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Suite aux accords dits « wet foot, dry foot » les USA se sont engagés à ne plus poursuivre les réfugiés Cubains arrivant à poser un pied sur leur sol. En compensation, certainement pour réguler leur immigration, ils sont devenus beaucoup plus sévères à l’égard des ressortissants Haïtiens. Plus souvent clandestins, ces émigrés reconstituent des éclats de pays au cœur ou en périphérie des métropoles de la côte Est. En Floride, il y a le célèbre Little Haïti à Miami, ou Golden Acres à Pompano Beach.

Dans le comté de Broward, Pompano Beach est surnommée « PompaNolia » à cause de l’obsession des Haïtiens pour Soulja Slim et les Hot Boys. Mais c’est l’émotivité musclée de Boosie qui laisse le plus d’écume sur les plages. En faisant des recherches sur le quartier de Golden Acres, le nom de Kodak Black revient sans arrêt. Pas besoin de creuser longtemps pour comprendre qu’il en est la principale attraction. Dès ses premières mixtapes il est comparé à Boosie, et revendique cette filiation avec celui qui souri pour ne pas pleurer. Une voix nasale, une énergie juvénile, un air de mogwaï qui côtoie les gremlins, une facilité à tituber entre fête et introspection, le petit Kodak rappelle effectivement beaucoup le Youngest Of Da Camp.

Le soleil plisse les yeux quand Dieuson Octave rigole, et qu’il laisse voir ses rangés d’énormes dents fondues dans l’or des corsaires. A 15 ans, lui et ses économies se rendent chez un dentiste peu regardant sur les accords parentaux, pour se faire poser ces 32 couronnes. En Floride, il est hors de question de porter des grillz amovibles, les bijoux sont plantés dans la gencive comme le faisaient les Caribéens libres pour se démarquer des esclaves. Kodak ne fait que suivre des équipages entiers de rappeurs Floridiens aux dents étincelantes, de Plies à Trick Daddy, en passant par les membres des Brutal Yougnz et de Kolyon’s, les groupes au sein desquels il fait ses débuts.

Pas d’histoire rocambolesque derrière son pseudonyme, Dieuson devient Kodak parce qu’il trouve rigolo d’appeler ainsi son compte instagram. Avec son charisme naturel il devient très vite la mascotte de Pompano Beach, et une curiosité nationale grâce aux bouffées de chaleur de SKRT. La mélodie enfantine de cette chanson et ses synthés charnels et trainants évoquent, au choix, une brise de Gulf Stream en pleine nuit ou une montée de MDMA. La drogue de choix de Kodak inspire sa musique, et aussi ses fans, qui s’échangent par comptes youtube interposés des versions « speed up » de ses mixtapes.

Hard to understand ‘cause his jaw keep lockin’, l’articulation pataude et poudrée de petit Black transforme tout ce qu’il prononce en assonance funky. Un peu comme chez son autre père spirituel, Gucci Mane. Avec ses inspirations venues d’une autre décennie, Kodak est hors du temps. C’est un gamin de 19 ans qui rap comme un adulte de deux fois son âge. Un rap vierge d’auto-tune, même quand il fredonne comme un bluesman de la Bible Bet. Un rap sans extravagance extra-terrestre ni image surréaliste. Un rap avec la soul crasse des vieux Sudistes, qu’on retrouve dans les coassements de sa voix grinçante et dans ses fausses notes, mais rarement chez ses jeunes contemporains au triplet flow ultra précis et aux fusions R’n’B. Grâce à une âme plus vieille que son corps, ses histoires de petit criminel sont déjà pleines de regrets, et laissent entrevoir des pointes de chagrin et de vulnérabilité, qui tranchent avec le punch adolescent de ses chansons les plus fun.

Son équilibre entre malice et mélancolie, son côté gamin coupé des tendances, sa filiation avec Boosie et Gucci, tout cela se retrouve sur Lil B.I.G. PAC, sortie pour son anniversaire le 11 juin dernier. Plus condensée que les précédentes, elle n’a pas de tube immédiat comme SKRT ou Lock Jaw mais est sa mixtape la plus maitrisée, et à ce jour la meilleure porte d’entrée dans son monde.

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Il n’a pas encore l’âge légal pour acheter de l’alcool mais donne des conseils de vétéran sous les arrangements country de Everything 1K. Dans l’urgence Brick Squad de Vibin’ In This Bih, il déroule une allitération tourbillonnante, comme même Gucci n’en a plus fait depuis des années. Il se mue en bluesman père de famille avec Can I, au refrain chanté les yeux fermés et les reins remplis de bourbon. Sur les pianos de Slayed il transforme son duo avec Bad Azz en rencontre de vieux briscards bluesy, qui fréquentent le pire sans cligner des yeux.

Kodak trouve sa place en reliant les âges, les légendes et les régions, mais reste coincé entre la possibilité du succès et l’attraction qu’exerce la rue. On a l’impression que c’est malgré lui que la prison reste un des thèmes centraux de Lil B.I.G. Pac. L’univers de Lil Kodak est un plateau de Monopoly où la prison est une case comme une autre, par laquelle il passe à chaque mauvais lancer de dés. Elle est au cœur de sa vie, là d’où il vient, là où il va, l’horizon qu’il veut faire éviter à son fils et la raison des brouilles avec ses amis. Même à de complets outsiders Kodak donne un aperçu de la machine infernale américaine, construite pour ne pas voir réussir un noir né pauvre. Le synthé lancinant, presque plaintif, de Gave It All I Got, accompagne parfaitement le ras le bol de Kodak, épuisé d’avoir à porter le poids de cette vie sur ses petites épaules haïtiennes.

Même la touchante bulle d’oxygène Letter pourrait être terrible quand on y pense. Dieuson y apparait ravi de recevoir un mot de son ami, et de nous le lire sur une production enjouée, mais le décor reste celui d’une cellule de prison. Et comme Kodak a tiré la mauvaise carte chance quelques jours avant sa sortie, cette chanson prend une dimension qu’il n’avait sûrement pas prévu. Mais Letter résume bien la mentalité de Lil B.I.G. Pac, et montre que le floridien se refuse à tout fatalisme en cherchant l’horizon positif en toute situation.

Kodak Black garde l’image d’une personnalité amusante, d’un gamin attachant qui cherche à jouer et à faire rire. L’ayant raté l’an dernier, il avait annoncé qu’il débarquerait au lycée à cheval pour la remise de diplômes de cette année. Parce qu’il a de nouveau été malchanceux au jeu, il faudra attendre encore un peu avant de voir le Black Bart Simpson débarquer comme un roi dans son ancienne école, mais l’anecdote résume bien l’aura malgré tout optimiste qui s’échappe de sa musique.

Le nom de la mixtape est évidemment une grosse farce pour irriter les anciens, mais s’il avait dû en choisir sérieusement un autre dans le même genre, Kodak aurait pu l’appeler Pimp Boosie Mane. Un jeune au bagou et au swagger démesuré, qui fait vivre un esprit et une culture des campagnes et des périphéries américaines, à travers des fulgurances sur la réalité : en plus des deux légendes invitées sur le projet, c’est aussi au regretté Chad Butler que l’on pense en écoutant les tribulations de ce gosse aux pieds secs.

En début d’année il reprenait Cell Therapy de Goodie Mob, en ajoutant une saveur jamaïcaine au flow de Cee-Lo Green, ou choisissait le titre le plus country du catalogue de Future pour un freestyle sans une once de ressemblance avec l’originale. Même dans le choix de ses productions Kodak à quelque chose qui relie les époques. Sur Lil B.I.G. Pac les TR trap se glissent sous des compos qui rappellent parfois Organized Noize, DJ Toomp ou Pimp C. Avec Today et son sample sauce salsa, il nous rappelle une dernière fois ses origines. Sous le soleil de cette marina latine, Dieuson n’aspire pas à la fête mais à la tranquillité : Leave Kodak Black alone, et laissons le devenir la jeune légende qu’il mérite d’être.

illustrations : Bobby Dollar

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Samedi soir dans le Sud Ouest de Detroit, une file de BMW série 6 remonte Michigan Avenue comme un mille pattes. Ces carrosseries blanches comme neige s’arrêtent aux alentours du 6609, là où s’ouvrent les portes du Sting, un des strip clubs les plus réputés de la ville. Les pilotes apparaissent assortis, entre eux et à leurs voitures. Montres Rolex, lunettes Cartier avec branches en buffle, chaines BYLUG et manteaux de fourrure. Absolument tout est couleur cocaïne. Les Doughboyz Cashout ont pour habitude de ne rouler et trainer qu’en couleur unie, et ce soir ils renaissent en blanc car débute la saison blanche.

La tradition remonte à il y a plus de quinze ans. La star des quartiers Ouest s’appelle alors Blade Icewood et déjà la réussite se mesure en alignement de véhicules. « A mon enterrement, il y aura la plus grande file de limousines que vous n’avez jamais vu ». Mauvais présage ou triste prémonition, Blade Icewood est abattu devant une station service le 19 avril 2005, peu de temps après avoir survécu à une première attaque qui l’avait rendu paraplégique. La file de limousines à son enterrement était effectivement la plus longue qu’on ait jamais vu. Blade Icewood est une des victimes de la guerre absurde que se mènent les quartiers Est et Ouest de Detroit, une rivalité entre gangs et groupes de rap qui n’a depuis jamais cessé.

Comme pour faire un gigantesque doigt d’honneur à l’Ouest, Icewear Vezzo est aujourd’hui propriétaire et gérant de la station service à l’angle de la 7 Mile Road et de Faust Street, celle où Blade Icewood lâchait son dernier souffle il y a onze ans. Vezzo est le rappeur le plus en vue de Detroit Est, au point d’être dans les petits papiers de l’omniprésent Gucci Mane, qui espère en faire un soldat de la tournée qu’il prépare pour la rentrée 2016. Les Doughboyz Cashout étant signés sur CTE, label de Jeezy, ce rapprochement ressemble à un moyen d’instrumentaliser la guerre de Detroit dans la rivalité qui oppose les deux trappeurs d’Atlanta.

Le jour de la signature de leur contrat avec CTE, Chaz et Dre des Doughboyz Cashout étaient jugés pour tentative de meurtre. L’avance du groupe a servi à payer d’excellents avocats. Depuis, tous les cachets sont utilisés pour sortir les membres de la rue, et progressivement fuir Detroit. Leur leader, Payroll Giovanni, s’est éloigné de la Fenkell Avenue où il a grandit, et vit aujourd’hui dans la banlieue périphérique. Son rêve, c’est de pouvoir partir encore plus loin, de profiter du succès de sa musique pour rejoindre les studios d’Atlanta, ou son pote YG à Los Angeles, et oublier l’effondrement de sa ville natale.

De Blade Icewood et ses Street Lord’z, Payroll et ses collègues ont aussi hérité d’une musique inspirée à part égale du Sud profond et de la côte Ouest des Etats-Unis. A l’époque où les Street Lord’z et les Eastside Chedda Boyz débutent leurs affrontements, les radios du Midwest sont inondées par le gangsta bounce de No Limit et Cash Money. Le clinquant louisianais s’est alors mélangé à un vent venu de la Bay Area, qui souffle dans la région depuis que Jive Records y largue par palettes des albums d’E-40 et The Click. C’est de ce drôle de mariage qu’est né ce gangsta rap underground de Detroit. Ses modèles, qu’ils viennent de Californie ou des bords du Mississippi, partagent un son chaud, mais Blade Icewood hier, Payroll, Webbo, Peezy, Vezzo, Dex et les autres aujourd’hui, passent ces influences au freezer. Les samples g-funk givrent, la tr-808 devient glaciale et les rythmes bounce gèlent sous l’air de Detroit. Les 400 Degreez de Juvenile sont ici devenus négatifs, les barbecues alcoolisés de King Tee reprennent place dans des jardins d’hiver et les gagneuses de Dru Down tapinent maintenant sous la neige.

A Detroit, les synthés percent les prods comme les tirs électroniques d’un vaisseau de shoot-em-up. Les notes et les samples sont étirés pour napper toute la chanson comme un chemtrail. Vidés de tout ce qu’ils peuvent avoir d’organique, g-funk et g-bounce y gagnent une rigidité techno, agressive, portée par l’urgence des rythmes uptempo de la trap music.

En piochant dans la réserve de samples de la côte Ouest des années 1990, Payroll Giovanni est un des rares à apporter un peu de chaleur à ses productions. A la fois rappeur et beatmaker, il est aujourd’hui celui qui se rapproche le plus du statut de feu Blade Icewood. Avec son partenaire Big Quis, ils sont en tout cas les voix les plus remarquables des Doughboyz Cashout, et les auteurs des deux meilleurs albums solos du crew avec Stack Season et My Turn.

De l’autre côté de la ville, les ex partenaires des Green Guyz sont aujourd’hui réunis sous la bannière Iced Up Records. Les hustlers Webbo et Rizzy rêvent de la même vie d’entrepreneur que leur leader, Icewear Vezzo.
Après avoir dissous les Green Guyz, Icewear Vezzo a débuté une carrière solo avec la série des Clarity. Avec ses cris hauts perchés et ses bangers pour strip clubs, il s’amuse parfois à s’éloigner du son classique de Detroit, même si l’essentiel de sa disco est dans la teinte locale. Le « Drank God » est un personnage complètement fondu et imprévisible, antithèse du toujours sobre et propre sur lui Payroll Giovanni. C’est sans surprise que, depuis sa cellule, Gucci Mane en ait fait un de ses nouveaux rappeurs favoris.

Grâce à sa voix rauque, son air mollasse et ses textes ultraviolents, Dex Osama a gagné le surnom de « Biggie Smalls of the D. ». Son rapprochement avec Meek Mill annonçait une signature sur Dream Chasers Records, mais l’ascension de Dex a été stoppée net. Avec Rocaine, ils ont osé se moquer de la mort d’un jeune des quartiers Est. La réplique en provenance des groupes BandGang et ShredGang ne s’est pas faite attendre : en septembre 2015, Dex Osama est retrouvé mort à son tour. Detroit s’écroule, et l’histoire de ses quartiers les plus abandonnés rappelle tristement les faits divers qui entachaient l’explosion de la Drill Music à Chicago. Chief Keef commence d’ailleurs à recruter des rappeurs et producteurs dans la ville du Michigan, puisque Smoke Champ Chino et Rocaine viennent de rejoindre son Glo Gang.

Entre les immeubles en ruine et les maisons abandonnées, on croise parfois quelques animaux sauvages. « On se croirait dans Je Suis Une Légende… » raconte le photographe Matt Sukkar. Pas étonnant que la musique des habitants de ces quartiers soit inspirée de sonorités venues d’ailleurs. Et entre les thèmes classiques du gangsta rap, deux obsessions reviennent régulièrement : l’envie de « devenir légal » par l’entreprenariat et de fuir, au soleil ou dans le New York d’Abel Ferrara.

Au coin de Fenkell Avenue et Manor Street on trouve le Murder Block, quartier général de la fraternité Murder Gang. Leur leader, Skeechy Meechy, est une autre grande figure de la ville. Rappeur sans filtre et instable, passant sans cesse du rire aux larmes, Skeechy Meechy porte les mêmes tatouages que Soulja Slim et se rêve en Tupac du Michigan.

Originaire de Bronx pour la plupart, Masoe, Biggs, Paid Will, Javar Escobar et Lonnie Bands forment le BandGang, équipe qui capte les meilleurs vents ascendants en provenance de l’Est. Avec une soif de réussir décuplée depuis la mort de leur ami 2Dotts, ils sont aujourd’hui parmi les mieux placés pour se faire remarquer hors de Detroit.

C’est tout naturellement vers le Nord de la Californie que cette scène s’exporte le mieux. Le BandGang a, entre autres, collaboré avec la star montante de Sacramento, Mozzy, et avec Philthy Rich. Dans le quartier de ce dernier, on croise aussi régulièrement Peezy de la Team Eastside, connu et écouté jusqu’à East Oakland.

Poupée russe nébuleuse, la Team Eastside est composée à la fois des Ghetto Boyz (Peezy, D-Nice, Lou Gram), des Forever Gutta (Damedot, H4L Moe Moe), de Loyalty Over Money (80’s Baby a.k.a. Eastside 80’s) et de rappeurs affiliés (7 Mile Clee, Hardwork Jig). De tout ce contingent, ce sont d’abord les solos de Peezy que l’on retient, ainsi que Damedot et son amour pour les samples grillés de B.O. de films.

A Atlanta, les trap houses ont donné leur nom au rap de T.I., Jeezy et Gucci Mane. A Detroit, le mot d’argot désignant ces mêmes maisons abandonnées est spot. Avec leur désir de ne surtout pas rester piégés, ni dans l’illégalité, ni à Detroit, Payroll, Vezzo, Webbo, Peezy, Skeechy, Masoe, Damedot, 80’s et les autres, sont les acteurs d’une spot music hyper active, faisant de leur ville le théâtre d’une des scènes locales les plus passionnantes et productives actuellement.

Réunissant les rappeurs cités précédemment, la compilation Tuegin’ In The D est un regard subjectif sur ce qu’il s’est passé à Detroit en 2015. 22 tracks rapportées par le Boss Tuego au retour de son pèlerinage dans les tréfonds du Michigan. A écouter avec une Rolex au poignet et des lunettes Cartier avec branches en buffle sur le nez.

TELECHARGER « TUEGIN’ IN THE D »

crédits : Big Tuego & Fusils à Pompe

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À Atlanta, les locomotives évitent les arrêts en gare. Le rap y mute en permanence, au gré de l’excentricité d’une poignée de figures innovantes. Ces chefs de fil qui n’aimeraient ressembler à personne, trainent derrière eux des wagons entier de copycats. Et accrochés à de telles locomotives, il est compliqué pour eux de ne pas se faire semer. Alors, certains passent de Gucci Mane du pauvre à Future du misérable, avant d’échanger leur panoplie de Migos contre un kit Young Thug, pour finalement être déposés en gare de l’oubli.

Bankroll Fresh est une bulle d’oxygène dans cette essoufflante fuite en avant. Ni révolutionnaire, ni imitateur, il avance avec des œillères, concentré sur ses propres rails, sans se laisser dissiper par le brouhaha de la ville. Il s’est créé une sorte de chemin alternatif, une réalité parallèle où Future, Migos et Young Thug ne sont jamais nés, où Chicken Talk et Thug Motivation 101 sont restés les derniers étalons du rap d’Atlanta.

Depuis 2008, il apprend à maitriser ce style pour pouvoir l’innover de l’intérieur. Même après sa renaissance, marquée par un changement d’alias de Yung Fresh à Bankroll Fresh, ses projets ont gardé l’ADN classique de la trap music, qu’il a étudié en côtoyant Gucci Mane et Zaytoven. Mais en jouant sur les flow, sa voix et le choix de ses productions, il a réussi à rafraichir un genre vieux de plus de dix ans, et à devenir une personnalité remarquable dans un univers de clones.

L’obsession de Fresh est de sans cesse trouver de nouveaux flow. L’an dernier, Earl Sweatshirt tweetait que Bankroll deviendrait bientôt l’un des rappeurs aux idées les plus pillées du pays. Il devait ignorer que c’est déjà le cas. Sorti durant l’été 2012, le bégaiement hyper haché du street single 36 inspire le Karate Chop de Future. Ce même Future, qui se met à marmonner à voix basse dans le troisième quart de Now, continue d’avoir une oreille sur Fresh à l’époque de 56 Nights.

Bankroll Fresh change de cadence d’un morceau à l’autre, mais garde ce côté saccadé et répétitif. Ses chansons font l’effet d’un tourbillon de la mer de Seto, captivent, hypnotisent, puis laissent étourdi comme après un looping. Avec ces drôles de rythmes, il réactive le côté « motivational music » qu’avait la trap des débuts.

Naturellement râpeuse et granuleuse, il aime aussi jouer avec sa voix. Pour la modifier ou en renforcer les teintes, il s’enregistre parfois avec la main appuyée autour de sa gorge. Perchée sur sa voiture de flic à moitié ensevelie, Beyoncé débute Formation en posant sa voix comme l’aurait fait Bankroll. Quand on sait que le single est écrit par ses copains Swae Lee et Mike Will, on se dit que les gimmicks de Fresh sont déjà à deux doigts de percer en ligue supérieure.

La plupart du temps, ses productions puisent dans les sonorités néo orléanaises de la fin des années 1990 et, surtout, dans la trap music du milieu des années 2000. C’est D.Rich qui le fourni en rattlesnake snares, sirènes stridentes, pizzicati, thérémines hantés et synthés de films d’horreurs. Soit tout l’artillerie du maître Shawty Redd, à côté de qui D.Rich a énormément travaillé.

Mais Bankroll Fresh essaie aussi de se démarquer dans le choix de ses prods. Avec le temps, on y trouve de plus en plus de gimmicks bizarres, cachés au milieu d’éléments habituels : des bourdonnements, vibrations, sonneries non identifiées, fausses notes et autres mélodies inquiétantes. Avec 2-17 et leur single Walked In, ils participent aussi au son minimaliste que l’on entend depuis quelques années à Atlanta. Sorte de réponse extra-terrestre aux tubes de DJ Mustard, animée par Inomek, DJ Spinz ou Fki, et qui rappelle les recettes hyper efficaces des trublions de D4L.

En sommes, les producteurs savent qu’ils peuvent se lâcher avec Bankroll Fresh. Sur Screen Door, Mike Will sort les cors de chasse vikings pour que Fresh puisse nous aspirer l’âme avec son flow tourbillonnant à l’infini. On rêve alors de le voir s’éclater sur des grands huit bâtis par Bangladesh ou Timbaland.

Avec son petit bandana noué autour du coup et ses lunettes de ski en plastique vissées sur le front, Bankroll a l’air moins farfelu que les collègues de sa génération. Il renvoie l’image d’un mec simple et sympa, à des années lumières des a priori inaccessibles Gucci Mane et Future. Fresh tient beaucoup à cette apparente simplicité, d’après lui en adéquation avec la mentalité de son quartier. Il est originaire de la Zone 3 d’Atlanta, de loin la plus pauvre de la ville. Dans une interview réalisée récemment pour le magazine Fader, il impute le manque de réussite des rappeurs de l’ouest à cette situation plus dure : « East side motherfuckers have the family that can buy them the nice computers and they can sit in there and make the music. Motherfuckers from the west side, they just got the swagger and the demeanor about themselves. »

La carrière de Bankroll Fresh connaît un petit boost quand il rejoint l’équipe de Street Execs. Ce studio appartenant à 2 Chainz fonctionne à moitié comme un label, à moitié comme une famille. Les rappeurs et les producteurs partagent en permanence les idées, les dépenses, profitent d’une cantine qui leur permet de rester toute la journée, et d’une équipe qui gère leur promo et leur marchandising. En échange, les membres participent aux actions mises en place par l’association, allant de la distribution de repas pendant les fêtes aux shows organisés pour faire vivre le quartier. C’est dans ces locaux que Bankroll travaille avec 2-17, Skooly, Travis Porter ou encore 2 Chainz, avec qui il enregistre quelques uns de ses petits hits.

A la manière des vieilles publicités du label So So Def, Street Execs pratique un marketing de rue. En mars 2015, les rappeurs de l’équipe se sont tous vus offrir une affiche à leur effigie, placardée sur un bilboard géant dans le quartier où ils ont grandi. Sur instagram, Bankroll Fresh filme fièrement le sien, trônant au dessus d’une bretelle de la Spaghetti Junction. Après presque dix ans de carrière, le jeune rappeur ne précipite pas les choses, et semble pleinement satisfait de sa place actuelle : celle d’un héros local, un artiste de proximité qui rap pour ses amis et ses voisins.

Posé sur le porche des Dirty Glove Bastards, Bankroll raconte que ses meilleurs projets sont encore à venir. Et c’est vrai qu’il a tout d’un rappeur encore en formation mais immensément prometteur. Malheureusement sa course de fond s’est arrêtée ce week-end, juste devant les locaux de Street Execs.

« I was going to the studio because I had seen the bigger picture. I knew I wasn’t gonna be able to make millions just running around in the streets because first of all your name will get too hot, they’ll try to knock you off. Or, I’ll get too piped up, a nigga might try to rob me. I shoot him, he shoot me. That’s just how this shit goes in Atlanta this shit real, for real. And motherfuckers don’t know it because they be so caught up in the “Okay, well, Atlanta. The music. The glamor. They ball. The strip club.” They don’t know. I done seen this city swallow motherfuckers. »

On ne saura jamais jusqu’où Trentavious White voulait aller. Mais avant de se faire engloutir par la grande bouche d’Atlanta, il a eu le temps de semer 1001 idées que l’on aura la chance de voir germer, dans la musique d’autres rappeurs.

illustration : Hector de la Vallée