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Fut un temps où il chantait le refrain de tous les hits de la Terre, comme s’il était un check point incontournable avant la sortie d’un album. En parallèle, son style se faisait absorber par la génération montante. Future était partout, y compris quand il n’était physiquement plus là.

C’est à cette époque qu’Epic Records l’a imaginé en star de la pop. Avec des chansons comme Real & True, I Won ou Side Effect, il prend progressivement cette direction, celle d’un interprète qui parle de victoires, d’épreuves et d’amour en étant le moins spécifique possible.

En résumé, sa musique et tout ce qu’elle porte étaient désincarnés. Cela a souvent été le cas avec Future, mais durant les mois qui ont précédé la sortie d’Honest, cette caractéristique s’est accentuée. Comme s’il était une voix flottante au dessus d’un corps. Et c’est, entre autres raisons, pourquoi il était facile de se l’approprier.

Depuis, cette voix a fait le voyage inverse, pour venir reprendre place dans la chaire du rappeur. Le storytelling autour de sa musique est passé de l’odyssée spatiale aux évènements très concrets liés à l’incarcération de DJ Esco, aux décès de ses proches ou à sa rupture avec Ciara. Alors, les énergies et émotions véhiculées par sa musique se sont transformées en devenant beaucoup plus personnelles.

Dans la culture haïtienne, une personne dont l’esprit a quitté le monde des vivants devient zombi en retrouvant son corps. C’est à peu près le trajet qu’on imagine entrepris par l’âme de Future. En reprenant place dans sa biographie et dans ce qu’il a de plus intime, sa musique évoque un corps gangrené, des instincts morbides et autodestructeurs. Avec Dirty Sprite 2 il est définitivement « devenu un monstre ».

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Il n’est plus mélancolique mais dépressif, il n’est plus simple consommateur de drogues mais poly toxicomane dépravé, il n’est plus amoureux d’une femme mais les traite toutes comme de la viande inerte, et ses excès de matérialisme ne paraissent plus triomphants mais misérables. Grâce à un flow plaintif on comprend qu’il achète une nouvelle voiture comme il goberait un paquet de gélules de prozac, pendant que les détails choisis pour ses récits libidineux les transforment en provocations détestables.

D’une certaine manière, des titres comme Groupies et Slave Master sont les miroirs de These Walls et U. Future et Kendrick Lamar partagent de nombreux sujets sur leurs albums respectifs, connaissent aussi des expériences similaires, mais les vivent et les racontent très différemment. Et si la dépression, les substances utilisées comme pansement ou l’abus de pouvoir sur les femmes, sont des thèmes communs à Dirty Sprite 2 et To Pimp a Butterfly, le premier ne s’embarrasse pas de remords et de quête de rédemption.

A des époques et dans des styles différents, l’état d’esprit de Future et l’atmosphère de son album peuvent rappeler le Redman de Dare Iz a Darkside. Un tournant noir, où la sensation d’adrénaline renvoyée par les excès et la sauvagerie dissimule mal une sorte de mal être. Aujourd’hui, Redman avoue ne plus pouvoir écouter son deuxième album pour ces raisons là, il sera intéressant de voir comment Future abordera DS2 dans vingt ans.

Si Future se mue définitivement en bête blessée et misanthrope, c’est aussi grâce à la parfaite symbiose qu’il a trouvé avec ses producteurs. Majoritairement pourvues par Metro Boomin et South Side, les productions de DS2 sont globalement agressives, pleines de basses pachydermiques et des sons mécaniques d’un combat de robots géants.

Sur Serve The Base, des cris saturés se mélangent à des bourdonnements électroniques. Avec Groupies, basses, sirènes et piano semblent nous passer sur le corps comme un seul drone cacophonique. Les sonorités sont toujours futuristes, mais n’évoquent plus le calme rassurant de l’espace. Cette fois, Future nous projette en pleine dystopie fasciste où tout est noir. Ou violet. Les sons et décors spatiaux ont évidemment toujours été des métaphores de prises de drogues, et sur DS2, le « futur » de Future a changé en même temps que son rapport à la drogue. Maintenant qu’il assume d’en abuser parce qu’il se sent lamentable, la couleur de ses productions a logiquement évolué en conséquence.

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Cette symbiose avec les producteurs est à son apogée sur la révélation finale de Blood On The Money. Grâce à leurs tags et styles respectifs, Cassius Jay, Zaytoven et Metro Boomin donnent l’impression d’arriver chacun leur tour dans la pièce, et rendent évident une chose ressentie sur tout le disque : Même sans invité (en tout cas, après un passage essentiel par audacity ma version n’en compte aucun) Future n’est jamais seul. Parce que comme lui, ses producteurs prennent corps. Et même s’ils restent muets, Zaytoven, Metro Boomin et South Side n’arrêtent pas de réaffirmer leur présence avec des gimmicks de production, pour rappeler que cet album est aussi le leur.

Issues de croisements génétiques entre Shawty Redd, Lex Luger et Mike Will Made It, la trap sombre développée par la 808 Mafia & al. cette année est née en 2013. A cette époque Gucci Mane enregistrait ses derniers albums avant d’entrer en prison, et sa musique était habitée par une tristesse inhabituelle chez lui. Que ces producteurs aient fini par participer au second souffle de Future est tout naturel, tant Gucci Mane était à cette époque influencé par les spleens de l’astronaute.

Derrière le léger éraillement d’auto-tune sur la voix de Future, se cache Seth Firkins. Ingé son de tous ses projets sortis cette année, c’est lui qui donne à DS2 ce son moite comme le sol d’un strip club. Les filtres et les échos sur sa voix plonge Future dans la matière brumeuse que l’on trouve sur la pochette du disque, et crée presque une sensation psychédélique sur des titres comme Thought It Was A Drought ou The Percocet & Strippers Joint. A noter que cela n’est vrai que sur la version CD, le mix n’étant pas le même en digital, faisant d’ailleurs de l’écoute des deux versions des expériences différentes.

Il y aura encore des tas de choses à dire sur DS2, cet enfant né de la rupture avec Ciara, plein de rage, de défonce et d’énergies négatives. Sur les détails de l’habillage sonore (a-t-il vraiment enregistré avec un gobelet plein de glaçons à la main ?), sur les croquettes de Ralo et les claquettes Gucci, sur ce pouce tombé du ciel, cet hommage terrible à A$AP Yams ou sur Kno The Meaning et la nouvelle dimension qu’elle fait prendre à 56 Nights. Après la relative déception d’Honest, Future aurait pu renouer avec la formule qui l’avait fait décoller, celle reliant gangsta rap et ballades pop. Il a préféré prendre la Terre entière à revers, après avoir regardé le diable dans le blanc des yeux. En espérant que Dirty Sprite 2 (et son succès aussi artistique que commercial) inspire le gangsta rap à suivre la même voie, originale et radicale, libre de compromis.

Et le pire, c’est qu’il n’est même pas certain que DS2 soit le meilleur projet que Future ait sorti cette année…

illustrations : Bobby Dollar

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Sur Barter 6, Young Thug est aux fosses sous-marines ce que Future est à l’hyperespace, ce que Drake est à une averse sur les carreaux d’une tour de quarante étages. C’est le mix et la boulimie de filtres de Wheezy qui rendent les productions distantes et donnent cette impression. Plus on avance dans l’album, plus elles semblent s’éloigner, comme étuvées, et plus s’accentue l’impression de plonger sous les mers en même temps que dans la tête de Young Thug qui ne s’est jamais autant livré que sur B6.

L’intro débute avec un abus de filtres passe-bas qui donnent l’impression d’entrer et de ressortir la tête de l’eau. Embarquées sur ce morceau qui, à en croire les leaks, s’appelait originellement Overseas, les basses lentes et saturées deviennent le tambour d’une vigie de bateau pirate. Dommage que Young Thug n’ait pas ressorti le flow corsaire de Rich Nigga Shit pour l’occasion, parce qu’avec les bruits de goéland du capitaine Birdman, on a la sensation de partir à flot sur une des sept mers.

Les bruits électroniques, étranges et rocailleux, qui passent d’une oreille à l’autre tout au long de Can’t Tell et Dome rappellent ceux des abysses, qu’on reconnaît pour les avoir entendus dans 20 000 lieux sous les mers, sans pour autant être capable d’identifier exactement d’où ni de quoi ils viennent. Knoc Off s’ouvre avec une mélodie céleste, dont l’écho évoque la distorsion d’une lumière aperçue sous l’eau, avant que de nouveaux jeux de filtres dessinent des déplacements sous la mer puis une remontée à la surface.

Emmitouflé dans ces productions comme dans un sous-marin, Young Thug en relie les rares et distants éléments entre eux, avec sa voix. C’est cette dernière qui a le premier rôle, et qui trône devant tout le reste, avec cette technique si particulière qu’il n’est plus nécessaire de décrire aujourd’hui (cf. #). Mais en s’enfonçant là où l’oxygène se fait le plus rare, Young Thug met en avant un élément clé de cette technique.

Les effets de « souffle » ont une place particulièrement importante dans le rap de Young Thug. Et c’est peut-être une des choses qui le différencie d’autres rappeurs pleins de double temps et d’accents caribéens.

Des changements de flow en plein couplet jusqu’aux adlibs qui ne laissent aucune respiration entre les mots, beaucoup de choses évoquent soit un trop plein, soit un manque de souffle.

S’il mange la moitié des mots sur un refrain, est-ce parce qu’il a développé sa technique sans avoir appris à gérer sa respiration ? Comme beaucoup d’artistes autodidactes, il a très bien pu construire son style sur des caractéristiques qui auraient été corrigées s’il avait eu un entrainement académique. Un peu comme un basketteur de rue qui apprend à rentrer ses paniers tout seul, et développe un geste de shoot qui, tout aussi efficace qu’il soit, ferait hérisser le poil d’un coach de club.

A la façon des blagues en CAPLOCKS qui se moquent de Meek Mill et de sa manière de beugler, des « LOL he sounds like Lil’ Wayne with asthma » pullulent sur les réseaux sociaux et montrent que la gestion du souffle de Young Thug interpelle.

Et si, en voulant se moquer, ces gens avaient en fait remarqué un truc essentiel ? La comparaison ne plaira probablement pas à tout le monde (quoi que), mais dans sa façon de changer le rythme des flows et de les pousser jusqu’au dernier souffle, la technique de Young Thug peut parfois rappeler celle de Pharoahe Monch.

Dans How To Tap : The Art & Science of the Hip-Hop MC, Pharoahe Monch explique que sa technique a été construite autour de son asthme. Ses fast flows seraient une façon de combattre sa peur de suffoquer, et les ralentissements et accélérations à priori impromptus, une manière de dissimuler ses reprises de souffle.

Pour son numéro 90 (Mars 2014) Fader a envoyé des journalistes passer plusieurs jours en compagnie de Young Thug. Le photographe de l’équipe a par la suite raconté sur son blog dans quelles conditions la photo qui sert à illustrer la couverture a été prise. Si Young Thug y apparait allongé sur une table de billard rouge, immobile et les yeux dans le vague, c’est qu’il se remet doucement d’une crise. Parce que comme Monch, Young Thug est bel et bien asthmatique.

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Sur Barter 6, Thugger est moins dans la démonstration technique que sur ses titres pré-Rich Gang. Depuis son passage éclair chez Birdman, ses performances paraissent peut-être moins imprévisibles, mais aussi plus maitrisées : la sensation d’effort a complètement disparue, et ses gorgées et hurlements fluides comme la mer des Caraïbes glissent sur ces productions squelettiques, pour finalement ne faire plus qu’un avec elles.

Il reste néanmoins des moments de bravoures, notamment Halftime où il multiplie les flows comme Jésus décuple les pains. Mais les chevaux ne sont vraiment lâchés que sur Just Might Be. En apnée total après être arrivé tout au fond de son album, il y livre sa prestation la plus Monch-esque. « That’s called breathin’, that’s how you let that bitch breath fool » dit-il, après un refrain impossible à chanter sans quatre paires de branchies.

A l’exception des rappeurs de son entourage, les copycats de Young Thug ont tendance à abuser d’Auto-Tune. Ce n’est pas toujours évident à repérer à l’oreille avec certitude, mais en réalité Young Thug l’utilise très peu, et il semblerait que le seul morceau de Barter 6 chanté avec Auto-Tune soit With That. Evidemment, il y a d’autres titres où sa voix a été éditée, filtrée, modifiée après (ce n’est pas pour rien qu’il envoie régulièrement du respect à son ingé son), mais Young Thug n’enregistre pas directement avec la machine.

Lil’ Wayne a ramené les raclements de gorge, les syllabes étirées et les adlibs auto-tunés. Puis, Future a remis au goût du jour et modernisé les doubles temps et dérapages à la Lord Infamous grâce à la machine. Ces tics, flows, grains et façons de poser la voix ont fait écoles, et été repris à foison au point d’être assimilés à Auto-Tune. En les entendant, on a parfois la sensation que le correcteur a été utilisé sur le son, alors que non. En quelques sortes, Wayne et Future ont (ré)ouvert des portes avec Auto-Tune, aujourd’hui Young Thug et d’autres n’ont plus besoin d’utiliser la clé pour emprunter ces portes. C’est presque de l’« Air Auto-Tune », en somme. Le principal intéressé tentait d’ailleurs de l’expliquer dans sa récente interview pour les Inrocks :

« The best way to use the auto-tune is not to ! And that’s what I do : I do not use auto-tune ! I know I have this image but in reality, if you take all my records, I had to use it for five or six tracks. And this is where the guys who copy me are planted : I do not use auto-tune, I sing. »

Evidemment, le liquide qui coule au début de l’album et dans lequel Young Thug plonge la tête la première est violet, et son voyage dans l’océan un trip halluciné dans sa drogue de choix, la codéine. Le dauphin bleu qu’il chevauche plus loin est une capsule de MDMA, et sa « mi-temps » en track 8, un cocktail mi-xanax mi-percocet. Son vocabulaire lui vient de Gucci Mane, mais sa façon de raconter ses hallucinations et sa vie sexuelle sous l’emprise des drogues rappelle bien sûr Lil’ Wayne.

Les histoires de labels et les embrouilles avec Birdman ont transformé cet album en clou dans le cercueil de Lil’ Wayne. Pourtant, il est difficile de ne pas y voir un bel hommage à ce dernier, tant B6 est plein de références cryptiques à sa carrière, à la Nouvelle Orléans, à Miami, à Drough 3, Dedication, Carter II, etc. Grâce aux drogues Young Thug se transforme en Pussy Monster, et se rêve en Lil’ Wayne d’il y a dix ans. Ce n’est que quand l’effet de celles-ci se dissipe qu’il remonte à la surface et que tout redevient net, aussi bien pour lui que pour nous.

C’est sur OD que le brouillard se dissipe. Habituellement, Young Thug raconte sa sexualité, son succès et ses excès en parlant de pizza, de shar-pei, de t-rex, de porc-épic, ou en faisant référence aux dessins animés pour les tout petits et au rap gouffresque. Il parle avec son propre langage, seulement compris par lui-même et ses slimes. Cette attitude a souvent créé des quiproquos, sur son orientation sexuelle, sur ses positions sur l’actualité, même sur sa capacité à pouvoir raconter quelque chose. Qui est ce garçon qu’il appelle « My love » ? Ce Bennie que personne ne connaît mais dont il cri le nom sur un titre écoulé à plus d’un million d’exemplaires ? En somme, qui sont ces gens à qui Young Thug s’adresse, et qu’il énumère un à un à la fin d’OD ? La réponse est venue de sa mère, dans une cover story réalisée par le magazine Dazed :

« OD has all my kids’ names in it. I notice he sings and talks a lot about his brother Bennie. He passed when he was nine. I think he misses him a lot. »

Si on ne comprend pas Young Thug c’est parce qu’il ne s’adresse pas à tout le monde. Déchiffrer ses propos ne revient pas juste à essayer de comprendre ce qu’il marmonne, parfois, il faut aussi faire un pas en arrière pour voir les images à priori surréalistes mais qui reviennent d’une chanson à l’autre, d’une mixtape à l’autre, pour pouvoir casser le code.

Sur OD, Young Thug est en train de revenir dans le monde réel, salue Mike Brown, crache sur la police. Et en même temps que ses drogues s’évaporent, une sorte de spleen apparaît dans son interprétation. Encore une fois, il nous renvoie à quelque chose d’étrangement familier, à cette époque où Lil’ Wayne sautait depuis le sommet d’une montagne, pour plonger dans une mer de codéine : « Only once the drugs are done, I feel like dying ».

illustrations : Leo Leccia

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Enfin. A lire impérativement dans les conditions de son écriture, soit avec cinq drogues minimum dans le sang, et O Fortuna (Carmina Burana) de Carl Orff en fond sonore. Go.

TELL’EM

Au plus haut de la canicule de 1995, le général Percy Miller reliait d’un trait les 3660 kilomètres qui séparent Richmond de la Nouvelle Orléans, débout sur le toit d’un Tank forgé dans l’Or des Nazis. Sa croisade pour la reconquête des terres sauvages de Louisiane scella pour toujours le destin des sirènes g-funk à celui des tambourins militaires de KLC. Ce que les 504 soldats sans limite ont accompli, Richard Morales a.k.a Gunplay Don Logan Jupiter Jack Daniels, le commet en solo. Initié à l’art des chamanes Yoruba, il invoque tour à tour les fantômes de Mystikal, Mia X, Silkk Tha Shocker, Kane et Abel. Ce belliqueux marlou devient semblable à une armée, et son remake du Hot Boys & Girls de Master P, pareil à une manchette main nue de Kimbo Slice sur une oreille gelée par l’hiver continental. En guise d’introduction, Don Logan se présente avec un portrait chinois, quatre minutes et seize secondes plus tard, l’image d’un gorille sous bath salt est gravée derrière nos paupières boursoufflées par la violence. D. Rich y ajoute un frotté à la corde de marin, pour transformer cette épopée No Limit en scène coupée de Jaws : Gunplay et sa dentition de requin sont derrière vous, le péril est imminent.

JUST WON’T DO (Feat. PJK)

Le fil reprend à l’exact instant où nous étions restés, groggy, après la plus grande tornade de rimes internes de l’Histoire. On sait désormais que l’autoroute qui mène au paradis se traverse avec le Livre posé derrière le pare-brise d’une Porsche 911. Le sample commandé sur les terrasses du Café del Mar ne laisse aucun doute sur l’intention du morceau : Gunplay fait face au passé et au destin comme s’il surfait un océan nommé d’après le mot grec qui signifie espoir. La suite de Bible On Da Dash sonne comme le come back d’un homme qui vient d’échapper à la prison à vie, parce qu’il s’agit du come back d’un homme qui vient d’échapper à la prison à vie. Côte à côte, les deux chansons illustrent le monologue de Frank Semyon pour le fils de son associé mort : « A thing that splits your life – there’s a before, and a after. » Le producteur, Mike Mulah, est un ancien DJ de House poudrée, qui depuis deux ans n’a cessé de réunir Gunplay et Peryon J. Kee autour de leur amour commun pour le rap introspectif hautement chargé en prométhazine, qu’il soit d’inspiration Texane ou nord Californienne (Get Like Me, It’s Goin Down). Cette nouvelle collaboration aurait pu être un duo Jacka – Husalah, si le premier avait réussi à fuir la rue, et que le second n’était pas une saloperie d’indic’.

BE LIKE ME (Feat. Rick Ross)

Même quand son lieutenant chasseur de rêves se fait malmener par le Julien Clerc du pauvre, le Teflon Don ne bouge pas d’un iota. Il l’observe se faire dévorer par des chiennes en dégustant des chicken wings à l’arrière de sa Bugatti Phantom, déjà prêt à le faire disparaître des photos comme un vulgaire Nikolaï Iejov. Dans le coffre, le fusil d’assaut est d’origine russe, parce que l’adrénaline dégagée par ce track est similaire à celui pompé par le cœur noir de Joseph Staline pendant les grandes purges. Pour être comme Ross et Gunplay il faut vendre son âme, ou au moins la mettre en location. La bible sur le tableau de bord est là pour détourner l’attention, ce sont les bougies et les crânes en os de porc qui protègent Gunplay du serpent, de la mort et de l’incarcération. Est-il nécessaire de rappeler ce que Richard Morales s’est fait tatouer sur la nuque ? Après Real Niggas et Aiight, Be Like Me clos une trilogie qui finit d’asseoir les deux compères comme les Satanas et Diabolo de l’extermination par drive-by, avec code munitions illimités. Et si sur le pont Rick Ross déterre les corps de Boyz N Da Hood, la prod. de Beatbully instaure la Menace comme Quincy Jones III.

ONLY 1

A la façon de Cam’Ron sur le deuxième couplet d’Horse & Carriage, Gunplay joue à Mr. Me-Too. Un rappeur de Floride est obligé de payer son tribut à celles qui y dirigent l’industrie en secret. Mères et sœurs, femmes et amies, ce sont les travailleuses du King Of Diamond et du Take One Lounge qui font la pluie et le beau temps des carrières locales. Only 1 est cet obligatoire passage pour Clubs de Gentlemen, avec ses rayons lasers hard trance et les beuglements crunk du Prophet Posse au complet. A jouer entre Drop et She Get It, pour être sûr de provoquer l’averse de Présidents Morts sur les parades de silicone. Fort à parier que si Gunplay ne foutait pas autant les miquettes ou qu’Only 1 et son gimmick un poil fainéant appartenait à un rappeur plus populaire, cette chanson abreuverait les lecteurs mp3 des collègues aux jeans retroussés du service marketing. Malheureusement pour eux, fidèle aux enseignements des pères spirituels Trick Daddy et JT Money, Gunplay ne sait faire danser qu’à grands coups de râles agressifs et au son des armes à feu.

FROM DA JUMP (Feat. Triple C)

Ce à quoi ressemblerait Started From The Bottom, enregistrée dans une turbine à gaz combustible, chantée par quelqu’un qui vient vraiment d’en bas, et sans aucune envie d’aller voir ailleurs. Le producteur Andrew Bulogh est claviériste et saxophoniste pour le nouveau groupe d’Eric Wilson, ex membre du trio punk californien Sublime (Des fans de Steady B et des Geto Boys). Que ce groupe ait une chanson intitulée Santeria n’est pas un hasard, simplement l’un des mille et un secrets dissimulé en LL (without the Cool J). La drogue, les cheveux sales, les mosh pits, évidemment que comme beaucoup de gangsta rapper avec une culture club, Gunplay est un peu punk. Il fallait au moins Bulogh et son pizzicato en ébullition pour donner un souffle barbare, un remous hard-rock, à Living Legend. N’oubliez jamais que Jupiter Jack a partagé un line-up avec les démons grindcore de Napalm Death, et qu’il égorge des porcs en l’honneur de divinités hérétiques tout en criant « Free Rozay ». C’est un peu la version iMax grand spectacle de Killswitch, tout premier single cru 2008 qui, à l’époque, annonçait l’album éponyme. Vous savez, celui qui est devenu Valkyrie, puis Bogota, puis Medellin.

WUZHANINDOE (Feat. YG)

Tel Jean-Luc Petitrenaud, Morales n’oublie jamais d’agrémenter ses projets d’une petite escapade gourmande en terre promise du gangsta rap. Cette fois, Logan suit les conseils prodigués par E-40 en 1994 et lâche des bombes sur vos mamans comme Ice Cube en 1992. Il suffit de ces petites références au facteur et au prédateur pour transformer ce qui aurait pu être la verrue cross over de cet album en menace terroriste, et faire trembler la dernière main valide de Jean-Hugues Anglade. Et sous ces braggadacii, les synthés de DJ Mustard deviennent l’alarme des Chevrolet retournées par The Human L.A. Riot. On raconte que si Lamar Duckworth s’est récemment acheté la garde robe de Lakim Shabazz, c’est suite au traumatisme infligé par le couplet à vif de Gunplay sur Cartoon & Cereals. Ce dernier aurait pu en profiter pour lui piquer une compo de Terrace Martin, mais rapper sur des faces b west-coast fait partie des traditions incontournables de ses projets.

CHAIN SMOKIN (Feat. Stalley & Curren$y)

Quand quelqu’un tousse en avalant sa première bouffée de doobie, les chances qu’un refrain de Devin The Dude se lance sont extrêmement élevées. Pas cette fois. Le Redman post-Flockaveli a parfois besoin de se détendre, siroter un petit café cubain en jouant à Fight Night sur X-Box 360. Mais étant en conditionnelle, il vaut mieux que la seule chose blanche avec laquelle on le voit soit sa Chevrolet couleur neige éternelle, intérieur crème dessert vanillée. Alors, il sort le vapo, invite les copains du rap d’ascenseur et décolle pour la chambre 420. Le producteur Mighty Joe est l’homme derrière les mix et mastering des récents EP du rêveur éveillé Curren$y, notamment celui où Gunplay fait une apparition. C’est le claviériste Eddie Montilla qui assure l’atterrissage, légende Porto Ricaine qui a rejoint l’équipe de Logan depuis son génocide sur Ghetto Symphony. Michel Muller vous le dirait : Gunplay, fallait pas l’inviter, il vous vole la vedette et vos collaborateurs.

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WHITE BITCH

La séquelle de Cocaïna (Que Linda) est une nouvelle ode à l’ex amour de sa vie. Pas de coup de téléphone nocturne et gênant, si celui que l’on appelait Mr. Five Drugz Mini est parmi nous, c’est d’abord pour se marrer avec sa livraison de syllabes souples comme une pate à cookie sans bulle. Place à la célébration fun et hyper synthétique d’un produit pas toujours fun et d’origine naturelle. Et si ces nappes stridentes étaient les sirènes du Bout It Bout It d’un monde où l’EDM a infiltré le rap façon Donnie Brasco ? L’apparition dans le clip du Cocaine Cowboy Mickey Munday est la cerise qui vient rappeler cette époque où Ratchet Morales habillait sa mixtape avec des reniflements. C’est fou à quel point en réécoutant son First Gram on entend jusque dans sa voix que son rythme cardiaque est six fois supérieur à celui d’aujourd’hui. On espère que Netflix aura quand même le bon goût de faire appelle à The Original Overdoser pour la B.O. de sa nouvelle série sur le grand Cartel de Pablo Escobar.

BLOOD ON DA DOPE (Feat. PJK & Yo Gotti)

Ni bras ni marteau dans l’Hannah Montana, le film. Mais il ne s’agit pas que de cela, avec ce storytelling, Jupiter Jack Daniels révèle que son fétichisme pour la pureté va bien plus loin qu’une haine pour le bicarbonate. Après un débriefing officiel de l’album, il a été suggéré que le sang sur la drogue ou les billets était aussi une métaphore de leur traçabilité. (Ou comment une réunion Illuminati s’est transformée en version lourdement alcoolisée de Rap Genius). Bref, si PJK veux devenir le nouveau Omar Little, il devra bien faire attention qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à lui. Le Dr. Lecter rangera certainement ce titre entre Mask On et Drop Da Tint pour parfaire le profil psychologique du psychopathe Morales. Quant aux frères Roc N Mayne, ils étaient déjà derrière la prod. inquiétante de Windows of My Eyes de Boosie. Des gars qui ont donc fait ce choix de carrière risqué de ne travailler qu’avec des fans de Tupac passés à rien de mourir dans une cellule. Clairement une voie de garage.

DARK DAYZ

Produit par Onassis des Morris Brothers, qui était déjà sur la plage arrière de Bible On Da Dash, le classique instantané Dark Dayz est un remake de la performance coupe gorge de Gunplay sur Cartoon & Cereals. On y retrouve cette impression qu’il est entré dans le booth à poil et sur un coup de tête, pour se vider le cœur et l’esprit sans calculer le coût ni réfléchir aux conséquences. Inside I’m Sufferin’, Outside I’m Stuntin’ est la devise qui résume à merveille l’art et l’attitude de Richard Morales, et on est ici en plein dans l’un de ces moments où il laisse entrevoir ce qu’il cache derrière son écran de fumée noire comme l’orage. No mic, no camera, no light, just pain et son propre couteau de chasse sous la jugulaire. Perdu entre les rebondissements d’une vie de roman, et le fait de n’être qu’un énième numéro sur une fiche statistique, le Logan chair à nu est toujours le plus captivant. Sur un piano échappé d’un soap opéra, chaque ligne de ces six minutes de bave acide sur les 12 travaux du Rich’ pourrait finir en motto tatoué sur le dos d’un condamné à mort. Comme Housni, Gunplay ne pleure pas mais son écriture est salée. Seulement, cette fois, et comme de nombreuses fois, personne n’y fera attention, parce qu’il n’y a pas de rappeur de première division présent pour gâcher la confession.

LEAVE DA GAME (Feat. Masspike Miles)

En 1999 Too $hort prenait conscience du terrible mal qui l’habite. Il est accro, et il aura beau tout essayer pour arrêter, l’hypnose, les patchs, le conditionnement pavlovien, il n’arrivera jamais à abandonner, le plaisir est trop immense. Sur un retour de vague de cette bonne vieille vibe soulfull Deeper Than Rap, Gunplay livre sa version du Can’t Stay Away. Et il raconte sa Children Story avec une interpolation de Slick Rick, comment ne pas croire que cet amour est bien réel ? Le message est clair : Quand on vient de nulle part, chaque pas s’apparente à une victoire en League des Champions. Et grâce à Leave Da Game, on arrive à imaginer la sensation qu’offre la sortie d’un premier album en major, après avoir traversé la Vallée de la Mort au volant d’une voiture volée. C’est la guitare de Memory qui fait ses allers-retours sur tout le morceau, pour raviver le souvenir du grand N.O. Joe et de toutes ces légendes, vivantes ou pas, qui observent Gunplay de là où elles sont, en hochant la tête au ralenti.

OUTRO

Living Legend confirme tout ce que l’on sait de Gunplay, qu’il est l’underdog ultime, un rappeur au talent immense mais qui n’atteindra probablement jamais son plein potentiel sur un long format. LL fait l’effet de ces séries cultes qui, quelques années après la fin de leur diffusion, ont le droit à une adaptation bilan et policée au cinéma. C’est un aperçu de tout ce que Gunplay sait faire, une compilation de chaque facette de la personnalité qu’il met en scène depuis maintenant dix ans. Et après tout, à presque 40 ans, il vient d’une époque où un album en major était construit comme un showcase du salon de l’auto. Alors, il y a souvent un air de déjà-vu, surtout si on suit l’énergumène à la trace depuis ses freestyles sur des faces b de Snoop et Trick Daddy. Mais le simple fait que ce disque soit dehors est un événement en soit, au delà de l’attente, des reports, des rebondissements qui ont jalonné son enregistrement et la vie de Richard Morales. Simplement parce que Gunplay est aujourd’hui un rappeur complètement anachronique. Aussi passionnant et charismatique en interview quand il raconte sa vie, que sur disque, quand il choisit ses mots et ses notes, ses flows et le ton de son interprétation, comme s’ils étaient des éléments absolument indissociables. Un rappeur total, sans phare, identique en et en dehors des studios, parce qu’il ne conçoit le rap que comme un moyen comme un autre d’être lui même. Les rappeurs de cette trempe sont en voie de disparition des couloirs des majors. Ils en ont fait les beaux jours, en ont même été les Rois, mais depuis les millions perdus suite aux incarcérations des uns, au comportement des autres, les majors ne sont plus disposées à prendre le risque de gérer ce genre de personnages bigger than rap. Surtout depuis la lente agonie de leur business. Gunplay est un des derniers Mohicans avec un contrat en grande maison. Et si ça ne suffit pas à donner envie de laisser une chance à son album, sachez qu’on y retrouve les traces de ce mélange de communications ultra codées, d’énergie, de rage et de peine qui en ont fait, malgré tout, l’un des talents les plus bruts de ces dix dernières années.

Hey, huit ans que j’attend de pouvoir écrire quelque chose sur ce disque, si un album est un événement pour au moins une personne sur terre, alors C’EST un événement.

SCORE ( /5 )

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illustrations : Lasse & Russe