aller voir ailleurs. Le producteur Andrew Bulogh est claviériste et saxophoniste pour le nouveau groupe d’Eric Wilson, ex membre du trio punk californien Sublime (Des fans de Steady B et des Geto Boys). Que ce groupe ait une chanson intitulée Santeria n’est pas un hasard, simplement l’un des mille et un secrets dissimulé en LL (without the Cool J). La drogue, les cheveux sales, les mosh pits, évidemment que comme beaucoup de gangsta rapper avec une culture club, Gunplay est un peu punk. Il fallait au moins Bulogh et son pizzicato en ébullition pour donner un souffle barbare, un remous hard-rock, à Living Legend. N’oubliez jamais que Jupiter Jack a partagé un line-up avec les démons grindcore de Napalm Death, et qu’il égorge des porcs en l’honneur de divinités hérétiques tout en criant « Free Rozay ». C’est un peu la version iMax grand spectacle de Killswitch, tout premier single cru 2008 qui, à l’époque, annonçait l’album éponyme. Vous savez, celui qui est devenu Valkyrie, puis Bogota, puis Medellin.

WUZHANINDOE (Feat. YG)

Tel Jean-Luc Petitrenaud, Morales n’oublie jamais d’agrémenter ses projets d’une petite escapade gourmande en terre promise du gangsta rap. Cette fois, Logan suit les conseils prodigués par E-40 en 1994 et lâche des bombes sur vos mamans comme Ice Cube en 1992. Il suffit de ces petites références au facteur et au prédateur pour transformer ce qui aurait pu être la verrue cross over de cet album en menace terroriste, et faire trembler la dernière main valide de Jean-Hugues Anglade. Et sous ces braggadacii, les synthés de DJ Mustard deviennent l’alarme des Chevrolet retournées par The Human L.A. Riot. On raconte que si Lamar Duckworth s’est récemment acheté la garde robe de Lakim Shabazz, c’est suite au traumatisme infligé par le couplet à vif de Gunplay sur Cartoon & Cereals. Ce dernier aurait pu en profiter pour lui piquer une compo de Terrace Martin, mais rapper sur des faces b west-coast fait partie des traditions incontournables de ses projets.

CHAIN SMOKIN (Feat. Stalley & Curren$y)

Quand quelqu’un tousse en avalant sa première bouffée de doobie, les chances qu’un refrain de Devin The Dude se lance sont extrêmement élevées. Pas cette fois. Le Redman post-Flockaveli a parfois besoin de se détendre, siroter un petit café cubain en jouant à Fight Night sur X-Box 360. Mais étant en conditionnelle, il vaut mieux que la seule chose blanche avec laquelle on le voit soit sa Chevrolet couleur neige éternelle, intérieur crème dessert vanillée. Alors, il sort le vapo, invite les copains du rap d’ascenseur et décolle pour la chambre 420. Le producteur Mighty Joe est l’homme derrière les mix et mastering des récents EP du rêveur éveillé Curren$y, notamment celui où Gunplay fait une apparition. C’est le claviériste Eddie Montilla qui assure l’atterrissage, légende Porto Ricaine qui a rejoint l’équipe de Logan depuis son génocide sur Ghetto Symphony. Michel Muller vous le dirait : Gunplay, fallait pas l’inviter, il vous vole la vedette et vos collaborateurs.

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WHITE BITCH

La séquelle de Cocaïna (Que Linda) est une nouvelle ode à l’ex amour de sa vie. Pas de coup de téléphone nocturne et gênant, si celui que l’on appelait Mr. Five Drugz Mini est parmi nous, c’est d’abord pour se marrer avec sa livraison de syllabes souples comme une pate à cookie sans bulle. Place à la célébration fun et hyper synthétique d’un produit pas toujours fun et d’origine naturelle. Et si ces nappes stridentes étaient les sirènes du Bout It Bout It d’un monde où l’EDM a infiltré le rap façon Donnie Brasco ? L’apparition dans le clip du Cocaine Cowboy Mickey Munday est la cerise qui vient rappeler cette époque où Ratchet Morales habillait sa mixtape avec des reniflements. C’est fou à quel point en réécoutant son First Gram on entend jusque dans sa voix que son rythme cardiaque est six fois supérieur à celui d’aujourd’hui. On espère que Netflix aura quand même le bon goût de faire appelle à The Original Overdoser pour la B.O. de sa nouvelle série sur le grand Cartel de Pablo Escobar.

BLOOD ON DA DOPE (Feat. PJK & Yo Gotti)

Ni bras ni marteau dans l’Hannah Montana, le film. Mais il ne s’agit pas que de cela, avec ce storytelling, Jupiter Jack Daniels révèle que son fétichisme pour la pureté va bien plus loin qu’une haine pour le bicarbonate. Après un débriefing officiel de l’album, il a été suggéré que le sang sur la drogue ou les billets était aussi une métaphore de leur traçabilité. (Ou comment une réunion Illuminati s’est transformée en version lourdement alcoolisée de Rap Genius). Bref, si PJK veux devenir le nouveau Omar Little, il devra bien faire attention qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à lui. Le Dr. Lecter rangera certainement ce titre entre Mask On et Drop Da Tint pour parfaire le profil psychologique du psychopathe Morales. Quant aux frères Roc N Mayne, ils étaient déjà derrière la prod. inquiétante de Windows of My Eyes de Boosie. Des gars qui ont donc fait ce choix de carrière risqué de ne travailler qu’avec des fans de Tupac passés à rien de mourir dans une cellule. Clairement une voie de garage.

DARK DAYZ

Produit par Onassis des Morris Brothers, qui était déjà sur la plage arrière de Bible On Da Dash, le classique instantané Dark Dayz est un remake de la performance coupe gorge de Gunplay sur Cartoon & Cereals. On y retrouve cette impression qu’il est entré dans le booth à poil et sur un coup de tête, pour se vider le cœur et l’esprit sans calculer le coût ni réfléchir aux conséquences. Inside I’m Sufferin’, Outside I’m Stuntin’ est la devise qui résume à merveille l’art et l’attitude de Richard Morales, et on est ici en plein dans l’un de ces moments où il laisse entrevoir ce qu’il cache derrière son écran de fumée noire comme l’orage. No mic, no camera, no light, just pain et son propre couteau de chasse sous la jugulaire. Perdu entre les rebondissements d’une vie de roman, et le fait de n’être qu’un énième numéro sur une fiche statistique, le Logan chair à nu est toujours le plus captivant. Sur un piano échappé d’un soap opéra, chaque ligne de ces six minutes de bave acide sur les 12 travaux du Rich’ pourrait finir en motto tatoué sur le dos d’un condamné à mort. Comme Housni, Gunplay ne pleure pas mais son écriture est salée. Seulement, cette fois, et comme de nombreuses fois, personne n’y fera attention, parce qu’il n’y a pas de rappeur de première division présent pour gâcher la confession.

LEAVE DA GAME (Feat. Masspike Miles)

En 1999 Too $hort prenait conscience du terrible mal qui l’habite. Il est accro, et il aura beau tout essayer pour arrêter, l’hypnose, les patchs, le conditionnement pavlovien, il n’arrivera jamais à abandonner, le plaisir est trop immense. Sur un retour de vague de cette bonne vieille vibe soulfull Deeper Than Rap, Gunplay livre sa version du Can’t Stay Away. Et il raconte sa Children Story avec une interpolation de Slick Rick, comment ne pas croire que cet amour est bien réel ? Le message est clair : Quand on vient de nulle part, chaque pas s’apparente à une victoire en League des Champions. Et grâce à Leave Da Game, on arrive à imaginer la sensation qu’offre la sortie d’un premier album en major, après avoir traversé la Vallée de la Mort au volant d’une voiture volée. C’est la guitare de Memory qui fait ses allers-retours sur tout le morceau, pour raviver le souvenir du grand N.O. Joe et de toutes ces légendes, vivantes ou pas, qui observent Gunplay de là où elles sont, en hochant la tête au ralenti.

OUTRO

Living Legend confirme tout ce que l’on sait de Gunplay, qu’il est l’underdog ultime, un rappeur au talent immense mais qui n’atteindra probablement jamais son plein potentiel sur un long format. LL fait l’effet de ces séries cultes qui, quelques années après la fin de leur diffusion, ont le droit à une adaptation bilan et policée au cinéma. C’est un aperçu de tout ce que Gunplay sait faire, une compilation de chaque facette de la personnalité qu’il met en scène depuis maintenant dix ans. Et après tout, à presque 40 ans, il vient d’une époque où un album en major était construit comme un showcase du salon de l’auto. Alors, il y a souvent un air de déjà-vu, surtout si on suit l’énergumène à la trace depuis ses freestyles sur des faces b de Snoop et Trick Daddy. Mais le simple fait que ce disque soit dehors est un événement en soit, au delà de l’attente, des reports, des rebondissements qui ont jalonné son enregistrement et la vie de Richard Morales. Simplement parce que Gunplay est aujourd’hui un rappeur complètement anachronique. Aussi passionnant et charismatique en interview quand il raconte sa vie, que sur disque, quand il choisit ses mots et ses notes, ses flows et le ton de son interprétation, comme s’ils étaient des éléments absolument indissociables. Un rappeur total, sans phare, identique en et en dehors des studios, parce qu’il ne conçoit le rap que comme un moyen comme un autre d’être lui même. Les rappeurs de cette trempe sont en voie de disparition des couloirs des majors. Ils en ont fait les beaux jours, en ont même été les Rois, mais depuis les millions perdus suite aux incarcérations des uns, au comportement des autres, les majors ne sont plus disposées à prendre le risque de gérer ce genre de personnages bigger than rap. Surtout depuis la lente agonie de leur business. Gunplay est un des derniers Mohicans avec un contrat en grande maison. Et si ça ne suffit pas à donner envie de laisser une chance à son album, sachez qu’on y retrouve les traces de ce mélange de communications ultra codées, d’énergie, de rage et de peine qui en ont fait, malgré tout, l’un des talents les plus bruts de ces dix dernières années.

Hey, huit ans que j’attend de pouvoir écrire quelque chose sur ce disque, si un album est un événement pour au moins une personne sur terre, alors C’EST un événement.

SCORE ( /5 )

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illustrations : Lasse & Russe

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Samedi soir dans le Sud Ouest de Detroit, une file de BMW série 6 remonte Michigan Avenue comme un mille pattes. Ces carrosseries blanches comme neige s’arrêtent aux alentours du 6609, là où s’ouvrent les portes du Sting, un des strip clubs les plus réputés de la ville. Les pilotes apparaissent assortis, entre eux et à leurs voitures. Montres Rolex, lunettes Cartier avec branches en buffle, chaines BYLUG et manteaux de fourrure. Absolument tout est couleur cocaïne. Les Doughboyz Cashout ont pour habitude de ne rouler et trainer qu’en couleur unie, et ce soir ils renaissent en blanc car débute la saison blanche.

La tradition remonte à il y a plus de quinze ans. La star des quartiers Ouest s’appelle alors Blade Icewood et déjà la réussite se mesure en alignement de véhicules. « A mon enterrement, il y aura la plus grande file de limousines que vous n’avez jamais vu ». Mauvais présage ou triste prémonition, Blade Icewood est abattu devant une station service le 19 avril 2005, peu de temps après avoir survécu à une première attaque qui l’avait rendu paraplégique. La file de limousines à son enterrement était effectivement la plus longue qu’on ait jamais vu. Blade Icewood est une des victimes de la guerre absurde que se mènent les quartiers Est et Ouest de Detroit, une rivalité entre gangs et groupes de rap qui n’a depuis jamais cessé.

Comme pour faire un gigantesque doigt d’honneur à l’Ouest, Icewear Vezzo est aujourd’hui propriétaire et gérant de la station service à l’angle de la 7 Mile Road et de Faust Street, celle où Blade Icewood lâchait son dernier souffle il y a onze ans. Vezzo est le rappeur le plus en vue de Detroit Est, au point d’être dans les petits papiers de l’omniprésent Gucci Mane, qui espère en faire un soldat de la tournée qu’il prépare pour la rentrée 2016. Les Doughboyz Cashout étant signés sur CTE, label de Jeezy, ce rapprochement ressemble à un moyen d’instrumentaliser la guerre de Detroit dans la rivalité qui oppose les deux trappeurs d’Atlanta.

Le jour de la signature de leur contrat avec CTE, Chaz et Dre des Doughboyz Cashout étaient jugés pour tentative de meurtre. L’avance du groupe a servi à payer d’excellents avocats. Depuis, tous les cachets sont utilisés pour sortir les membres de la rue, et progressivement fuir Detroit. Leur leader, Payroll Giovanni, s’est éloigné de la Fenkell Avenue où il a grandit, et vit aujourd’hui dans la banlieue périphérique. Son rêve, c’est de pouvoir partir encore plus loin, de profiter du succès de sa musique pour rejoindre les studios d’Atlanta, ou son pote YG à Los Angeles, et oublier l’effondrement de sa ville natale.

De Blade Icewood et ses Street Lord’z, Payroll et ses collègues ont aussi hérité d’une musique inspirée à part égale du Sud profond et de la côte Ouest des Etats-Unis. A l’époque où les Street Lord’z et les Eastside Chedda Boyz débutent leurs affrontements, les radios du Midwest sont inondées par le gangsta bounce de No Limit et Cash Money. Le clinquant louisianais s’est alors mélangé à un vent venu de la Bay Area, qui souffle dans la région depuis que Jive Records y largue par palettes des albums d’E-40 et The Click. C’est de ce drôle de mariage qu’est né ce gangsta rap underground de Detroit. Ses modèles, qu’ils viennent de Californie ou des bords du Mississippi, partagent un son chaud, mais Blade Icewood hier, Payroll, Webbo, Peezy, Vezzo, Dex et les autres aujourd’hui, passent ces influences au freezer. Les samples g-funk givrent, la tr-808 devient glaciale et les rythmes bounce gèlent sous l’air de Detroit. Les 400 Degreez de Juvenile sont ici devenus négatifs, les barbecues alcoolisés de King Tee reprennent place dans des jardins d’hiver et les gagneuses de Dru Down tapinent maintenant sous la neige.

A Detroit, les synthés percent les prods comme les tirs électroniques d’un vaisseau de shoot-em-up. Les notes et les samples sont étirés pour napper toute la chanson comme un chemtrail. Vidés de tout ce qu’ils peuvent avoir d’organique, g-funk et g-bounce y gagnent une rigidité techno, agressive, portée par l’urgence des rythmes uptempo de la trap music.

En piochant dans la réserve de samples de la côte Ouest des années 1990, Payroll Giovanni est un des rares à apporter un peu de chaleur à ses productions. A la fois rappeur et beatmaker, il est aujourd’hui celui qui se rapproche le plus du statut de feu Blade Icewood. Avec son partenaire Big Quis, ils sont en tout cas les voix les plus remarquables des Doughboyz Cashout, et les auteurs des deux meilleurs albums solos du crew avec Stack Season et My Turn.

De l’autre côté de la ville, les ex partenaires des Green Guyz sont aujourd’hui réunis sous la bannière Iced Up Records. Les hustlers Webbo et Rizzy rêvent de la même vie d’entrepreneur que leur leader, Icewear Vezzo.
Après avoir dissous les Green Guyz, Icewear Vezzo a débuté une carrière solo avec la série des Clarity. Avec ses cris hauts perchés et ses bangers pour strip clubs, il s’amuse parfois à s’éloigner du son classique de Detroit, même si l’essentiel de sa disco est dans la teinte locale. Le « Drank God » est un personnage complètement fondu et imprévisible, antithèse du toujours sobre et propre sur lui Payroll Giovanni. C’est sans surprise que, depuis sa cellule, Gucci Mane en ait fait un de ses nouveaux rappeurs favoris.

Grâce à sa voix rauque, son air mollasse et ses textes ultraviolents, Dex Osama a gagné le surnom de « Biggie Smalls of the D. ». Son rapprochement avec Meek Mill annonçait une signature sur Dream Chasers Records, mais l’ascension de Dex a été stoppée net. Avec Rocaine, ils ont osé se moquer de la mort d’un jeune des quartiers Est. La réplique en provenance des groupes BandGang et ShredGang ne s’est pas faite attendre : en septembre 2015, Dex Osama est retrouvé mort à son tour. Detroit s’écroule, et l’histoire de ses quartiers les plus abandonnés rappelle tristement les faits divers qui entachaient l’explosion de la Drill Music à Chicago. Chief Keef commence d’ailleurs à recruter des rappeurs et producteurs dans la ville du Michigan, puisque Smoke Champ Chino et Rocaine viennent de rejoindre son Glo Gang.

Entre les immeubles en ruine et les maisons abandonnées, on croise parfois quelques animaux sauvages. « On se croirait dans Je Suis Une Légende… » raconte le photographe Matt Sukkar. Pas étonnant que la musique des habitants de ces quartiers soit inspirée de sonorités venues d’ailleurs. Et entre les thèmes classiques du gangsta rap, deux obsessions reviennent régulièrement : l’envie de « devenir légal » par l’entreprenariat et de fuir, au soleil ou dans le New York d’Abel Ferrara.

Au coin de Fenkell Avenue et Manor Street on trouve le Murder Block, quartier général de la fraternité Murder Gang. Leur leader, Skeechy Meechy, est une autre grande figure de la ville. Rappeur sans filtre et instable, passant sans cesse du rire aux larmes, Skeechy Meechy porte les mêmes tatouages que Soulja Slim et se rêve en Tupac du Michigan.

Originaire de Bronx pour la plupart, Masoe, Biggs, Paid Will, Javar Escobar et Lonnie Bands forment le BandGang, équipe qui capte les meilleurs vents ascendants en provenance de l’Est. Avec une soif de réussir décuplée depuis la mort de leur ami 2Dotts, ils sont aujourd’hui parmi les mieux placés pour se faire remarquer hors de Detroit.

C’est tout naturellement vers le Nord de la Californie que cette scène s’exporte le mieux. Le BandGang a, entre autres, collaboré avec la star montante de Sacramento, Mozzy, et avec Philthy Rich. Dans le quartier de ce dernier, on croise aussi régulièrement Peezy de la Team Eastside, connu et écouté jusqu’à East Oakland.

Poupée russe nébuleuse, la Team Eastside est composée à la fois des Ghetto Boyz (Peezy, D-Nice, Lou Gram), des Forever Gutta (Damedot, H4L Moe Moe), de Loyalty Over Money (80’s Baby a.k.a. Eastside 80’s) et de rappeurs affiliés (7 Mile Clee, Hardwork Jig). De tout ce contingent, ce sont d’abord les solos de Peezy que l’on retient, ainsi que Damedot et son amour pour les samples grillés de B.O. de films.

A Atlanta, les trap houses ont donné leur nom au rap de T.I., Jeezy et Gucci Mane. A Detroit, le mot d’argot désignant ces mêmes maisons abandonnées est spot. Avec leur désir de ne surtout pas rester piégés, ni dans l’illégalité, ni à Detroit, Payroll, Vezzo, Webbo, Peezy, Skeechy, Masoe, Damedot, 80’s et les autres, sont les acteurs d’une spot music hyper active, faisant de leur ville le théâtre d’une des scènes locales les plus passionnantes et productives actuellement.

Réunissant les rappeurs cités précédemment, la compilation Tuegin’ In The D est un regard subjectif sur ce qu’il s’est passé à Detroit en 2015. 22 tracks rapportées par le Boss Tuego au retour de son pèlerinage dans les tréfonds du Michigan. A écouter avec une Rolex au poignet et des lunettes Cartier avec branches en buffle sur le nez.

TELECHARGER « TUEGIN’ IN THE D »

crédits : Big Tuego & Fusils à Pompe

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À Atlanta, les locomotives évitent les arrêts en gare. Le rap y mute en permanence, au gré de l’excentricité d’une poignée de figures innovantes. Ces chefs de fil qui n’aimeraient ressembler à personne, trainent derrière eux des wagons entier de copycats. Et accrochés à de telles locomotives, il est compliqué pour eux de ne pas se faire semer. Alors, certains passent de Gucci Mane du pauvre à Future du misérable, avant d’échanger leur panoplie de Migos contre un kit Young Thug, pour finalement être déposés en gare de l’oubli.

Bankroll Fresh est une bulle d’oxygène dans cette essoufflante fuite en avant. Ni révolutionnaire, ni imitateur, il avance avec des œillères, concentré sur ses propres rails, sans se laisser dissiper par le brouhaha de la ville. Il s’est créé une sorte de chemin alternatif, une réalité parallèle où Future, Migos et Young Thug ne sont jamais nés, où Chicken Talk et Thug Motivation 101 sont restés les derniers étalons du rap d’Atlanta.

Depuis 2008, il apprend à maitriser ce style pour pouvoir l’innover de l’intérieur. Même après sa renaissance, marquée par un changement d’alias de Yung Fresh à Bankroll Fresh, ses projets ont gardé l’ADN classique de la trap music, qu’il a étudié en côtoyant Gucci Mane et Zaytoven. Mais en jouant sur les flow, sa voix et le choix de ses productions, il a réussi à rafraichir un genre vieux de plus de dix ans, et à devenir une personnalité remarquable dans un univers de clones.

L’obsession de Fresh est de sans cesse trouver de nouveaux flow. L’an dernier, Earl Sweatshirt tweetait que Bankroll deviendrait bientôt l’un des rappeurs aux idées les plus pillées du pays. Il devait ignorer que c’est déjà le cas. Sorti durant l’été 2012, le bégaiement hyper haché du street single 36 inspire le Karate Chop de Future. Ce même Future, qui se met à marmonner à voix basse dans le troisième quart de Now, continue d’avoir une oreille sur Fresh à l’époque de 56 Nights.

Bankroll Fresh change de cadence d’un morceau à l’autre, mais garde ce côté saccadé et répétitif. Ses chansons font l’effet d’un tourbillon de la mer de Seto, captivent, hypnotisent, puis laissent étourdi comme après un looping. Avec ces drôles de rythmes, il réactive le côté « motivational music » qu’avait la trap des débuts.

Naturellement râpeuse et granuleuse, il aime aussi jouer avec sa voix. Pour la modifier ou en renforcer les teintes, il s’enregistre parfois avec la main appuyée autour de sa gorge. Perchée sur sa voiture de flic à moitié ensevelie, Beyoncé débute Formation en posant sa voix comme l’aurait fait Bankroll. Quand on sait que le single est écrit par ses copains Swae Lee et Mike Will, on se dit que les gimmicks de Fresh sont déjà à deux doigts de percer en ligue supérieure.

La plupart du temps, ses productions puisent dans les sonorités néo orléanaises de la fin des années 1990 et, surtout, dans la trap music du milieu des années 2000. C’est D.Rich qui le fourni en rattlesnake snares, sirènes stridentes, pizzicati, thérémines hantés et synthés de films d’horreurs. Soit tout l’artillerie du maître Shawty Redd, à côté de qui D.Rich a énormément travaillé.

Mais Bankroll Fresh essaie aussi de se démarquer dans le choix de ses prods. Avec le temps, on y trouve de plus en plus de gimmicks bizarres, cachés au milieu d’éléments habituels : des bourdonnements, vibrations, sonneries non identifiées, fausses notes et autres mélodies inquiétantes. Avec 2-17 et leur single Walked In, ils participent aussi au son minimaliste que l’on entend depuis quelques années à Atlanta. Sorte de réponse extra-terrestre aux tubes de DJ Mustard, animée par Inomek, DJ Spinz ou Fki, et qui rappelle les recettes hyper efficaces des trublions de D4L.

En sommes, les producteurs savent qu’ils peuvent se lâcher avec Bankroll Fresh. Sur Screen Door, Mike Will sort les cors de chasse vikings pour que Fresh puisse nous aspirer l’âme avec son flow tourbillonnant à l’infini. On rêve alors de le voir s’éclater sur des grands huit bâtis par Bangladesh ou Timbaland.

Avec son petit bandana noué autour du coup et ses lunettes de ski en plastique vissées sur le front, Bankroll a l’air moins farfelu que les collègues de sa génération. Il renvoie l’image d’un mec simple et sympa, à des années lumières des a priori inaccessibles Gucci Mane et Future. Fresh tient beaucoup à cette apparente simplicité, d’après lui en adéquation avec la mentalité de son quartier. Il est originaire de la Zone 3 d’Atlanta, de loin la plus pauvre de la ville. Dans une interview réalisée récemment pour le magazine Fader, il impute le manque de réussite des rappeurs de l’ouest à cette situation plus dure : « East side motherfuckers have the family that can buy them the nice computers and they can sit in there and make the music. Motherfuckers from the west side, they just got the swagger and the demeanor about themselves. »

La carrière de Bankroll Fresh connaît un petit boost quand il rejoint l’équipe de Street Execs. Ce studio appartenant à 2 Chainz fonctionne à moitié comme un label, à moitié comme une famille. Les rappeurs et les producteurs partagent en permanence les idées, les dépenses, profitent d’une cantine qui leur permet de rester toute la journée, et d’une équipe qui gère leur promo et leur marchandising. En échange, les membres participent aux actions mises en place par l’association, allant de la distribution de repas pendant les fêtes aux shows organisés pour faire vivre le quartier. C’est dans ces locaux que Bankroll travaille avec 2-17, Skooly, Travis Porter ou encore 2 Chainz, avec qui il enregistre quelques uns de ses petits hits.

A la manière des vieilles publicités du label So So Def, Street Execs pratique un marketing de rue. En mars 2015, les rappeurs de l’équipe se sont tous vus offrir une affiche à leur effigie, placardée sur un bilboard géant dans le quartier où ils ont grandi. Sur instagram, Bankroll Fresh filme fièrement le sien, trônant au dessus d’une bretelle de la Spaghetti Junction. Après presque dix ans de carrière, le jeune rappeur ne précipite pas les choses, et semble pleinement satisfait de sa place actuelle : celle d’un héros local, un artiste de proximité qui rap pour ses amis et ses voisins.

Posé sur le porche des Dirty Glove Bastards, Bankroll raconte que ses meilleurs projets sont encore à venir. Et c’est vrai qu’il a tout d’un rappeur encore en formation mais immensément prometteur. Malheureusement sa course de fond s’est arrêtée ce week-end, juste devant les locaux de Street Execs.

« I was going to the studio because I had seen the bigger picture. I knew I wasn’t gonna be able to make millions just running around in the streets because first of all your name will get too hot, they’ll try to knock you off. Or, I’ll get too piped up, a nigga might try to rob me. I shoot him, he shoot me. That’s just how this shit goes in Atlanta this shit real, for real. And motherfuckers don’t know it because they be so caught up in the “Okay, well, Atlanta. The music. The glamor. They ball. The strip club.” They don’t know. I done seen this city swallow motherfuckers. »

On ne saura jamais jusqu’où Trentavious White voulait aller. Mais avant de se faire engloutir par la grande bouche d’Atlanta, il a eu le temps de semer 1001 idées que l’on aura la chance de voir germer, dans la musique d’autres rappeurs.

illustration : Hector de la Vallée

pbsbilan

Quelques albums, quelques chansons, sans classement ou presque, pour se souvenir de quelques trucs cool de cette année.

DAYS WITH DR. YEN LO

« Le dernier album de Ka débute par un supplice. « Blood, Blood, Blood…» du sang coule de la pointe d’un stylo et tombe au compte goutte sur le front de l’auditeur.» Lire « Gardien des Nuits de Brooklyn» sur Dr. Yen Lo.

DIRTY SPRITE 2 / 56 NIGHTS / BEAST MODE

« Dans la culture haïtienne, une personne dont l’esprit a quitté le monde des vivants devient zombi en retrouvant son corps. C’est à peu près le trajet qu’on imagine entrepris par l’âme de Future.» Lire « Fringe Event #17072015 : Walkers of Atlanta» sur DS 2

BARTER 6

« Des changements de flow en plein couplet jusqu’aux adlibs qui ne laissent aucune respiration entre les mots, beaucoup de choses évoquent soit un trop plein, soit un manque de souffle.» Lire « That’s How You Let That Bitch Breath Fool» sur Barter 6

BLADADAH

Il y a quelques années, le Boss Tuego a.k.a. your plug’s plug me demandait si j’avais entendu parler de ce rappeur qui commence un morceau en clashant un mec mort. Avec son timbre légèrement éraillé et sa façon de sortir les aigus par le nez, il fait penser au Lil Rue des bons jours. Quant à sa gouaille infatigable, et ses images violentes détourées à la craie, elles rappellent le génial et trop fainéant Husalah. Ce rappeur qui déterre les cadavres en se marrant, c’est Mozzy.

Sacramento a toujours été une cousine sombre de la déjà peu accueillante Bay Area. Là bas, la Mob Music sert à essuyer ses larmes et les traces de poudre, mais surtout à dénoncer ses propres larcins, essentiellement des meurtres ultra-violents et tout un tas d’activités tournant autour du refroidissement de corps humains. Mozzy est brutal, malin, sans vergogne. Et en décrivant avec précision un environnement qu’il comprend avec plus de finesse qu’il n’y paraît, il réussi à nous faire entrer dans la psyché d’un meurtrier de sang froid, tout en nous plongeant dans sa réalité de manière effroyablement concrète.

En alternant productions pleines de notes sinistres, et samples à la lueur triste, Bladadah nous coince entre le besoin de tuer et l’envie de mourir. La meilleure porte d’entrée dans l’univers de ceux qui ont fait les beaux jours de Sacramento et de la Bay Area en 2015 : Mozzy, E-Mozzy et Celly Ru.

I DON’T LIKE SHIT, I DON’T GO OUTSIDE

Enfermé dans un tout petit placard avec un quatre pistes aussi vieux que lui. Il fallait au moins ça pour sentir Earl et son pouls, sa toux, le cliquetis des machines et la pâteuse entassée au coin de ses lèvres. Les réactions autour de son album montrent qu’il n’est pas toujours simple de comprendre les introvertis. I Don’t Like Shit est sombre, mais certainement pas dépressif. Earl ne se laisse pas ensevelir par ce qui l’inquiète. Il assume mais s’amuse de son anxiété, de son isolation, et se marre en nous imaginant réagir à ses petits élans misanthropes. Plus Larry David que Kurt Cobain, en somme. Mais je suis peut-être le seul à éclater de rire à chaque fois que j’entend « Nigga I ain’t been outside in a minute, I been living what I wrote».

L’avantage d’un album court, c’est que les détails et les meilleurs moments deviennent encore plus marquants. Un beat qui switch, un changement de flow, le sequencing. Ou Na’Kel, qu’on entend sortir de la cabine sur DNA, submergé par l’émotion, avant de revenir rendre hommage à son ami décédé quelques minutes avant l’enregistrement.

SUMMERTIME ‘06

Au bout de la conquête de l’Ouest, le rêve américain a été personnifié en la figure du surfeur. Buste en V, cheveux blonds, et décontraction du mec à qui le capitalisme a réglé tous les problèmes. Jusqu’au jour où Miki Dora a débarqué de sa Hongrie natale, pour enfoncer son gros poing dans la carte postale. Brun et poilu, solitaire, bagarreur et un peu voyou, il a été un des premiers à représenter une autre vie californienne.

L’album de Vince Staples est habillé par des sons marins, de vagues et de cris de mouettes, et nombreux sont les titres à emprunter des éléments de surf music, des guitares rock aux sonorités hawaïennes. Mais le son étouffé et étouffant, et les sirènes anxiogènes d’une émeute latente, ne laissent aucune place au doute : Vince Staples nous plonge dans l’envers, là où les gangs de surfeurs sont composés de Miki Doras en bandanas bleus. Méfiez-vous de l’eau qui dort, les dents de la mer sont sous la planche.

L’univers que No I.D. ramène (venu du Nobody’s Smiling de Common) est très mécanique, industriel. Miraculeusement, cela rend l’insolent Staples beaucoup moins rigide qu’à son habitude. Certes, ses chants sont backés par une voix féminine, mais même son flow parait plus souple, balancé. L’ambiance et les propos se tiennent, et font de Summertime ’06 une danse macabre et malaisante.

STACK SEASON

Cash Money, No Limit, puis tout le gangsta rap californien de L.A. à Oakland, traversés par le vent glacial du Michigan. Quatre-cents degrés sous zéro, ou YG en manteau de fourrure à 400 000 dollars, pour le meilleur album du meilleur rappeur-producteur de la meilleure scène locale actuellement. Ils n’étaient pas encore arrivés à la fin de leur première écoute de Stack Season, que les membres de mon gang s’étaient déjà tous achetés une voiture de luxe de la même couleur. L’avantage d’être du côté pacifique de l’Atlantique, c’est qu’on peut dire que Payroll Giovanni est numéro un, tout en écoutant Icewear Vezzo et Peezy, sans risquer de finir en chaise roulante après un passage par la station service.

INTROVERSION / I’M MOVIN’ TO HOUSTON

Il y a des évènements qui ne se racontent qu’à travers leurs conséquences. Alors, après nous avoir invité dans sa biographie avec Black Sheep Don’t Grin, Starlito ouvre les portes de son crâne avec Introversion. Culpabilité, addictions, insomnies, solitude, la seule chose que Starlito refuse toujours de connaître, c’est la honte. Et grâce aux conseils de sa grand-mère il sait comment tirer des enseignements de chacune de ces épreuves. « It’s a thin line between joy and pain» dit-il, mais il faut bien comprendre que le passage de l’un à l’autre fonctionne dans les deux sens. Avec I’m Movin To Houston on sait que Lito est plus du bon que du mauvais côté en ce moment. Derniers mètres d’un long tunnel avant la lumière et @ PEACE w/ Myself.

LIVING LEGEND

The Last of a Dying Breed. Prendre cinq drogues différentes en même temps et lire « It’s Not An Album Review, It’s The Truth» sur Living Legend.

EVERLASTING MONEY

Je ne sais plus qui a dit un jour « A-Wax, c’est Drake qui aurait passé 10 ans de sa vie au pénitentiaire pour enfants». Le parallèle ne plaira ni aux fans de Drake, ni aux fans d’A-Wax, mais il faut bien avouer que Been A Long Time peut faire penser à une version sociopathe de Worst Behaviour. Par contre, s’il entendait la canadienne être fière de clamer « no new friend« , Waxfase lui rétorquerait immédiatement qu’on est mieux complètement seul, puisque forcément mal accompagné (avant de sortir de sa poche les paperworks prouvant qu’OB O’Brien est un indic’).

EverLasting Money est un projet bâtard, qui ressemble plus à une manière d’alimenter les fans en attendant la vraie suite (Pushin’ Keys et Pullin’ Strings 2 en 2016) qu’à un disque travaillé comme Pullin’ Strings. Mais l’enchainement des huit premières chansons condense le meilleur des albums précédents, entre appropriation et sublimation d’un son du moment, écriture poignante et misanthropie extrême.

MATIERE NOIRE

Cachés dans la matière noire, les tesseracts sont des lieux où le temps et l’espace s’inversent. Que se passe-t-il quand les évènements d’une vie, devenus des espaces physiques, se déroulent tous en même temps ? Seuls Joseph Cooper et Riski ont la réponse. Sur fond de bandes FM 80’s et d’harmonie des sphères, Matière Noire est un voyage mémoriel où la frontière entre passé et présent a disparu.

DARKEST BEFORE DAWN

Pusha T est devenu un rappeur fondu dans l’esthétique de son label, et le très « fantaisie sombre tordue» M.P.A. est encore là pour le rappeler à la chapelle GOOD Music. Mais grâce à Timbaland et Q-Tip Darkest Before Dawn garde un côté time capsule pleine de poudre 10 ans d’âge.

HEART OF THE PROJECTS / INSTITUTION

Le rookie de l’année est une version moderne du Solja louisianais, relocalisé en Floride. Avec une énergie juvénile, Kodak Black réactualise chaque facette du rap de B.G. et Boosie : les tourbillons de bpm où se côtoient violence et fierté, les balades amoureuses pour filles perdues et les éponges à spleen. Sur Fed Up il traverse la rue comme s’il avait tous les malheurs du monde attachés à la cheville, et son vrai tube à la fausse lenteur, SKRT, transpire les bouffées de chaleurs d’une descente de molly.

ET AUSSI…

Boosie « Fly Away » ; Chief Keef ; Bankroll Fresh & D.Rich ; Young Buck, Shy Glizzy & Icewear Vezzo « Lie Detector Test » ; PNL ; Conway The Machine « Reject 2 » ; Plies « Hello » ; Young Dro « It’s Whatever » ; Scarface « I Don’t Know » ; Joe Lucazz « No Name » ; Sauce Walka ; No Limit Forever

Et pour finir, une compilation de 9 titres (+3) sortis en 2015, pour quand même se rappeler que cette année était globalement à chier. A l’année prochaine.

jacka4

DL : YOU CAN MURDER ME BUT NEVER KILL MY THOUGHTS

illustrations : Hector de la Vallée